Traducteur occasionnel de poètes espagnols et sud-américains, j'ai été amené à reconsidérer le français comme une langue étrangère. Du simple fait que j'en ignore beaucoup et en sais trop peu. La langue du poème, qui se laisse moins apprivoiser que les autres, oblige le traducteur à se confronter à cette ignorance au cœur de son savoir. Il compulse des listes de synonymes dans plusieurs dictionnaires et les met en miroir. Il écoute dans les deux langues le chevauchement des sons et des sens, la grammaire qui les lie. Un choix s'impose, mais lequel ? S'il n'obéissait qu'à des procédés techniques, l'affaire serait vite pliée. Seulement voilà, des représentations imaginaires viennent brouiller les pistes. Augmentées ou diminuées par l'émotion du moment où le traducteur s'attelle à la tâche. Selon que la joie ou la tristesse prédominent, les mots ne rendent pas exactement la même vibration. Un poème traduit le lundi dans un environnement un peu allègre et le vendredi suivant dans un contexte davantage poreux à la mélancolie confrontera le lecteur à des variations subtiles de souffle, de musique et de sens.
Françoise Élian a une conscience aiguë de ce qui est en jeu dans la patience de traduire, avec ses coulisses et ses impasses. Aussi déclare-t-elle faire de la traduction-interprétation. Sa version du Romancero gitano de Federico García Lorca, intitulée Viviane vient et publiée par les éditions Tango Girafe est hébergée dans la collection Trans ᛁ Le voyage en langue natale. Il s'agit de " Passer d'une contrée à l'autre, faire le mouvement inverse, et repartir de plus belle, en récoltant ce que l'on trouve en chemin". "Il s'agit de célébrer ce qui surgit entre deux langues, le passage par l'étranger, ce qui s'accueille, transite et se transmet". "Transes, traces, enquêtes et chemins : l'expérience de la traduction se révèle entre les lignes. Une épopée ?"
Amusons-nous, pour en mesurer les glissements conscients et inconscients, à confronter les douze premiers vers du premier poème Romance de la luna, luna à l'interprétation d'Alina Reyes puis de Françoise Élian :
La luna vino a la fragua La lune vint à la forge
con su polisón de nardos avec son cerceau de nards
El niño la mira mira. L'enfant la mire, la mire.
El niño la está mirando. L'enfant l'a dans le regard.
En el aire conmovido Dans l'air remué la lune
mueve la luna sus brazos bouge l'un et l'autre bras
y enseña, lúbrica y pura, et montre, lugubre et pure
sus senos de duro estaño. l'étain dont ses seins se parent.
Huye luna, luna, luna. Fuis donc lune, lune, lune.
Si vinieran los gitanos, Car si les gitans te voient,
harían con tu corazón ils transformeront ton cœur
collares y anillos blancos. en anneaux de cou, de doigts.
La lune vint à la forge
avec sa crinoline de nards.
L'enfant la regarde, garde.
L'enfant la regarde vraiment.
Dans l'air attendri
la lune élance ses bras
et montre, lubrique et pure,
ses seins d'un dur étain.
Va-t'en, lune, lune, lune.
Si les gitans venaient,
ils feraient avec ton cœur
des bagues et des colliers blancs.
Ah ! que cette confrontation est passionnante ! Le "polisón" de Lorca se change en cerceau avec Alina Reyes et en crinoline avec Françoise Élian. L'imaginaire qui se révèle n'est pas le même. Le cerceau peut évoquer la rondeur et le jeu. La crinoline peut évoquer le balancement des frous-frous et le jeu est tout différent. En espagnol, "polisón" signifie "bustier" et, de "bustier" à "corset", il n'y a pas si loin... Un autre jeu pourrait se délier... D'autant que la lune est lubrique en sa pureté même. À ce propos, le lecteur s'interrogera sur la traduction d'Alina Reyes. Par quels truchements intérieurs a-t-elle transposé "lubrique" en "lugubre" ? Pour signifier la part sombre de l'érotisme ?
Il y aurait évidemment d'autres remarques à suggérer sur ces deux versions. Quant au titre donné à l'ensemble, Viviane vient, Françoise Élian lève un coin du voile qui trouble en nous les faces cachées : "Au pli de cette édition bilingue se loge l'ineffable duende, introduisant ainsi la force du désir dans l'acte de traduction : un élan vital." Celui des lutins qui chantent et dansent dans les transes de notre psyché et peut-être que des fées s'y invitent, les nuits de pleine lune.
Spécialistes ou non de la langue espagnole, lisez la très attachante proposition/transposition/semaison de Françoise Élian aux éditions Tango Girafe. L'ouvrage compte 121 pages et coûte 16 €.

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