Coline Devos a quinze ans. Gourmande de littérature, elle écrit de la poésie. Elle participe régulièrement aux scènes ouvertes du collectif Pour Le Moment au Wash Bar à Bordeaux. Les éditions Exopotamie suivent avec tendresse cette auteure prometteuse, qui a la prescience des dangers de la métaphore, quand bien des adultes en tartinent leurs vers jusqu'à succomber dans le cholestérol. Voici le premier poème qu'elle nous a dit et nous étions bouche bée.
La chaise Le deuil
Il y avait une chaise.
Pas vide.
Juste plus personne pour oser s'y asseoir.
Quelqu'un y a posé un pull,
comme on panse une absence
avec un chiffon d'habitude.
Mais même les objets savent :
on ne recoud pas une pièce amputée
avec des restes de présence.
Le fil se casse à chaque souvenir.
Depuis, les murs chuchotent,
ou peut-être est-ce nos pensées
qui murmurent à genoux.
On baisse la tête,
comme si le silence nous accusait
d'être restés vivants.
Un rire est tombé du plafond, un matin,
d'un peu trop haut.
Il s'est brisé en éclats
dans un silence
qu'aucune main n'a su recoller.
Alors on détourne les yeux,
en priant que l'écho ne revienne pas.
Je crois qu'on est nombreux à tenir debout
dans des maisons
où une lumière s'est éteinte,
et où personne ne trouve
le mode d'emploi
pour changer l'ampoule de l'âme.
Certains jours, on appelle ça vivre.
D'autres, on respire juste assez
pour ne pas mourir tout à fait.
Ou comme on recoud une mer déchirée
à la lueur d'une chandelle mouillée :
mal, lentement,
et sans savoir si ça tiendra
jusqu'à la prochaine vague.
Chaque vague est une question sans bouche
qui oblige à rester debout
même quand le sol
supplie de tomber.
Certains soirs, on regarde les étoiles
comme on recompte les fissures
d'un cœur
qu'on n'a plus la force de recoudre.
Et parfois, on parle à l'absence
comme on crie dans un cauchemar
que personne ne partage,
un cauchemar
où l'on se réveille seul,
plus seul encore que dans le rêve.
On dit que le deuil s'apprend.
Mais personne ne prévient
qu'il faudrait réapprendre à respirer
dans une pièce
où l'air est resté coincé
dans le prénom d'un mort.
Alors on écrit.
Pas pour guérir.
Pas pour oublier.
Mais pour se rappeler
comment saigner
sans mourir,
et offrir au manque
quelque chose de vivant
qui ne s'effondre pas.
Parce qu'écrire,
c'est tenir la main
à ce qu'on ne reverra jamais.
image : Et ce soir-là, l'autruche du Wash Bar a piqué du bec dans ses plumes ébouriffées.

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