Gageons que le flou, hors considération péjorative, puisse se définir comme une ligne brouillée entre, par exemple, plusieurs espaces, plusieurs durées, plusieurs matières ou encore plusieurs idées... Et qu'il s'installe aussi à l'intérieur de ces espaces, de ces durées, de ces matières et de ces idées, à la façon d'un coloriage dont les traits peu à peu s'effaceraient. La raison comme les sens peuvent y perdre une partie de leur faculté d'entendement. Les émotions et les sentiments ne sont plus vraiment des lieux sûrs de rencontre. Le principe d'incertitude règne alors en maître sur toute chose, et cela se vérifie depuis les débuts de l'aventure humaine, toute tentative d'explication rationnelle ou non du monde ayant échoué.
Notre
époque, bousculée par la modernité dans tous les domaines
technologiques échappe moins que jamais à ce principe. La gadgétisation
du quotidien via les trottinettes électriques et les gyropodes, les
drones, les caméras connectées ou, dans un autre registre, les pokemons
virtuels cachés dans l'espace public renforce cette incertitude. Le
quidam ne sait plus comment s'étonner. Sa langue manque de mots idoines
pour dire ce qui embarrasse le banal et produit un bégaiement qui
paralyse parfois l'être sans ressource critique.
Dans ce
cas, le flou est un empêchement. Il mène au désarroi qui mène à la
solitude. Comment faire pour se réapproprier le visible et le tangible
si le sentiment que les choses ne sont plus exactement les choses dans
leurs fonctions habituelles persiste ? Quel appui possible à la barre
instable du réel ? Dans Le procès de Kafka, le bureau où le juge
d'instruction reçoit K est un théâtre avec son parterre, sa galerie, son
estrade et... ses spectateurs. Un vestibule attenant sert aussi bien de
buanderie que de salle de séjour. K ne sait plus la place qu'occupe le
réel devenu hybride même si on lui fournit des explications qui ont
l'apparence de la logique fonctionnelle. Perdu dans les espaces, il se
perd aussi dans les jours et ses pensées impuissantes à former un tout
cohérent se disséminent dans un flou fragile.
Les centres
commerciaux en mal d'innovations pour doper leurs ventes ont compris
l'hybridation du réel comme source de profit. Les espaces de circulation
parmi les boutiques ne sont plus des endroits consacrés au seul
déplacement. Ce n'est certes pas nouveau mais le phénomène s'accroît.
Le consommateur finirait par oublier où il va si les roulettes
grinçantes de son caddy ne le ramenaient pas à la réalité de ses courses
alimentaires. Il peut rencontrer dans ce décor surexposé à toutes
sortes de lumières une cabine de simulation de vol spatial, des
fauteuils pour se reposer dans un coin jardin avec fleurs artificielles
mêlées à des fleurs naturelles, une boîte à livres gratuits, puis
encore, un petit manège de voiturettes à pédales sans circuit dédié
avant de buter contre une espèce de cube qui abrite un escape game.
Bientôt, peut-être, des micro drones publicitaires viendront agacer ses
oreilles si son sens auditif n'est pas trop entamé par la surcharge
sonore. Ou, comme cela existe déjà au Royaume-Uni, il pourra consulter
un médecin généraliste, un dentiste ou un pharmacien. Une telle mise en
vrac du foutoir, qui multiplie les zones de flou, procède ici du
neuromarketing : anesthésier le moi rationnel pour mieux stimuler le moi
instinctif orienté vers la pulsion d'achat. Le plaisir réduit à une
injection chimique à répétition touche notre consommateur dans les
seules zones déterminées par l'imagerie cérébrale. Il en fait une
grenouille de laboratoire puis un déchet dès lors qu'il cesse d'être
lui-même consommable.
Mais la grenouille, de plus en plus
souvent, se rebiffe contre cette instrumentalisation. Elle veut
retrouver la maîtrise de son espace et de sa durée, de ses affects. Elle
veut choisir sa solitude. Et son flou.
Car le flou peut
être une force plutôt qu'un empêchement. Quand il pousse à la curiosité.
Une curiosité craintive à ses débuts, presque réticente et qui
s'affirme au fur et à mesure que grandit la volonté de la pensée qui
reprend possession d'elle-même. Les dualités du monde, physiques et
morales, sont de nouveau soumises à l'examen. Non pas pour les isoler
chacune dans un caisson étanche mais pour en analyser la porosité a
priori invisible. Et cette porosité permet de les identifier plus
sûrement, dissout ici une partie du flou qui indistingue toute chose et
en garde une autre là car le mystère, ce n'est pas souhaitable, ne
livre jamais tous ses secrets. Prenons l'exemple du vrai et du faux,
dans un espace de réalité concrète puis dans un espace de réalité
virtuelle, puis dans un espace de réalité mixte. Amusons-nous à y placer
une chaise sans rien autour. Une chaise immatérielle dans un espace
virtuel n'est pas moins vraie qu'une chaise matérielle dans un espace
concret. Il s'agit d'un simple changement de nature et de fonction
puisque personne n'aurait l'idée de s'asseoir sur une chaise virtuelle.
Le raisonnement est beaucoup moins évident dans le cas de la réalité
mixte. Imaginons qu'un artiste superpose l'image virtuelle de notre
chaise à sa réalité concrète. Un visiteur pourra tout à fait s'y
asseoir. Il sera même invité à le faire comme co-auteur de l'œuvre.
Mais la chaise telle qu'il se la représente ne sera pas exactement
pareille. Et l'action de s'asseoir ne sera plus si ordinaire car son
postérieur reposera également sur la partie virtuelle de la chaise. Nous
nous trouvons là dans un cas où le flou est très fécond car sa
finalité, artistique, diffère de celle des centres commerciaux. Le
visiteur ne s'y perd pas, il s'y retrouve. Et sa pensée avance. Non pour
se barder de certitudes mais pour composer avec l'incertain.
L'incertain qui confond les lignes de l'universel et du singulier. Qui
n'isole pas de part et d'autre d'une barrière illusoire le bien et le
mal, le vrai et le faux. Ce visiteur ouvre les yeux en même temps qu'il
se remet à penser. Ici, pourquoi pas, à la notion précaire d'antinomie.
Sa conscience de la marche est plus présente quand il traverse un grand
magasin. Il s'appartient donc davantage et apprivoise sa solitude. Dans
toute la fragilité de vivre. Sa langue convalescente hésite encore à
dire et à partager l'éprouvé. Les malades du mauvais flou sont si
nombreux à convaincre que le "bourreau sans merci"* du plaisir
mercantile les tue en ses abattoirs.
Mais, aussi sinistre soit-elle, voilà bien une autre histoire qui vous sera dite et que vous entendrez.
*Baudelaire
*Installation de Trevor Yeung au CAPC à Bordeaux

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire