"J'ai des hoquets de sens dans le cerveau", écrit Jean-Christophe Belleveaux dans son recueil Dernier domicile connu. Ce titre peut évoquer une enquête de police : un quidam a disparu, mort peut-être, introuvable sûrement. On cherche les traces de son existence, on se renseigne sur son dernier domicile connu.
Mais la nouvelle livraison de l'auteur demeure dans les champs du poétique. Y hoquettent au fil des mots heurtés, souvent fleuris d'argot, les mouvements mêlés du désespoir, de l'humour plus grinçant que porte rouillée, du quotidien qui résiste aux gestes, de l'autodérision souvent, de la philosophie parfois.
"J'habite mon cadavre", note d'emblée Jean-Christophe Belleveaux dans le petit matin au café trop réchauffé. La solitude s'accommode mal des fesses nues sur le skaï du canapé. À qui appartient vraiment ce cadavre ?
Puis le poète joue à rimailler les "petites pensées sauvages éparpillées dans [sa] caboche. "la vie me tue / avec son sourire lippu // jonques et jonquilles / et je qui navigue / en guenilles". Et le voilà qui fait un pied de nez à Hugo, à Camus, à Duras. Le chagrin est un [vilain serpent]. Et peut-être aussi un Drôle d'oiseau. Un "canard boiteux" dans une tête alouette" (le lecteur comprendra à l'ouest) par exemple, ou un "cormoran corps mourant". Tant de coquecigrues, là ! Il faut en rire n'est-ce pas ! C'est tellement urgent de rire, pour sauver ce qui reste, en végétant.
Jean-Christophe Belleveaux est également un grand voyageur. Dans L'année du singe, il tient comme un journal de bord de Hong-Kong à Macao. Le "je" disparaît. Un "on" et un "il" prennent sa place. Imaginons un film noir. Le "on" reste invisible. Le "il" est filmé de loin en loin avec quelques zooms sur les embarras de sa solitude. Ce personnage n'est pas vraiment un voyageur. Il est peut-être en mission. Mais pour qui ? Ses échanges de regards avec une prostituée à la terrasse d'un bar de l'avenue Sun Yat Sen laissent à penser tout un roman, obscur.
De pensée, il en est question dans l'ensemble Bref... l'un des plus longs du texte. Le poème, en ses intentions et procédés, est sur la sellette. L'auteur se moque de lui-même. À quoi bon la polysémie maillée d'inquiétude si c'est pour finir "KO" "sur le chemin du chaos" ! Quant à l'humour, n'est-il pas suspect alors que le corps défait dont la chair est "leurre et douleur" laisse entrevoir "la circonstance ultime" ? On le retrouve pourtant, dans Mon poème prend l'eau, faisant rimer l'esquif avec le kif, nonobstant les récifs en embuscade. Le dénommé Blaise Pascal, si fragile de santé comme de courage, s'empresse de quitter le navire. Dommage ! Il n'entendra pas Coltrane au gré des vagues. Il n'ira pas "par toutes les mers", il ne saluera pas les "marins pleine lune".
Est-ce à dire que "Le front des hommes est fait pour se cogner à des murs derrière lesquels il ne se passe rien*" ? Comment faire pour qu'il se passe quelque chose ? Se lancer dans un Tango surréalisant ouvre peut-être une issue. Les images y tourbillonnent. Passe à contre-jour une silhouette sur un cheval et c'est tout un tumulte. Du "sable des origines" à la "poussière de chaos". Dans l'épouvante augmentée par le "fracas de la mer". En surimpression ou/et en sous-impression, dans l'intranquillité de Dieu, l'érotisme onirique de la femme presque nue au cœur d'une église froide. Et voilà encore des hoquets qui échappent à l'entendement du narrateur. En rouge et blanc. Le rouge du sang jaillissant. le blanc suintant de la fille accroupie. Et c'est l'éternelle conjonction de l'amour et de la mort, de l'animal et de l'humain, qui aveugle. "Dire alors / que je sors désormais / avec une canne blanche métaphorique / tendue devant moi". Et partir encore. El barrio chino en Barcelona. Una copa de Rioja con un pedazo de morcilla*. Le dérèglement des sens n'a rien d'une métaphore. La "danse de la séduction et de la mort" finit toujours par tuer. mais qui ?
De toute façon, Tout bruit finira. Le réel dégouline comme un dripping de Jackson Pollock. Toute matière se défait dans tous les corps. Toute. Tous. Jusqu'à en tousser. Aussi, "Tais-toi ! Mais tais-toi !" Une joie brille faiblement sur le rivage. Il y a des oiseaux.
Extraits :
dans le permafrost de l'inconscient
combien de chardons fossilisés !
la très fameuse enfance
n'en finit plus de saigner
joli coquelicot, mesdames
la très sinistre enfance
on ne se débarrasse pas de son odeur
pourriture sans noblesse
si j'avais le droit de parler :
papa, s'il te plaît,
pas la fessée, pas le martinet
or tout se décompose en silence
avec la peur qui ajoute son engrais
*
je visite le placard
je ne le comprends pas
il contient une part de moi
que je n'arrive pas à reconnaître
la minuterie de la gazinière
à l'autre bout de la cuisine
s'obstine à cliqueter trop fort
la lumière du midi d'automne
entre par la fenêtre
éclaire la table encombrée et moi assis
du coup je me sens être là
je suis là
Lisez et relisez Dernier domicile connu de Jean-Christophe Belleveaux pour y trouver le vôtre entre les mots qui rafistolent l'hologramme brisé du fait de vivre. Dans la chair et dans l'esprit. Une longue route assurément, comme celle de l'image de Cédric Merland en première de couverture. L'ouvrage est publié aux éditions Tarmac et compte 79 pages. Il coûte 15 €.
*Citation de Jean Rostand
* un pedazo de morcilla, un morceau de boudin

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