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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mardi 24 février 2026

Denis Tellier, Aux chiens de me revenir


D'emblée le lecteur est interpellé par le narrateur qui [erre non loin de cet étrange lieu]. Il imagine son attelage improbable, "une vieille dame empaillée" en tenant les rênes. Puis la réalité se dissout dans la somnolence des cerveaux. Le narrateur s'efface peu à peu.   Seul demeure le chemin qui mène au hameau ; (et le mot hameau est presque démesuré), avec son église sans clocher. Toute la place est désormais occupée par Émilien. Mais sait-il vraiment où elle est ? Peut-on le savoir quand on se déclare "heureux propriétaire d'une centaine d'hectares de brouillard" ?

Émilien vit seul dans la ferme de sa mère morte ; il a deux chevaux et quelques poules, deux canards. Aucune porte ne sépare l'écurie de la cuisine. Aucune porte non plus entre ses travaux de journalier chez les paysans à l'entour et ses souvenirs de la guerre en 1915, dans les Ardennes et le long de la Meuse. Alors il retrouve ses cahiers d'écolier, ses longues lignes de voyelles laborieusement déposées. Un jour, il écrit "un mot attaché : pirouette" et tout un récit s'enroule, se déroule. Des poésies à fredonner l'émaillent çà et là et parfois s'y invite un comique troupier, rehaussé par les dictons de Mme Eugénie qui ont bercé son enfance si proche, si lointaine...

Le lecteur découvre la rudesse de cette vie campagnarde encore assourdie par le fracas des armes. "L'homme fourbu pissait en marchant dans les sillons ourlés du labour, il trébuchait sur le sol en remous, séparant pour l'étouffer à jamais la nichée du mulot des champs." L'homme si exténué qu'on ne sait plus si c'est lui ou son cheval qui hennit.

Et la condition des femmes est pire. "Les grosses lessives à taper dans le lavoir... Nourrir la volaille tapageuse... Compter les patates dans la cave... Arracher les petits poireaux pour les repiquer, biner les haricots, aérer la literie des commis, traire les vaches, recoudre les chaussettes à l'œuf de bois". Tant et si bien qu'elles mangent debout, comme des bêtes, et c'est aussi comme des bêtes qu'elles se font trousser, le dimanche après-midi. L'homme n'a pas que l'estomac plein, il a besoin de se vider en [gueulant comme un charretier, transpirant dans ses bottes]. 

Cependant que les maîtres en bedaine se prélassent après la messe, avec le soutien ardent de l'archevêché. "Ils sentaient à la fois la naphtaline, la sacristie humide, et le vieil évangile délabré. Ils puaient l'immobilité."

Ces mêmes maîtres, les petits surtout, qu'on retrouve sur le front mais pas exactement en première ligne. Émilien raconte "le regard d'aigle d'un adjudant de compagnie chargé de la répartition du tissu militaire". Il faut économiser la bande molletière. Le caporal fourrier est tenu à l'œil. Puis il évoque l'armurier qui lui remet son Lebel avec un trait d'humour saillant : "Il m'a dit aussi qu'un fusil, c'est comme une femme, qu'il faut le tenir à deux mains, et que je le graisse bien." S'en suit une conversation avec un sous-officier de l'École des poudres, "un peigne-cul... bien propre sur lui, pas du tout poilu". Quant à l'adjudant Briquette, il motive ainsi ses troupes qui lambinent : "L'armée vous habille gratuitement comme il faut et sans différence, alors vous pouvez essayer d'y penser, s'il vous reste un bout de fil de laine qui traîne dans votre tête !"

