Par les temps que nous vivons, la parole d'Edgar Morin est plus que jamais à répandre partout, en espérant qu'elle éclairera un tant soit peu les esprits crépusculaires. Extrait de Dialogue sur notre nature humaine avec Boris Cyrulnik. Et précisons que cet échange sans dogmatisme est accessible à tous les publics.
"J'ai essayé d'établir une conception des idées en faisant la différence entre théorie et doctrine. J'appelais théorie un système d'idées qui se nourrit dans l'ouverture avec le monde le monde extérieur, en réfutant les arguments adverses ou en les intégrant s'ils sont convaincants, et en acceptant le principe de sa propre mort, de sa propre biodégradabilité si par exemple des événements infirment la théorie. C'est du reste ce qui arrive dans les sciences, quand arrive une nouvelle théorie, l'ancienne accepte sa mort.
Une doctrine est une théorie, mais elle est fermée. Elle se réalimente sans arrêt par la référence à la pensée de ses fondateurs, dits infaillibles, du type "Marx a dit", "Freud a dit", références à un texte canonique, biblique, etc. Ces dernières veulent être une confirmation permanente de l'idée, quand quelque chose semble la contredire, quand la réalité présente un obstacle. Bien sûr, les doctrines peuvent vivre plus longtemps, car elles se blindent. Le plus souvent, elles peuvent tenir des siècles parce que l'on ne peut finalement les vérifier qu'après la mort : le paradis, l'enfer, la promesse de Dieu, etc.
Mais même sur le plan des idées sociales et politiques, combien de temps des théories perdurent, alors que l'on a montré leur fausseté de multiples façons ? Et pourquoi ? Mais parce que les doctrines satisfont des désirs, des aspirations, des besoins. Regardez le marxisme - sous ses formes vulgaires : il a été très rapidement démontré que ses prédictions en matière des classes moyennes et du prolétariat étaient fausses. Pourtant il renaissait, car il correspondait à une promesse, il cachait une religion. Et il a fallu attendre l'effondrement de l'Union soviétique pour que ce marxisme s'effondre. Vous avez également en sociologie des théories ineptes qui peuvent durer quarante ans...
Je suis persuadé que l'on peut et doit vivre avec de l'incertitude. La vie est une navigation sur un océan d'incertitude, à travers des archipels de certitude. Nous sommes dans une aventure collective inconnue, mais chacun vit son aventure. Chacun est certain de sa mort, mais nul n'en connaît la date ou les circonstances. Bien entendu, on risque alors d'être submergé par l'angoisse. À mon sens, la riposte à l'angoisse est la communion, la communauté, l'amour, la participation, la poésie, le jeu... toutes ces valeurs qui font le tissu même de la vie. La question est celle-ci : pensez-vous que nous sommes à une époque historique où l'humanité peut enfin assumer son destin - c'est-à-dire son destin de vivre une aventure inconnue -, ou bien avons-nous toujours besoin de mythes consolateurs et d'illusions formidables pour tenir ?"

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