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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mercredi 1 avril 2026

Teresa Cabrera, Les âges / Las edades

 


"Quelqu'un a coupé les câbles dans ton langage il n'y a pas de détonateur". Ces mots de  Teresa Cabrera dans Les âges / Las edades ont été publiés au Pérou en 2021. L'Intelligence Artificielle, cette universelle aragne, ne dépliait pas encore partout sa toile. Le "quelqu'un" dont il est question coupe les câbles mais ne les remplace pas. Si l'humain ne se rebelle pas pour protéger son langage et sa langue, rien, plus jamais, ne saura détoner. Le corps aussi sera débranché.

"Tout se convertit", écrit l'auteure dès le premier mouvement de son ensemble dystopique. Les masses humaines sont "des choses détachées au moyen de mots d'une totalité abstraite dans laquelle cuivre argent or et silicium se déplacent". L'homme dit augmenté est en fait un homme diminué par ce quelqu'un sans visage qui convertit la planète et ses habitants en déchets. Pour son profit rationalisé, optimisé. (Allusion au pape François qui vécut parmi les desdichados des cloaques de Buenos Aires). Le lecteur pensera à l'essai ténébreux d'Alain Damasio, La vallée du silicium*, où se reconfigure la psyché du vivant. Toute cette organisation-là, ultra capitaliste et libertarienne. Dont les extractions minières de métaux rares dépècent les paysages et les âmes dans toute l'Amérique du Sud. Pour mieux assouvir le désir de possession et la volonté de puissance des Musk and co.

Cette colonisation de l'imaginaire global terrifie l'individu qui lui résiste encore mais jusqu'à quand ? Tant et tant de victimes demeurent éblouies, envoûtées par ses mirages artificiels propagés par tant et tant de pouvoirs dictatoriaux. Des agents de surveillance, des "taupes" tapies dans les profondeurs des circuits "alignent les substances maîtrisent la chimie et les principes de l'impulsion électrique". L'universelle aragne neuronale submerge le cerveau biologique et assujettit le corps tout entier à une marchandise. "Sur le formulaire j'ai dû indiquer quelles parties de mon corps n'appartiennent pas à l'État". Est-ce à dire qu'une portion congrue de l'être, en ses aperceptions et perceptions, en ses émotions et sentiments, restera un peu libre ? Comment y croire dès lors que toute identité sera réduite à un prélèvement sanguin dans les laboratoires de la sérénité fabriquée ? "Le médecin me dit à partir de maintenant toute question doit être adressée au résultat de l'analyse / telle sera la réponse de l'État / un certificat coché de croix / sans voix sans chair". Rien que des courbes statistiques remixées par les algorithmes au service des cotations boursières et la production d'images en séries. Miguel Benasayag écrit dans La fabrique de l'information* : "Décrochées de la réalité qui les a fondées, les images diffusées par les médias sont devenues la référence. Les acteur du réel vont à leur tour essayer de se conformer à ces figures, devenues plus vraies que leur vie". Les rêves eux-mêmes sont saignés à blanc sous l'opacité des écrans. "De ce rêve je n'ai pas pu obtenir le moindre brin d'idiome juste un désordre des organes de la parole", note Teresa Cabrera qui est aussi sociologue à Lima.

Peut-on imaginer qu'un jour le fanal fragile de l'espoir luira au bout d'une issue de secours ? Dans l'antépénultième mouvement, La machine éjecte le mécanicien / La máquina arroja al maquinista, l'appareillage des codes et mesures s'emballe, ne sait plus ni coder ni mesurer. "La transfusion de données la transfusion interbancaire" s'effondrent. La machine s'empare du pouvoir, "réglemente l'État réglemente le Marché réglemente le Parti", jusqu'au "rugissement d'un feu final". La mégastructure numérique, comme l'empire de Rome qui mourut de s'être trop étendu par-delà ses murs, mourra aussi, victime de sa puissance démoniaque. Déjà, venue de dextre ou de senestre, "une volée de cormorans a [obscurci le ciel et obscurci le sens]. Une aube apparaît, "ouverte à toutes les possibilités". Et c'est enfin le réel, celui qu'on voit de ses yeux, qu'on touche de ses mains, qui se détraque. En se cognant. [Contre le mur de soutènement] des flux psychiques au silicium. Les rêves de nouveau s'offrent au partage. Leurs hypnagogies, entre chiens et loups dans les interstices au bord de l'éveil ne doivent rien au "chaudron d'or" enflé comme la grenouille de la fable... L'avenir leur durera longtemps, dans la chair retrouvée.

 

Extrait : 

l'eau stagnante est facile à interpréter 

mais si soudain une tête illuminée tombe dans l'abreuvoir

quelqu'un essaie de l'éteindre de la désactiver de détisser le câble en fer

qui la relie à ton nerf optique

crissements qui voyagent sur une autre fréquence

ajustez vos récepteurs réinitialisez vos téléphones 

réécrire quoi traduire quoi

cela n'a pas de sens se plaint-on en pleurant dans l'assemblée

pendant qu'on distribue des instructions

cela n'a pas de sens confirme la bulle

c'est de cela qu'il est question rugit la tête du fond de l'abreuvoir

l'étoile a placé des messages dans mon esprit

pour que mon esprit explose

et que ses particules incarnent des machines du dernier modèle 

 

Les âges / Las edades de Teresa Cabrera est un ensemble aussi politique que poétique. De fréquents recours à l'anaphore (ce qui... mesure de... j'ai remué... le chaudron d'or...) et à l'épiphore (l'image... le banc de poissons...)le procédé de l'énumération en témoignent pour déclarer l'état d'urgence humaine. Avec, entre-maillés, des élans oniriques teintés de surréalisme. Et c'est ainsi que l'écriture est puissante.

L'ouvrage est traduit par Patricia Houéfa Grange et publié par les éditions KLAC, (Kaléidoscope Laboratoire Culturel) dans la collection Les rives embrassées. Il compte 115 pages et coûte 15 €.

 


*La vallée du silicium d'Alain Damasio est publié au Seuil en 2024.

*La fabrique de l'information est un ouvrage à quatre mains (Miguel Benasayag et Florence Aubenas) publié à La découverte en 1999. Du même auteur, La tyrannie des algorithmes, publié chez Textuel en 2019.

*Sur l'extraction minière en Amérique du Sud (Chili), photographie de Paul Lemaire

 

 

 

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