Et il y a des maîtresses aussi, la Grande Yvonne en est une, austère jusque dans les plis de ses rondeurs. Elle connaît la vie et les hommes. Elle sait les remettre à leur place et quand elle les commande, il ferait beau voir que l'un d'eux s'avisât de minauder. Elle a les mots qu'il faut pour ça et pour la littérature aussi. Il lui arrive de s'attendrir en déclamant des vers de Victor Hugo, en récitant des phrases apprises dans Les Confessions de Rousseau, mais la tendresse passe vite. Il y a de l'ouvrage à diriger et, comble de malheur, son vieux père a disparu dans une tempête de neige, "en savates, avec seulement son petit tricot sur le dos". La maréchaussée enquête, de ferme en ferme, parmi les fondrières et les brumes. Émilien en a "des idées noires". A-t-il vraiment vu "des ombres humaines disparaître derrière la grange...? Et il se remémore les histoires que lui racontait le vieil édenté. Celle, par exemple, du "corbeau qui sculptait à coups de bec des natures mortes dans des betteraves fourragères". De quoi abreuver, encore et encore, ses poèmes, ses récits traversés de rimes intérieures comme si quelques endophasies montées des foins ou des tranchées tenaient la plume. Pour tenir le coup jusqu'au bout, avec un peu de joie au passage de l'oie. À moins que...

Aux chiens de me revenir est un roman qui témoigne magistralement d'un monde rural progressivement disparu dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Restent quelques survivants pour porter encore ses mythes et légendes, ses récits et proverbes d'avant les remembrements et les intrusions techno-médiatiques. Le lecteur imprégné des contes villageois par pacages et coteaux, berges et combes, avec leurs clochers encore debout mais sans messe tous les dimanches, comprendra vite que le livre de Denis Tellier a été écrit du dedans. Les expressions bruissantes qu'il met à la bouche d'Émilien, dans la pauvreté qui grandit la langue en ses désemparements comme en ses humours, ne trompent pas. L'auteur a peut-être lu La vie d'un simple d'Émile Guillemin qui narre l'existence d'un métayer au milieu du dix-neuvième siècle, et, probablement, ces romans de Giono qu'on dit champêtres. Sans doute a-t-il puisé dans quelques archives les étapes réglementaires de l'équipement du soldat de la guerre de quatorze, mémoire familiale à l'appui. Dans le village ardennais de Grandpré, une plaque rend hommage aux 4 Frères Tellier, Émile-Eugène-Léon, Morts au champ d'honneur, et à Auguste, Mort pour la France le 11 novembre 1943. Enfin, est évoqué le sort de Georges. Rescapé de la deuxième guerre après 4 évasions d'un camp de STO, ce dernier meurt en 1957, "écrasé entre le timon d'une charrette de fumier et un tracteur".

Penchons-nous maintenant sur la teneur poétique de l'écriture de Denis Tellier. On y trouve parfois des accents proches de celle d'Emmanuel Échivard évoquant lui aussi la monstrueuse boucherie du Chemin des Dames dans À quel moment du village (éditions Cheyne). Les paysages y vont comme des personnages avec des plaintes en écho à celle des paysans et le lecteur devine un souffle d'élégie : "Dans la plaine, le vent redoublait horizontalement. Il burinait les laboureurs courbés, loin des terres, causant ces rides profondes où tout dégoulinait, les chiques de tabac, la morve claire de l'hiver, les eaux de pluie par ruissellement. Car, tôt ou tard, une averse redoublait, elle affouillait leurs mains lacérées de gerçures, déformées et dures ; terre à terre, elles se cicatrisaient dans l'argile boueuse, mains usées, elles retenaient encore dans le vide des emmanchures imaginaires de pioche, de fourche, des queues de brabant."

Pour terminer, ces quelques mots d'Émilien, lucide en ses effrois :

 

Je ne veux pas être enterré avec les hommes

Je ne veux pas être enterré avec les hommes

Pas enterré avec les hommes

Je veux être enterré avec les chevaux

Enterré avec les chevaux

Au milieu de leurs boyaux

Au milieu de leurs boyaux

De leurs boyaux

Avec leurs grands os

Leurs grands os

Leurs os

Comme ça

Comme ça

ça

Les hommes sont trop bêtes

 

Aux chiens de me revenir de Denis Tellier est publié aux éditions Fables fertiles. Il compte 171 pages et coûte 17, 50 €

 

 

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