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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

vendredi 20 février 2026

Arno Calleja, Le blanc de l'oeil


Parfois, dans les groupes de parole, il y a des invités-surprise et ils sont d'autant plus surprenants que personne ne songerait à les inviter, même si, in fine, on ne parle que d'eux. Ici, en l'occurrence, c'est d'elle que l'on parle. Le lecteur comprendra vite de qui et de quoi il s'agit.

Dans le premier ensemble de Le blanc de l'œil, Arno Calleja nous fait entendre la voix de Blandine. Elle a des problèmes avec la boîte (la boîte, pas l'urne) qui contient les cendres de sa mère. À moins qu'elles n'en débordent... Et, bien sûr, la parole des autres membres du groupe se libère. Le dénommé Dave, lui, a opté pour une solution radicale : les manger, ces foutues cendres. Une cuillerée tous les matins dans un yaourt. Cependant que Delphine en dépose une pincée dans les pots des plantes exotiques de Jardiland, tous les matins aussi. Ce choix a son importance. Les plantes exotiques ne sont pas comme les autres tout en l'étant. Est-ce à dire que la disparition du père de l'endeuillée était exotique, ou exogène ? Et puis, quels chemins à traverser entre l'exogène et l'endogène ?

D'autant qu'il n'y a pas que les cendres qui sont problématiques. Les traces qui demeurent des défunts sur les téléphones et les réseaux sociaux, tout le monde y est confronté un jour ou l'autre. Effacer ou ne pas effacer ? Attendre ou ne pas attendre ? Qu'est-ce qui peut bien vivre encore autour d'un numéro fantôme si l'on tarde à passer à l'acte ? Qu'est-ce qui meurt une deuxième fois si au contraire on se dépêche ? Bref ! Comment s'arranger de tout ce Ça qui nous hante ?

C'est que, parfois, la hantise va loin, très loin. Le lecteur découvrira, sidéré, les témoignages de Renée, Joy, Guillaume... Puis Blandine de nouveau, avec une histoire d'œil [noirci mais en gardant un petit éclat blanc]. Il doit faire un drôle d'effet "sur la table de la cuisine".

Dans le troisième ensemble du livre, Olivier prend la parole. C'est un libre penseur, un militant de longue date de la pensée rationnelle. Seulement voilà ! D'étranges phénomènes ont lieu dans sa maison, dans son four électrique et même dans sa poche  en allant acheter son pain. Vraiment, il y a de quoi s'interroger "sur la synesthésie spatiale" et "la non-dégénérescence de l'énergie de l'atome". Olivier reste sceptique. Malgré les témoignages troublants de Philippe, Samuel et Daniel. Peut-être faut-il ouvrir l'œil sur les énigmes sidérales, inconnaissables, forcément inconnaissables. Mais où se trouve-t-il, cet œil ? Hum ! Essayons de ne pas être trop dérangés dans nos arrangements...

Car l'invitée-surprise du deuxième ensemble est très bavarde. De toute façon, il est impossible de la faire taire. Elle a tant à raconter depuis les commencements de l'humain. Ah ! Si on pouvait lui couper la tête comme autrefois on coupait celle des rois ! Si on pouvait démasquer enfin son vrai visage alors qu'elle ne montre que son dos, et de loin le plus souvent. Mais c'est un lointain bien proche, le moment venu. De nombreux artistes ont cherché à le saisir. El Greco, Goya y Lucientes en sa quinta del Sordo, Cézanne aussi, jusque dans ses fruits gisant au creux des porcelaines. Seuls les enfants et c'est [comment dire, gracieux], sont indifférents à toutes ces grimaces mal grimées. Évidemment, ça ne dure pas. Au début, "une petite fixette" y va de ses tarauds. Qui filent, qui filent au plus profond des chairs, et l'obsession dure longtemps. Surtout quand on devient parent... Donner la vie, on sait les conséquences, et personne n'y échappe.

Cela dit, le blanc de l'œil selon Blandine aurait pu venir sous la plume d'Edgar Poe et Baudelaire en ses fièvres, le traduisant, y aurait perdu la vue. L'écriture douce-amère d'Arno Calleja, entre ironie et sarcasme, nous ramène implacablement à notre condition fragile de roseau égaré et les yeux de votre serviteur s'emplissent de globules impénétrables.

Extrait :  

Dans la solitude

Aussi

Il paraît.

On pense à moi. 

 

En avion.

En traversant

Une épaisse masse de nuages

En avion.

Et que toute la carlingue

Vibre.

Éclate.

Dans les rêves aussi.

Les rêves où l'on perd

Ses dents : c'est moi.

Dans le travail

La besogne pénible

Dans la pauvreté

On pense à moi.

Beaucoup dans la pauvreté. 

 

Le blanc de l'œil d'Arno Calleja est publié aux éditions Vanloo, avec en couverture un graphisme signé Maxime Sudol. L'ouvrage compte 73 pages et coûte 14 €.

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