Évidemment, on dira que j'exagère. Quelques raisonneurs me traiteront de fou. Et pourtant je ne raconte pas d'histoires. J'ai passé l'âge maintenant que je suis mort. Je reste lucide. Déjà, dans le ventre de ma mère, je devinais que les ombres étaient moins trompeuses que la lumière. Elle le disait d'ailleurs la pauvre femme, pleurant tout son corps quand ses amoureux la berluraient : la lumière c'est fallace et compagnie faut pas s'y fier. Le liquide amniotique où j'étais censé baigner dans la béatitude me ballottait tant et tant que je devais me blottir au creux de son bassin pour échapper à la noyade prénatale.
Quand
je suis né, le surgissement de la lumière électrique a confirmé mes
soupçons. Pourquoi braquait-on sur moi un projecteur aussi puissant ?
Pourquoi les médecins portaient-ils des lampes frontales ? Ma mère se
débattait en criant: arrêtez ! Vous allez nous tuer. De fait, ils ont
failli réussir. Il a fallu nous garder dans une chambre noire pendant un
mois. C'est là que se sont construites mes premières représentations du
monde. Lentes et floues. D'où je suis désormais, je revois la main
grise de ma mère à tâtons sur ma peau, j'entends son souffle si ténu que
j'en redoute encore la disparition quand la solitude égare mes
souvenirs. Celui de la dame en blanc continue de me hanter. Elle nous
faisait une piqûre tous les matins. La lumière du couloir écrasait les
ombres sous les lits avant d'épingler nos corps comme des papillons.
Enfin, tout entière dans la seringue dont l'aiguille n'en finissait pas
de s'allonger, elle nous terrassait jusqu'au soir. Évidemment on dira
encore que j'exagère et je serai traité de fou. Mais je ne raconte pas
d'histoires. La lumière était malveillante. Elle voulait punir la
pauvresse dont le fruit corrompu ne méritait pas de vivre.
Et
cependant j'ai survécu. Mes enfances ont grandi loin de ma mère dans un
pays à lumière basse où les ombres m'offraient leurs déplis. Mon corps
s'asseyait sous un noisetier au fond du jardin et je parlais avec elles
qui me répondaient sans jamais élever la voix. Les ombres aiment le
silence entre les mots. Quand parfois je souffrais de langueurs, elles
me proposaient d'inventer des mondes. N'importe lesquels,
précisaient-elles, pourvu que tu t'y sentes bien. Alors j'ai inventé une
mère qui ne pleurait pas. Puis je lui ai donné une maison que j'ai
peuplée de chats et d'oiseaux. Les ombres perchées sur mon épaule
m'encourageaient à compléter mon invention. Il manque deux ou trois
choses, disaient-elles, n'aie pas peur. J'ai longtemps réfléchi avant de
créer un père. Je ne voulais pas qu'il prenne trop de place. J'ai donc
ajouté un garçon et une fille qui savaient parler aux ombres et
repousser les lumières qui tuent.
Ma vie
d'adulte n'a pas tourné le dos à mes mondes inventés. Toujours lucide et
à l'affût, j'ai su grâce à eux éviter les pièges des réalités qui
éblouissent. A vingt ans, je suis devenu gardien de nuit et le suis
resté jusqu'à ma retraite. J'ai veillé sur le sommeil des hôtels pour
voyageurs de commerce, protégé toutes sortes d'entrepôts loin des
fureurs citadines et même un musée d'art contemporain où j'ai rencontré
l'amour de Svetlana. Ses installations de cages avec mannequins m'ont
bouleversé. L'une d'elles, entièrement tapissée de noir, aurait pu se
trouver dans l'hôpital où je suis né. La femme en celluloïd allongée sur
un bas-flanc avait perdu ses cheveux. Je ne me souviens pas que ma mère
ait été chauve mais j'ai pourtant pensé à elle. J'ai eu l'occasion d'en
parler avec Svetlana quand elle a démonté son exposition et nous ne
nous sommes plus quittés.
Maintenant que
la mort nous a libérés de toutes les sanies du vivant, notre amour est
encore plus fort. Nous reprenons parfois forme humaine, la chair avait
aussi ses joies, mais nous ne craignons plus les clartés terrestres. La
lumière va du même pas que les ombres. Dans la lenteur et le flou qui
trouble les lignes, escamote les paysages. Parfois, lors de nos
promenades, nous apercevons des machines qui déplacent des blocs de
pierre. Elles ne construisent rien, dit Svetlana. A quel espace
appartiennent-elles vraiment ? S'agit-il d'un espace défendable ? Nous
restons un long moment avec le silence de cette question. Je pense au
ventre de ma mère. Le feu y avait pris. La lumière m'y brûlait déjà.
J'aurais pu mourir avant que d'être né et je serais comme ces machines
de nulle part.
Svetlana me sourit. La mort
n'a pas altéré son visage qui réapparaît. Ses yeux papillonnent avec ses
lèvres. Moi aussi je suis née dans un ventre insécure, dit-elle. J'ai
cru que la lumière me voulait du mal. Elle s'attaquait à mon ombre sur
les trottoirs et les murs, brisait mon reflet dans les vitrines. Alors
j'ai longtemps porté des lunettes de soleil même en hiver. Et je me suis
mise à construire des cages. J'ai dormi dans quelques-unes, les
laissant tantôt ouvertes et tantôt fermées. Puis je les ai rapetissées. A
un moment, même roulée en boule comme un escargot, je n'y logeais plus.
De rétrécissement en rétrécissement, mes dernières cages devenaient si
petites qu'elles n'étaient plus qu'une idée.
Revenue
à son corps sous l'effet de l'émotion, Svetlana ressuscite le mien.
C'est une réapparition lente avec ça et là des espaces vides. Nous nous
amusons beaucoup de ce phénomène qui ne va pas jusqu'à son terme. Nous
nous disons que ces espaces ne sont pas des zones d'ombre mais de
lumière. Comme des trous qu'elle aurait faits en nous tirant dessus
quand nous étions vivants. Nous nous serrons l'un contre l'autre et nous
regardons le ciel. Il n'y a pas de machines qui déplaceraient les
nuages. Seulement des mouchetis de lueurs pales dont nous imaginons les
ajours. Nous irons voir ce qu'il y a derrière. Le ciel est un théâtre
comme un autre. Où tout n'est que représentation. Nous ne racontons pas
d'histoires. Nous ne sommes pas fous.
(Je ne sais plus dans quelle revue j'ai publié ce texte, peut-être FPM des éditions Tarmac mais je ne m'y retrouve plus dans les fourbis de la bibliothèque.)

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