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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

vendredi 9 janvier 2026

Touroum bouroum, N° 13


En son prologue de la treizième livraison de Touroum bouroum, Mélanie Cessiecq-Duprat invite le lecteur à la danse. "Danzaremos tres veces. Antes, mientras tanto y después". Danser pour se déprendre des peurs qui nous hantent, avant-pendant-après, dans le temps retrouvé de la liberté de penser contre les représentations héritées ou mal acquises. Danser, aussi, pour s'immerger dans la revue qui accueille une nouvelle langue : l'aragonais. 

Ingrid Obiol, dans L'harmonie des pétales, nous invite [à chercher partout les graines de la vie]. Puis à les semer "sous les ongles des soldats... et au nez des bourreaux". Afin que "l'éternel espoir persiste". Malgré toutes les menaces qui, plus que jamais, [assiègent l'amphithéâtre du monde].

Puis Mélanie Cessiecq-Duprat, en son Trouble jeu, évoque ce qui s'amenuise en nous. Le corps. La langue. "Il se peut qu'être ne soit jamais qu'un mouvement, une corde où le corps s'accroche, se réinvente à chaque instant. Quelle perte alors nous traverse ? Et comment retrouver quelque ensoi dans un "puzzle troué", difficile à assembler ?

Pierre Rosin, en vénitien comme en français, est un poète facétieux qui n'est pas dupe des fallaces du discours amoureux. Son Ancuo come ieri strano (aujourd'hui comme hier étrange) métaphorise l'amour en "une chaise pour deux" qui ressemble à une fourchette. Alors ça finit mal quand les rêves ne font plus le poids.

Danièle Estebe Hoursiangou se laisse emporter loin, très loin par son Acouphène. Un cheval n'en finit pas de hennir depuis les commencements du monde et son acouphène, d'oreille en oreille, n'en finit pas de raconter des histoires. Il dit "la permanence, la puissance, la fugacité, la petitesse, le drame... la résonance vitale du ciel, des arbres et des collines, les glissements des étoiles et des gaves". 

 Dans Las dos caras de una misma moneda, Estela Puyuelo évoque la difficulté de naître femme dans un monde binaire. Elle est une "lune seule dans un monde de loups, une clochette enfermée, un chant engrillagé, une musique prisonnière des casques domestiques". Avec cette question finale : "Comment démontrer qu'une pièce de monnaie a la même valeur de quelque côté qu'elle tombe ?"

Me tiemblan las piernas (j'ai les jambes qui tremblent) de Miren Lekue  rend hommage aux hommes et aux femmes qui ont combattu le fascisme, à Luis Mari notamment. La bête immonde n'est pas morte. Il faut garder "el puño en alto" (le poing levé). Et se souvenir de Dolores Ibárruri, La Pasionaria.

Miguel Espejo fait l'éloge de l'échec (Elogio del fracaso) alors que la réussite est partout glorifiée, au détriment des populations condamnées à la frustration. Il se souvient de son enfance où "l'absence et l'impossible ont été sa boussole". Sans être toutefois aussi fou que "ce psychopathe qui veut envoyer quelques privilégiés sur Mars pour qu'ils réalisent leurs rêves d'éternité". 

Dans Les chiens sont plus gros que nous, Serge Pey imagine un monde où "le mal s'est infiltré partout". Les mots eux-mêmes n'y résistent pas. Le soleil les tue sur les routes et les champs sont criblés de balles "par des ouvriers venus d'Alpha du Centaure". Et la mort remplace la vie. Celle des chiens. Celle des fleurs et des arbres. Oui, vraiment, "quelque chose a changé". 

Gaza, 2025 de Luigi Anselmi exhorte le lecteur à garder les yeux ouverts sur les massacres sans fin dans "la blanca tumba inmensa de Gaza y Palestina". Il ne suffit pas de froncer les sourcils ou de [gémir un peu]. Il faut se rebeller contre les viols et les tortures. Sinon, autant se changer en chien ou en loup, en serpent.

Et c'est aussi une histoire de frontières dans le No man's land de Martine Jacquot. Inspirée par un long voyage en voiture sur les routes d'Europe centrale.  La plupart sont ouvertes à tous les passages. Mais certains pays sont fermés. Même pour se rendre à un mariage, on ne passe pas. L'armée y veille. Et l'auteure se souvient des chaos de l'histoire qui ont séparé tant d'humains, à Berlin ou le long d'un oued entre l'Algérie et le Maroc... Avec cette question dans les mots d'une petite fille : "Pourquoi [est-on] bienvenus à certains points du globe et non à d'autres ?"

Enfin, dans sa Selección de poemas en castillan, aragonais et catalan, Merche Llop Alfonso parle de sa petite maison où elle conserve ses souvenirs dans des boîtes colorées. Pour les emporter quand elle change de maison, une fois, deux fois, tant de fois. Par une nuit de grand vent, les fenêtres étant restées ouvertes, un tourbillon a emporté toutes les boîtes. Qu'en restera-t-il dans le silence et comment aller vers l'inconnu ? 

 


Touroum bouroum accorde également une large place à l'image. Outre la couverture signée Xarli Zurell avec ses oiseaux de proie revêtus du rouge du bourreau, notons Ehemalige Heimat / Ancienne terre d'attache d'Emmanuel Doser. Rien ne va plus dans le corps physique de l'humain et le corps imaginaire de ses croyances. La chute ne tardera pas.

Les dessins humoristiques et sarcastiques de Juan Carlos Eguillor, façon bande dessinée, soulignent les soubresauts civilisationnels entre tradition et modernité, à Bilbao et partout ailleurs. 

Le lecteur s'attardera aussi sur l'affiche déchirée de Marisa Gutierrez Cabriada, AIDEZ GAZA. Il s'agit de sortir de la sidération face à l'épouvante absolue pour féconder une saine colère au service des suppliciés.

Enfin, Alicia Cayuela nous livre l'étrangeté un peu inquiète de sa famille et autres créatures. Quelque chose ne tourne pas rond dans la ville et sur les terres. "Les démons et les anges chantent ensemble".

La revue Touroum bouroum compte 198 pages et coûte 15 euros. Elle est publiée par l'association Les mots perchés sise à Bayonne. N'hésitez pas à lire ses va-et-vient babéliens.

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