Ce chapitre d'Une sortie honorable d'Éric Vuillard pétrifie le lecteur. En voici l'incipit fragmenté :
"Le 21 avril 1954, tandis que le corps expéditionnaire français est à l'agonie, le secrétaire d'État américain, John Foster Dulles, fit une visite éclair en France. Dulles et Bidault se retrouvèrent, quelques jours plus tard, au Quai d'Orsay, pour une petite réception. Les voici assis côte à côte sur un canapé, devant une table laquée, posant pour Paris Match... L'ambiance est détendue, les hommes se connaissent et semblent s'apprécier.
On ignore si Bidault lui parla de Bergson, que Dulles admirait et dont il avait, jeune homme, suivi les cours lors d'une année qu'il dilapida à Paris ; mais ce fut, et de cela nous sommes certains, à l'occasion d'une ellipse régulière, qu'ils effectuaient pour la seconde fois en compagnie de deux ou trois secrétaires du Quai, que s'écartant soudain, formant un coude étrange, imprévu, Dulles, au plus incurvé de l'hyperbole, avec l'air le plus tortueux dont il était capable, se tourna brusquement vers Bidault :
"Et si je vous en donnais deux ?, lui lança-t-il.
- Deux quoi ?", répondit le ministre français, interloqué, incapable de faire le lien entre la conversation diplomatique, somme toute assez classique qu'il menait à propos de Diên Biên Phu, et cette question à la tournure tout à fait saugrenue.
"Deux bombes atomiques...", précisa le secrétaire d'État américain."
Puis Éric Vuillard évoque le parcours de John Foster Dulles. Qui fait froid dans le dos.
- Déposition de Mossadegh, premier ministre iranien "qui avait eu la mauvaise idée de nationaliser le pétrole".
- Organisation d'un coup d'État au Guatemala dont le président "envisageait une reforme agraire visant à redistribuer quatre-vingt-dix mille hectares de terre aux paysans les plus pauvres".
- Assassinat de Patrice Lumumba, "le premier Premier ministre de la République du Congo. "Lumumba constitue une menace sérieuse pour les intérêts américains ; le directeur de la CIA, Allen Dulles (frère de John Foster), en conclut qu'il doit être chassé du pouvoir "par tous les moyens".
Il s'agissait, dans les trois situations, de préserver les intérêts économiques des USA : compagnies pétrolières, industries agricoles (dont la tragiquement célèbre United Fruit Company), exploitations minières conjointement dirigées avec les Belges (or et cuivre notamment).
Ayant procédé à des recherches complémentaires, j'ai appris que John Foster Dulles plaida pour une collaboration entre les États-Unis et l'Allemagne nazie et mobilisa ses contacts industriels et bancaires pour aider le régime à financer et équiper son armée. (source Wikipedia)
Que dire d'autre ? Rien. Essayer seulement de se réchauffer un tant soit peu au fanal tremblant de l'espoir, en compagnie d'un chat alangui par exemple, ou deux...

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