À un bout de la rue la bibliothèque René-Maran. Les travaux avancent. Elle a maintenant sa girouette en forme de morue, qui claque du bec. À l'autre bout, La cité du vin avec ses processions de visiteurs dont certains sont japonais et cossus en pécunes. Entre les deux, l'ancien et le moderne essaient de faire bon ménage. Les globichards apprécieront l'espace de co-working où on fait de l'uniCare en vrac. Les amateurs de lieux alternatifs préféreront Les Vivres de l'art où foisonnent parmi les pampres de vigne et les graminées sauvages, des sculptures en métal rouillé, des installations éphémères. Il y a aussi une casemate rescapée de la deuxième guerre ; on peut monter dessus.
Je marche presque lentement. J'adresse un clin d'œil à la fresque de Selor à côté du Bar de la Marine. Toujours ces messages qu'il écrit, et l'espoir y grince un peu des dents.
Puis voilà le voilier sans mât, maladroit sur ses cales bancales. Il s'appelle Lorelei. Je l'imagine sur le Rhin, la Garonne est trop sableuse en ces parages. Mais un tram passe, grinçant lui aussi. Et l'enchantement s'éteint. Les sorcières blondes détalent comme des lapins. Vont se cacher sous l'immeuble neuf qui abrite des écoles privées, de marketing et de photo. Dont les étudiants sortiront rincés de la sauce blanche.
Sur la gauche le restaurant Quartier gourmet m'arrête une seconde. Je ne suis pas attiré. Mais peut-être que le bon dieu de l'église mitoyenne, du haut de son clocher en bois, hume les parfums de l'entrecôte cuisinée, dit-on, à la bordelaise. Cédant au péché de gourmandise, il téléphone au pauvre bougre de la plate-forme de livraisons, lequel accourt avec une écuelle en palissandre et un hanap dûment culotté par les bières fermentées à l'eau du paradis.
J'arrive à la fin de la marche. Je longe le mur où sont affichés les prénoms de toutes les femmes trucidées en 2025 par les bourreaux masculinistes. Des très jeunes, moins de quinze ans, et des très vieilles, plus de quatre-vingt-dix. En face, le bar Le New York où un ancien taulard, dix ans de cabane au compteur, m'a attrapé par le cou et presque soulevé en me disant qu'il allait me tuer.
Passons, passons, son fantôme rôde encore. Pourrais-je le retrouver à la Cité bleue où sont les locaux de la très proprette revue Le Festin ? Ou attablé à la guinguette estivale, ses deux arpions en éventail ? Passons, passons ! Je serre déjà mes clés. Si je tendais l'oreille, j'entendrais qui sait le rire de Pimprenelle, la boulangère de chez Laugery à qui je parle en espagnol, tout à mes sottises de vieux qui tape dans la gamelle. Voilà. C'est tout pour aujourd'hui. Je ne sortirai plus de la journée.
Image des entours de la Base sous-marine, itou dans le quartier. Je vous raconterai lors d'une autre marche puisque marcher soigne, dit-on.

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