"Nous cherchons la forêt aux troncs de diamant", écrit d'emblée Naïs Benito Guyot dans son récit Soleils manqués. Et le lecteur imagine une quête. Il ne s'agit pas d'une forêt mais de La forêt. Où se trouve-t-elle ? Comment la chercher si on ne le sait pas ? Des contes et légendes à la littérature de science-fiction, cette quête de l'introuvé questionne l'imaginaire humain dans toutes ses représentations, des plus concrètes aux plus spirituelles. Les menaces qui pèsent sur la biodiversité planétaire, dans la canopée comme au fond des abysses, ravivent les angoisses millénaristes de la disparition.
Le chemin est jonché d'embûches visibles et invisibles. "On" l'emprunte "par petit nombre", ce serait folie que d'y aller seul ; la "paume" du ciel pèse lourd sur les pas aspirés. "Les herbes molles épaisses" sont hostiles avec leurs rumeurs de "succion". Il y aura des absents au bout du chemin où "rien ne ressemble à ce que l'on cherche". Il faut aller "d'un autre côté", vers l'inconnu qui est peut-être un inconnaissable. Mais les pas toujours s'enfoncent dans le marais. Les traces sont perdues. Le corps de la forêt aussi, englouti sous des remugles spongieux. "Nous appartenons / aux lieux qui nous perdent / je dis", observe Naïs Benito Guyot. Et c'est encore une énigme impénétrable. Le soi manque de substance quand [les cerveaux sont tout noirs] avec [leurs souvenirs fantasmés]. Et la lumière aussi fait défaut. Sauf, peut-être, "dans le fond du seau jaune [où] la détresse de l'étoile de mer rappelle tous les couchers de soleil qu'on a manqués par solitude". Détresse. Solitude. Le naufrage de l'astérie laisse entrevoir le désemparement de la narratrice qui est aussi générationnel. "Les doyens", "les vieux", qui prennent toujours les mauvaises décisions au nom d'un savoir improbable, ne sont pas épargnés. "L'écocide aggravé" par l'insatiable désir de possession, ils y ont pris part. "Ces putains de troncs ne seront jamais retrouvés".
Soleils manqués se présente en cinq actes, comme dans une pièce du théâtre classique, et le phrasé très varié de l'auteure se prête au mieux à la voix haute. Le premier acte, le plus long de l'ensemble, expose les enjeux de la quête et suggère quelques éléments de l'anthropologie contemporaine : la fatigue d'être soi dans les espaces routiniers du travail et de la famille, l'abrutissement de la jeunesse dans des concerts "poisseux" et sans ciel.
Le deuxième acte aborde plus précisément avec un humour grinçant les pratiques vacancières au bord de la mer et dans les parcs à thème. Même si [on flotte sur du polystyrène], l'important est de se détendre... pour reconstituer la force du travail, cependant qu'au loin défilent les yachts des ultra-riches...
Le troisième acte expose le désarroi d'un conducteur de travaux sur un chantier de forage. Il s'agit de creuser un puits déjà là, encore et encore. Il y a forcément de l'eau plus au fond, disent les décideurs. Ils en ont besoin. "La marche du progrès en a besoin". Le lecteur pensera aux grandes bassines qui défigurent l'environnement au profit de l'industrie agro-alimentaire.
Le quatrième acte, d'une longueur égale aux deux précédents, dénonce la brutalité des soins psychiatriques réduits à l'absorption de médicaments conformément aux préconisations du DSM*. Le patient, estampillé "Cause perdue pour le monde", pourra-t-il se sauver de cet enfermement à double-tour ? Le libéralisme débridé qui emprisonne les voix dissidentes sous les camisoles chimiques n'est pas différent du communisme débridé du siècle dernier. Camus l'a démontré dans L'homme révolté.
Le cinquième acte est le plus bref de ce théâtre tragique. Le patient libéré n'est pas libre pour autant. Son savoir scientifique et lui-même sont "bannis sans procès". Y compris par la famille. Et le lecteur sera saisi par la dernière image, un peu cerclée de jaune... Patience, patience, rien n'est définitivement perdu, l'espoir est une couvaison.
Extraits :
Les boutiques
aspirent recrachent
sans heures pour le réconfort
Une mouette hurle quitte la salle
Le soleil se noie
Le casino s'allume
entasse les costumes vole
les ombres à la lune
les échos aux pas
*
Dehors seul soudain
le fracas de l'écume
me rappelle que j'entends
*
Je me remémore le son du coulis de l'eau
la texture de la vase la densité des coassements
les parcelles
au pas près
la végétation la forme des feuilles
l'épaisseur des mousses et
le motif des écorces
Je sais
la direction du vol de chaque libellule
le poids des pierres leur couleur
J'ai étudié la science et je raisonne
bien
*
Naïs Benito Guyot est également l'auteure des nombreuses et belles images qui accompagnent son ouvrage. Soleils manqués est publié aux éditions Exopotamie. Il compte 118 pages et coûte 17 €.
* DSM : Manuel diagnostique et statistique des troubles psychiatriques de l'association américaine de psychiatrie. Schématiquement, une pathologie égale un médicament...

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire