Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mardi 28 avril 2026

Machination

 


Évidemment, on dira que j'exagère. Quelques raisonneurs me traiteront de fou. Et pourtant je ne raconte pas d'histoires. J'ai passé l'âge maintenant que je suis mort. Je reste lucide. Déjà, dans le ventre de ma mère, je devinais que les ombres étaient moins trompeuses que la lumière. Elle le disait d'ailleurs la pauvre femme, pleurant tout son corps quand ses amoureux la berluraient : la lumière c'est fallace et compagnie faut pas s'y fier. Le liquide amniotique où j'étais censé baigner dans la béatitude me ballottait tant et tant que je devais me blottir au creux de son bassin pour échapper à la noyade prénatale.

Quand je suis né, le surgissement de la lumière électrique a confirmé mes soupçons. Pourquoi braquait-on sur moi un projecteur aussi puissant ? Pourquoi les médecins portaient-ils des lampes frontales ? Ma mère se débattait en criant: arrêtez ! Vous allez nous tuer. De fait, ils ont failli réussir. Il a fallu nous garder dans une chambre noire pendant un mois. C'est là que se sont construites mes premières représentations du monde. Lentes et floues. D'où je suis désormais, je revois la main grise de ma mère à tâtons sur ma peau, j'entends son souffle si ténu que j'en redoute encore la disparition quand la solitude égare mes souvenirs. Celui de la dame en blanc continue de me hanter. Elle nous faisait une piqûre tous les matins. La lumière du couloir écrasait les ombres sous les lits avant d'épingler nos corps comme des papillons. Enfin, tout entière dans la seringue dont l'aiguille n'en finissait pas de s'allonger, elle nous terrassait jusqu'au soir. Évidemment on dira encore que j'exagère et je serai traité de fou. Mais je ne raconte pas d'histoires. La lumière était malveillante. Elle voulait punir la pauvresse dont le fruit corrompu ne méritait pas de vivre.
Et cependant j'ai survécu. Mes enfances ont grandi loin de ma mère dans un pays à lumière basse où les ombres m'offraient leurs déplis. Mon corps s'asseyait sous un noisetier au fond du jardin et je parlais avec elles qui me répondaient sans jamais élever la voix. Les ombres aiment le silence entre les mots. Quand parfois je souffrais de langueurs, elles me proposaient d'inventer des mondes. N'importe lesquels, précisaient-elles, pourvu que tu t'y sentes bien. Alors j'ai inventé une mère qui ne pleurait pas. Puis je lui ai donné une maison que j'ai peuplée de chats et d'oiseaux. Les ombres perchées sur mon épaule m'encourageaient à compléter mon invention. Il manque deux ou trois choses, disaient-elles, n'aie pas peur. J'ai longtemps réfléchi avant de créer un père. Je ne voulais pas qu'il prenne trop de place. J'ai donc ajouté un garçon et une fille qui savaient parler aux ombres et repousser les lumières qui tuent.

Ma vie d'adulte n'a pas tourné le dos à mes mondes inventés. Toujours lucide et à l'affût, j'ai su grâce à eux éviter les pièges des réalités qui éblouissent. A vingt ans, je suis devenu gardien de nuit et le suis resté jusqu'à ma retraite. J'ai veillé sur le sommeil des hôtels pour voyageurs de commerce, protégé toutes sortes d'entrepôts loin des fureurs citadines et même un musée d'art contemporain où j'ai rencontré l'amour de Svetlana. Ses installations de cages avec mannequins m'ont bouleversé. L'une d'elles, entièrement tapissée de noir, aurait pu se trouver dans l'hôpital où je suis né. La femme en celluloïd allongée sur un bas-flanc avait perdu ses cheveux. Je ne me souviens pas que ma mère ait été chauve mais j'ai pourtant pensé à elle. J'ai eu l'occasion d'en parler avec Svetlana quand elle a démonté son exposition et nous ne nous sommes plus quittés.

Maintenant que la mort nous a libérés de toutes les sanies du vivant, notre amour est encore plus fort. Nous reprenons parfois forme humaine, la chair avait aussi ses joies, mais nous ne craignons plus les clartés terrestres. La lumière va du même pas que les ombres. Dans la lenteur et le flou qui trouble les lignes, escamote les paysages. Parfois, lors de nos promenades, nous apercevons des machines qui déplacent des blocs de pierre. Elles ne construisent rien, dit Svetlana. A quel espace appartiennent-elles vraiment ? S'agit-il d'un espace défendable ? Nous restons un long moment avec le silence de cette question. Je pense au ventre de ma mère. Le feu y avait pris. La lumière m'y brûlait déjà. J'aurais pu mourir avant que d'être né et je serais comme ces machines de nulle part.

Svetlana me sourit. La mort n'a pas altéré son visage qui réapparaît. Ses yeux papillonnent avec ses lèvres. Moi aussi je suis née dans un ventre insécure, dit-elle. J'ai cru que la lumière me voulait du mal. Elle s'attaquait à mon ombre sur les trottoirs et les murs, brisait mon reflet dans les vitrines. Alors j'ai longtemps porté des lunettes de soleil même en hiver. Et je me suis mise à construire des cages. J'ai dormi dans quelques-unes, les laissant tantôt ouvertes et tantôt fermées. Puis je les ai rapetissées. A un moment, même roulée en boule comme un escargot, je n'y logeais plus. De rétrécissement en rétrécissement, mes dernières cages devenaient si petites qu'elles n'étaient plus qu'une idée.

Revenue à son corps sous l'effet de l'émotion, Svetlana ressuscite le mien. C'est une réapparition lente avec ça et là des espaces vides. Nous nous amusons beaucoup de ce phénomène qui ne va pas jusqu'à son terme. Nous nous disons que ces espaces ne sont pas des zones d'ombre mais de lumière. Comme des trous qu'elle aurait faits en nous tirant dessus quand nous étions vivants. Nous nous serrons l'un contre l'autre et nous regardons le ciel. Il n'y a pas de machines qui déplaceraient les nuages. Seulement des mouchetis de lueurs pales dont nous imaginons les ajours. Nous irons voir ce qu'il y a derrière. Le ciel est un théâtre comme un autre. Où tout n'est que représentation. Nous ne racontons pas d'histoires. Nous ne sommes pas fous.

(Je ne sais plus dans quelle revue j'ai publié ce texte, peut-être FPM des éditions Tarmac mais je ne m'y retrouve plus dans les fourbis de la bibliothèque.)

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