Une sortie honorable d'Éric Vuillard est un récit composé de chapitres brefs. Il raconte les coulisses à huis clos ou en pleine lumière à la télévision de la guerre d'Indochine. Il en expose les causes profondes, inscrites dans la chair des autochtones.
Le livre s'ouvre avec la visite en 1928 d'un inspecteur du travail dans une plantation d'hévéas détenue par André Michelin. La saignée des arbres pour favoriser la coulée du latex obéit au taylorisme le plus rigoureux. Selon lequel "Un homme de l'intelligence d'un travailleur moyen peut être dressé au travail le plus délicat et le plus difficile s'il se répète suffisamment, et sa mentalité inférieure le rend plus apte que l'ouvrier spécialisé à subir la monotonie de la répétition*".
Toutes les nuits, "chaque homme saigne environ mille huit cents arbres, mille huit cents fois l'homme dépose son couteau sur l'écorce, mille huit cents fois il trace son encoche, découpant une fine lamelle sur à peu près deux millimètres d'épaisseur, mille huit cents fois il doit faire attention de ne pas toucher le cœur du bois."
L'inspecteur du travail admire l'organisation rationnelle de la plantation qui conjure "la flânerie naturelle de l'ouvrier annamite mais découvre peu à peu une autre organisation... Et le lecteur a soudain froid dans le dos. Les récits d'Éric Vuillard sont toujours très bien documentés et n'affichent aucun parti pris idéologique. Les faits, seulement les faits.
En 1928, "trente pour cent des travailleurs périrent sur la plantation, plus de trois cents personnes. Delamarre revit les poignets maigres, sciés par le fil de fer, des trois captifs hagards, ces déserteurs qu'il avait rencontrés au petit matin, leur regard absent. Il eut honte. La vérité était là, sous ses yeux... En reprenant la route, ce soir-là, l'inspecteur Delamarre comprit qu'en fuyant la plantation, ces hommes tentaient seulement de sauver leur peau".
La même année, "l'entreprise Michelin fit un bénéfice record de quatre-vingt-treize millions de francs".
Au début de la guerre d'Indochine, malgré les nombreux rapports de l'Inspection du travail, les conditions faites aux ouvriers n'ont pas changé. Il y a toujours, dans des pièces borgnes, des hommes nus enchaînés et battus à coups de rotin. Cependant qu'à Paris, les grands argentiers et les grands industriels réunis évaluent la progression de leur chiffre d'affaires.
* in les principes du management scientifique, par Frederick W. Taylor

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