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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

samedi 25 avril 2026

Claire Griois, Le coeur quand il explose


Skopelos est une île grecque. Il y a du soleil et des oliviers, des "maisons roses qui s'amoncellent sur rien", des chiens perdus et des oiseaux à foison, des chats errants parmi les chapelles et des motos "qui passent à toute berzingue, pleins fers jusqu'à la mer".

Des motos, il y en a aussi à Paris. Ce ne sont pas du tout les mêmes. Des camions les accompagnent, toutes sirènes hurlantes, pour mater "les cortèges [qui] débordent des quadrillages du ciel". Et voilà tout au long du roman de poignantes superpositions d'images. La narratrice de Le cœur quand il explose a "pris un avion au hasard" puis a "déboulé à Thessalonique comme au bord d'une falaise". Ensuite, un voyage dans un car au toit vitré. Un visage apparaît et persiste. Il dure depuis longtemps. Il durera encore longtemps. Dans la vie et dans la mort.

Alors écrire à l'aimé qui n'a pas survécu aux violences policières pendant une manifestation. Une écriture en apnée, suffoquée par l'urgence à dire et redire l'amour dans toutes ses étendues, l'absurdité du monde dans tous ses effrois. L'humour y grince et "fait pleurer les yeux" avec ses "mots en vrac". Les doigts de l'aimé "gueule d'ange" sont virtuoses sur les claviers des synthétiseurs mais si maladroits pour monter une commode Ikea. Le mode d'emploi est illisible. "Les sens du monde" vont de guingois. Les émotions aussi. L'aimé se met en pétard et sa peau empeste. "T'as remarqué ça, toi ? les gens, quand ils s'énervent, ils sentent la sueur, un peu, toujours, ça pue, la colère, et tu sais quoi, en vrai, je les aimais bien, moi, ta sueur et ta colère". Et la narratrice rit à en mourir. La détresse humaine gît dans les détails et les images disloquées se raccommodent de travers. La présence et l'absence entrent en collision parmi les arbres et les collines, "contre la nuit qui s'écrase sur les toits, sur les fenêtres éclairées dans le brouillard de Paris et sur les maisons roses, ici, à Skopelos".

Alors la mémoire tangue et chavire. Invente un carnaval conjuratoire comme sont tous les carnavals. Les matraques sont en plastique. La foule fraternise en musique "dans un orchestre immense". Celui de "tous les éborgnés", de "tous les mutilés". Et c'est ainsi que le jaune n'est pas que parure de citronnier. Il traîne dans les couloirs pisseux de l'hôpital où agonise l'aimé. Il rappelle aussi les combats des Gilets jaunes. Claire Griois annonce d'emblée la couleur en ses exergues. Elle cite Laurent Mauvignier dans Ce qu'on appelle oubli. Pour mémoire, ce texte également tout d'un bloc narre l'assassinat d'un homme par des vigiles dans un supermarché de Lyon en 2009. Pour mémoire encore, la répression du  mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) a tué 11 personnes et en a blessé 25 800, à coups souvent à bout portant de Lanceurs de balles de Défense (LBD). Ce premier roman de l'auteure  est donc éminemment politique. Ce sont toujours les mêmes que le pouvoir tabasse et occit. Ceux qui ne pensent pas droit, ceux qui ne respectent pas l'ordre aux définitions prémâchées, qui rêvent et qui chantent et qui dansent. Pour qu'enfin l'espoir luise ailleurs que dans les beaux quartiers.

Extrait :

"moi, j'ai envie de te dire qu'on va faire bloc, maintenant, et qu'on taguera leurs murs de tous les mots du monde, de tous ceux que je vais te rendre, nos bombes de mots, à nous, dans la gueule de leur mort, et leur mort, tu vas voir, avec ses orbites vides, elle aussi, elle pleurera, elle chialera comme un môme, elle ne verra plus rien, et elle deviendra dingue, elle se cognera aux murs, elle se prendra les pieds dans ses tapis de rapiat et puis elle trébuchera, elle se tamponnera le nez contre sa forteresse, elle s'explosera la gueule dans leurs kilos de blindés, et elle sera difforme, elle s'étalera sur elle comme un mollusque ignoble, qui coule de graisse et de morve, leur truc sale, dégueulasse, leur putain de mort immonde, elle se viandera lâchement, et elle se chiera dessus, assise sur son tas de matraques qui font la loi". 

Claire Griois étant scénariste et réalisatrice de cinéma, nous pourrions lui suggérer de tourner le film qu'elle a déjà dans la tête. Avec sa révolte imprécatoire comme dans l'extrait ci-dessus. Avec ses tendresses aussi, le roman n'en manque pas, et elles sont foudroyantes.

Le cœur quand il explose compte 90 pages et coûte 12, 90 €. Il est publié par la jeune maison d'éditions Quartier libre, qui souhaite allier "l'intime et l'universel". 

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