Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

dimanche 17 mai 2026

Coline Devos, La chaise


Coline Devos a quinze ans. Gourmande de littérature, elle écrit de la poésie. Elle participe régulièrement aux scènes ouvertes du collectif Pour Le Moment au Wash Bar à Bordeaux. Les éditions Exopotamie suivent avec tendresse cette auteure prometteuse, qui a la prescience des dangers de la métaphore, quand bien des adultes en tartinent leurs vers jusqu'à succomber dans le cholestérol. Voici le premier poème qu'elle nous a dit et nous étions bouche bée.

 

La chaise        Le deuil

Il y avait une chaise.

Pas vide.

Juste plus personne pour oser s'y asseoir. 

Quelqu'un y a posé un pull,

comme on panse une absence

avec un chiffon d'habitude.

 

Mais même les objets savent :

on ne recoud pas une pièce amputée

avec des restes de présence.

Le fil se casse à chaque souvenir.

 

Depuis, les murs chuchotent,

ou peut-être est-ce nos pensées

qui murmurent à genoux. 

On baisse la tête,

comme si le silence nous accusait

d'être restés vivants.

 

Un rire est tombé du plafond, un matin,

d'un peu trop haut.

Il s'est brisé en éclats

dans un silence

qu'aucune main n'a su recoller.

Alors on détourne les yeux,

en priant que l'écho ne revienne pas.

 

Je crois qu'on est nombreux à tenir debout

dans des maisons

où une lumière s'est éteinte,

et où personne ne trouve

le mode d'emploi

pour changer l'ampoule de l'âme.

 

Certains jours, on appelle ça vivre.

D'autres, on respire juste assez

pour ne pas mourir tout à fait.

Ou comme on recoud une mer déchirée

à la lueur d'une chandelle mouillée :

mal, lentement,

et sans savoir si ça tiendra

jusqu'à la prochaine vague.

 

Chaque vague est une question sans bouche

qui oblige à rester debout

même quand le sol

supplie de tomber.

 

Certains soirs, on regarde les étoiles

comme on recompte les fissures 

d'un cœur

qu'on n'a plus la force de recoudre.

Et parfois, on parle à l'absence

comme on crie dans un cauchemar

que personne ne partage,

un cauchemar

où l'on se réveille seul,

plus seul encore que dans le rêve.

 

On dit que le deuil s'apprend.

Mais personne ne prévient

qu'il faudrait réapprendre à respirer

dans une pièce

où l'air est resté coincé

dans le prénom d'un mort.

 

Alors on écrit.

Pas pour guérir.

Pas pour oublier.

Mais pour se rappeler

comment saigner

sans mourir,

et offrir au manque

quelque chose de vivant

qui ne s'effondre pas.

 

Parce qu'écrire,

c'est tenir la main

à ce qu'on ne reverra jamais. 

 

image : Et ce soir-là, l'autruche du Wash Bar a piqué du bec dans ses plumes ébouriffées.  

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire