Boris Cyrulnik augmente le propos d'Edgar Morin, qui lui-même sera augmenté et ainsi de suite jusqu'à la fin du livre. Le lecteur assiste donc à une pensée en train de se donner, avec ce qu'elle a déjà défriché et qui continue à chercher. Humblement. Visitant le global comme le particulier, dans le mouvement qui les lie.
"En effet, on dit souvent que les théories sont trop cohérentes pour être honnêtes, que les scientifiques lissent souvent les courbes. Quand on fait une théorie trop lisse, elle est désadaptée du réel et elle ne peut plus évoluer. C'est dans les aspérités d'une théorie que se trouve l'étrangeté qui va permettre d'en inventer une nouvelle... Reprenant ce que vous avez dit sur le monde de la certitude et de l'incertitude, il me semble que lorsqu'une théorie devient trop cohérente, elle perd sa fonction de pensée ; elle sert à unir certes, mais non à penser. Dès l'instant où des scientifiques, des politiciens, des philosophes, etc., répètent et habitent la même théorie, ils s'adorent entre eux, mais haïssent ceux qui en récitent une autre. La théorie prend une fonction de clan et non plus de pensée. Cet usage de la théorie me paraît tout à fait dangereux car il brise la rencontre. Cette attitude trop cohérente va réagir par l'excommunication, la déportation, la rééducation : on va briser l'intrus, l'empêcher d'avoir une chaire, couler sa revue, comme cela se passe dans le monde scientifique, philosophique, politique. S'agissant de la nouvelle humanité, il est vrai que nous avions l'impression que la condition humaine était une aventure, convaincus de notre mort immanente, de notre passage furtif sur terre. Or cela n'est qu'une représentation du monde. Les sociétés et les cultures qui ont par exemple pensé la métempsychose ont fourni très peu de racismes, puisque les hommes s'entraînaient à se mettre à la place d'un autre être vivant. Ce décentrement de soi-même donnait une petite incohérence à la théorie... Cet entraînement à se mettre à la place d'un autre - ce que les philosophes nomment l'empathie - est un concept que je crois très utile, que l'on devrait en tout cas dépoussiérer, surtout avec les circonstances politiques qui sont en train de se dessiner. Car se mettre à la place d'un autre, c'est s'enrichir, mais c'est un effort, c'est aller à la découverte d'un nouveau continent mental, d'une nouvelle manière de penser, d'une nouvelle manière d'être homme. L'enjeu est capital, il s'agit d'un véritable quitte ou double : on s'enrichit en ouvrant son monde ou l'on fait une théorie cohérente et on le disqualifie, on l'excommunie, on l'exclut."

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