Et maintenant je ressors Remarques mêlées, lui aussi publié à titre posthume. Une telle humilité devant la complexité du réel, non dépourvue d'humour, séduit le lecteur qui s'attarde sur les biais de la langue, à l'intérieur des mots et dans leur grammaire. Et puis Wittgenstein fut un homme engagé pour de vrai dans les deux guerres mondiales, au risque de sa vie. Un exemple à suivre, comme ceux de Char ou d'Apollinaire. Loin des postures bouffies et ressentimistes. Voilà.
"La langue a préparé les mêmes pièges à tous ; un immense réseau de faux chemins, où il est aisé de s'engager. Ainsi voyons-nous les hommes s'engager l'un après l'autre sur les mêmes chemins, et nous savons déjà où ils vont dévier, continuant à marcher droit devant eux sans avoir remarqué la bifurcation, etc, etc. À tous les endroits d'où partent de faux chemins je devrais donc placer des pancartes, qui les aideraient à franchir les points dangereux.
Il est difficile en art de dire quelque chose d'aussi bon que... ne rien dire.
Il est important pour moi de changer toujours de posture dans l'acte de philosopher : ne pas rester trop longtemps sur une seule jambe, afin d'éviter de m'ankyloser. Comme quelqu'un qui gravit longuement une montagne parfois redescend un bout de chemin, afin de se reposer et de faire jouer d'autres muscles.
Russel, au cours de nos entretiens, s'exclamait souvent : "Damnée logique !" - et cela exprime parfaitement ce que nous ressentions en réfléchissant sur les problèmes logiques ; je veux dire, leur énorme difficulté, ce qu'ils ont de dur et de glissant. La raison principale d'un tel sentiment était, je crois, dans le fait que chaque nouveau phénomène de langue auquel il nous arrivait de penser après coup pouvait faire apparaître l'explication antérieure comme inutilisable. (Notre impression était que la langue pouvait faire surgir des exigences toujours nouvelles et impossibles, et qu'ainsi toute explication était rendue vaine.) Mais c'est là la difficulté dans laquelle Socrate s'embarrasse quand il tente de donner la définition d'un concept. Un nouvel emploi du mot émerge sans cesse, qui semble ne pouvoir être unifié avec le concept auquel les autres emplois nous ont conduits. On dit alors : Il n'en est pourtant pas ainsi ! - mais il en est pourtant bien ainsi ! - et l'on ne peut rien faire d'autre que de se répéter constamment ces oppositions."
Remarques mêlées de Ludwig Wittgenstein est disponible en poche GF Flammarion. L'ouvrage est présenté et annoté par Jean-Pierre Cometti.

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