J'ai découvert le général de Gaulle au début des années 1960, à la télévision. Chez une voisine où ma mémé et moi, nous allions voir La piste aux étoiles de Roger Lanzac. Voilà qui vous date un bonhomme plus sûrement que le carbone 14. Je me souviens aussi de la campagne électorale pour le présidentielle de 1965.
La carrure du général. Les gestes du général. Le parler du général. Évidemment, je ne comprenais rien à ses apparitions. Je ne connaissais pas dans mon entourage d'homme aussi grand. Je ne connaissais pas d'individu dessinant l'espace avec autant de gestes. Quant à la langue, qu'elle murmurât ou tonnât, je n'en entendais pas le moindre mot tant ma piètre parladure baignait dans le patois charentais et poitevin.
Et cependant, tout de suite, j'ai aimé cet homme. Oh ! D'aucuns, peut-être à raison, diront que le général incarnait la figure paternelle qui manquait à mon histoire ! Quand ma mémé voulait m'ôter les gilets qu'elle me tricotait, elle me demandait de lever les bras et de dire : "Vive De Gaulle !" Ce à quoi je m'appliquais avec gourmandise car ses gilets, en leur mailles trop serrées, me gênaient prou aux entournures.
Le général est donc une figure qui a nourri mon imaginaire. Elle aurait pu s'estomper quand les premiers tarauds de l'adolescence me démangèrent mais ce ne fut pas le cas. En novembre 1970, j'étais en troisième, le directeur du collège vint dans le réfectoire et dit à la cantonade, de sa voix puissante : "Boudou, ton idole est morte". C'est donc que je clamais urbi et orbi cette querencia si particulière. Je ne m'en souviens pas. Déjà, égaré dans mes représentations du monde, je ne m'appartenais que par éclaircies.
Aujourd'hui, nonobstant quelques lucidités en historicité et en science politique, je reste un admirateur de l'homme du 18 juin et de la cinquième République naissante. Il détestait, comme Mauriac, la bourgeoisie des affaires si prompte en fourberies. Certes, il détestait aussi les communistes mais, en 1945, il sut se détacher de ses représentations pour asseoir autour d'une table les Résistants de tous les bords et créer avec eux la Sécurité sociale que nos actuels financiers cherchent à démanteler. En 1967, promouvant son referendum sur la participation, il déclara le capitalisme contraire aux intérêts de l'humain et insista sur le fait qu'il n'enrichit que ceux qui le possèdent.
Et puis, ce n'est pas rien, il était homme de lettres. Il n'y eut que deux présidents hommes de lettres après lui : Georges Pompidou et François Mitterrand. Aujourd'hui, parmi les prétendants à l'élection de 2027, seuls deux candidats peuvent vraiment prétendre à cette distinction : Dominique de Villepin et Jean-Luc Mélenchon.
Et puis, ce n'est pas rien non plus, il avait une tenue morale qui fait cruellement défaut de nos jours. S'il revenait, il terrasserait d'un froncement de sourcils le vermisseau Sarkozy, cet infâme profanateur de la mémoire du capitaine Dreyfus et, d'une chiquenaude bien appliquée, ferait rentrer le corrompu Fillon dans le ventre de sa mère qui aussitôt serait prise de nausées. Il tonnerait contre les menus ridicules des asticots Hollande et Macron. Puis, tutoyant Dieu, il le prierait d'expédier au plus profond des limbes les spectres bardelliens et leurs suppôts poutino-trumpistes.
Tout cela dit, je ne me laisse pas bercer par la chanson douce des hagiographies. Le général a commis des erreurs et même des fautes. Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en mai-juin 1945 sont une tache indélébile sur son gouvernement provisoire de l'époque. Par ailleurs, même si De Gaulle fut l'un des premiers à revendiquer la nécessité d'un État palestinien après la guerre des six jours en 1967, il tint des propos douteux sur le peuple juif "sûr de lui et dominateur".
Mon entourage affectif, qui ne manque pas de me charrier gentiment quand je fais état de mon affection pour le grand homme, sourira à la lecture de cet article. Il se trouvera aussi quelques personnes qui me traiteront encore d'anarchiste de droite. Je m'en barufle les ouillais. Je m'en tamponne joyeusement le coquillard. Et je me souviens, ému, de ce livre de Bakounine que j'annotais fiévreusement à dix-sept en mon lycée d'Angoulême au lieu de faire mes devoirs. Et je me souviens, toujours ému, du concert de Léo Ferré auquel j'assistai dans la même ville en février 1973. Les anarchistes, fils de rien ou de si peu. Les anarchistes défaits par les communistes à Barcelone pendant la guerre en 1936. Alors, droite ou gauche, il y a toujours un moment où ça pue quand [le pouvoir fait sous lui]. Et oui, quand je constate chaque jour le dépeçage grandissant de la langue, de la morale privée et publique, de la corruption endémique au nom de l'argent, des tyrannies algorithmiques, du déclinisme seriné sur C News, de la capitulation devant les impérialismes financiers des Arnault-Bolloré, j'ai la tentation de revenir à mes premières amours anarcho-poétiques.
Voilà ! C'est tout pour aujourd'hui. Vive Bakounine et vive De Gaulle ! Vive la France et vive l'humain sous toutes les latitudes ! Y compris ma mémé !
Image intitulée Habitabilité exceptionnelle de la 4 CV Renault et parue dans Les années 50 d'Anne Bony aux Éditions du Regard en 1982. De la même auteure aux mêmes éditions, Les années 60, Les années 70 et Les années 80. Des ouvrages rares.

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