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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mercredi 13 mai 2026

Christophe Esnault, Vivre, 1 - 40


Quasiment rendu à la fin de son recueil Vivre, 1 - 40 (mais dans quel état ?), Christophe Esnault brise l'armure : "Trouverai-je une petite heure d'écoute pour esquisser mes contours ?" 

Les quarante proses poétiques de l'ensemble sont essentiellement composées de phrases infinitives et de propositions non verbales. Qu'il soit sujet ou complément, le "je" n'y apparaît que cinq fois, avec une occurrence élidée : "Ai bradé  les mots sentiment et affection pour réécrire ce texte". 

Comment, dès lors, être un tant soit peu soi en quelque lieu sûr ? Dans le corps. Dans la langue. Dans les gestes. Dans le monde. Dans l'humour même. L'exergue d'Antonin Artaud, lequel disait ne s'appartenir que par éclaircies, laisse deviner que rien ne sera élucidé dans les multiplicités aperçues.  "Apprendre à se mouvoir dans le ciment" conduit à "se déchirer lentement au réel".  

Peut-être faut-il imaginer un tuilage aux arêtes tranchantes, comme la composition de Mondrian sur la couverture, où "Le futur [serait] attaqué à coups de massue". Mais la part des choses et des êtres, bonne ou mauvaise, ne sera pas faite pour autant. Les notations morales et politiques, médicales et psychiatriques, païennes et religieuses, érotiques et amoureuses tressent un écheveau dont les nœuds résistent et cette résistance manque de bords. Ils sont submergés par une foison d'images dadaïstes, surréalistes, voire électriques aux paupières de jupe* qui confèrent à l'ouvrage des dissonances que le lecteur fécondera à sa façon ou sans façon. En voici quelques-unes : "Sortir la trottinette céleste de sa poche-revolver". "L'au-delà appelle au leurre l'ardillon pique à même la lèvre du langage". "Accumuler les cadenas du desideratum". "Embraser cette brûlure double vitrage". "Pianoter langoureusement sur le corps du vampire des Carpates".

Qu'en émane-t-il ? Peut-être une solitude. Dès la naissance ou même avant. Dans un ventre qui excède celui des mères, inaugural. Une solitude comme une perte et c'est ainsi qu'une "noix verte tombe sur un jouet d'enfant oublié à la pluie sale". Et l'amitié a des envies de suicide. Autant "creuser un trou dans la terre et s'y cacher". Cette échappatoire-là, tellement illusoire dans la débâcle du vivant. Christophe Esnault garde les yeux ouverts sur la grande blessure qui n'en finit jamais, de tous les absurdes : les recommandés dans les boîtes aux lettres, les écrans de surveillance, "le packaging de la chair" apprêté à la voracité des supermarchés, les "procédures à respecter", le charabia de la novlangue... Même les enquêtes sociologiques sont douteuses sous le sceau [du chat noir à suivre]. Et cependant le désir de vivre. [Tout n'a pas encore été confisqué] malgré "l'éducation catholique à coup de sabot" qui sabote. Toutes les pluies ne sont pas sales.

Extrait : 

Encourir des risques vitaux. Joue contre sein. Bruit de gâchette sans conséquence sur un féru de roulette russe. L'envie de vivre crochète la porte alarme dissuasive. Exactions revendues pour presque rien. La femme radieuse porte en elle tous les suicides. Une branche d'arbre centenaire tombe dans le parc près de jeunes amoureux. L'orgasme cabriole à la poursuite de l'écureuil. Langue urgente de l'enfant souffreteux mêlée aux myrtilles mangées sur la montagne. Tignasse pas lavée depuis plusieurs mois. Dettes de jeu maison de famille tchao bye. Tu relies tout à tout ce qu'il te manque à l'instant mais tu es déjà sur l'autre page et c'est parfait ainsi. Se déchirer lentement au réel.

Vivre, 1 - 40 de Christophe Esnault est accompagné d'une image de Benoît Chérel, Vieille marche autour du globe. Il est publié par les Éditions des Rues et des Bois et coûte 14 €.

 

*allusion au Manifeste électrique aux paupières de jupes avec, notamment, Matthieu Messagier et Michel Bulteau en 1971.

 

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