Je n'arrive pas à imaginer toutes les archives dans lesquelles Éric Vuillard a dû s'immerger pour écrire 14 Juillet. Tous ces plans de Paris qu'il a scrutés, des années 1780, et aucun ne montrait exactement les mêmes dédales tant la ville n'en finissait pas de se répandre. Tous ces registres, tous ces procès-verbaux, toutes ces correspondances...
C'est que montrer la prise de la Bastille vue depuis le peuple, au plus près de lui, ne relève pas de l'historiographie classique. Certes, Jules Michelet n'a pas démérité. Ses pages sur le député Thuriot de La Rosière sont vibrantes. Il souhaitait que l'on retirât les canons de la forteresse, afin que d'apaiser la colère de la foule, mais refusait véhémentement qu'on lui distribuât de la poudre. "Entre le peuple et qui s'en improvise l'émissaire, il existe aussitôt un fossé", écrit Éric Vuillard. Qui ajoute : "Par un de ces grands envoûtements d'écriture, Michelet sépare le peuple, l'immense masse noire qui avance depuis le faubourg Saint-Antoine, de son représentant, qui devient le véritable protagoniste de l'Histoire". Michelet n'a jamais été de ceux que l'on chasse quand on a faim et froid.
Lorsque le sieur Jean Rossignol, qui rêva de bourlinguer sur les océans et entra en révolution au hasard d'une ivresse solitaire, écrivit ses mémoires, sa première phrase fut : "Je suis né d'une famille pauvre". Cela s'était-il jamais dit, avant lui ?
Des noms de pauvres venus de tous les coins de France, le récit en énumère tant et tant, associés à des noms de métiers tombés dans l'oubli : Coureurs de vin, verduriers, loueuses de chaises, crieuses de vieux chapeaux, corroyeurs, passementiers, doreurs sur métaux, fabricants de chandelles, fabricants de lacets, marchandes de cierges, marchandes de crêtes de coq... Et tous, bien sûr, tirent le diable par la queue... Pensez donc, "un journalier gagne dix sous par jour, un pain de quatre livres en vaut quinze".
Et pourtant le pays n'est pas pauvre. "Le profit colonial, industriel, minier, a permis à toute une bourgeoisie de prospérer... C'est que, par un traité de commerce, la France est ouverte aux marchandises anglaises, et les riches clients s'adressent à présent à des fournisseurs étrangers qui vendent à meilleur prix. Des ateliers ferment, on réduit les effectifs". Quant aux ultra-riches, les voilà qui pleurnichent. Jean-Baptiste Réveillon par exemple. Les trois cents employés de sa manufacture royale de papiers peints lui coûtent beaucoup trop cher. "Il affirme que les ouvriers peuvent bien vivre avec quinze sols au lieu de vingt, que certains ont déjà La montre dans le gousset et seront bientôt plus riches que lui."
Le lecteur sensible à la question sociale sera tenté d'opérer des rapprochements avec la France d'aujourd'hui. Nos grands argentiers, Thierry Breton, François Villeroy de Galhau..., comme nos responsables politiques libéraux, Gabriel Attal, Édouard Philippe..., reprennent des éléments de langage similaires. Le travail coûte trop cher aux entreprises, la sécurité sociale aussi, les retraites itou, etc.
Comme disait le prince de Lampedusa dans Le Guépard, cité de mémoire : "Il faut que tout change pour que tout reste pareil". Nonobstant la révolution, il faudra attendre la fin du dix-neuvième siècle pour que la condition des pauvres commence à s'améliorer, au prix de hautes luttes et de massacres aveugles parmi les insurgés. Mais aujourd'hui, les Bastille sont invisibles, dématérialisées en flux numériques. Ce n'est pas la fin de l'histoire ; elle n'en finit pas de trébucher sur le trébuchet des monnayeurs.
Alors, 14 Juillet d'Éric Vuillard, emporté par la foule, emporté par le style, se lit avec une délectation sans pareille. L'ouvrage est publié dans la collection Babel des éditions Actes Sud. Il compte 200 pages et coûte 8,30 €.

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