Luis Ernesto Valencia est né en 1958 et mort en 1968, fauché par une voiture. L'enfant avait fui quatre ans plus tôt la ferme de ses parents en Colombie. Il voulait découvrir la ville. C'était, lui disait-on, la "terre promise" des paysans. Tant de lumières y brillaient, la nuit. Mais la réalité se montra chiche en merveilles. Luis Ernesto, qui n'est jamais allé à l'école, vécut avec les troupes d'enfants abandonnés aux dangers de la rue, fit la manche pour ne pas mourir de faim, vola quelquefois. Un jour, vaincu par la fatigue, il s'endormit dans un escalier et rencontra celui qui allait devenir son père adoptif. Le poète nadaïste Elmo Valencia.
Le nadaïsme, (de l'espagnol "la nada", le néant), est un mouvement contre-culturel qui peut s'apparenter à la Beat Generation aux États-Unis. Le premier manifeste nadaïste en 1958, philosophique autant que poétique, commence ainsi : "Le nadaïsme est un état d'esprit révolutionnaire et il dépasse toutes les sortes d'attentes et de possibilités".
Et c'est toute une bande de joyeux drilles qui accueille le Gigolo des Dieux, baptisé aussi "le Colibri". On y chante, on y danse dans les discothèques de Bogotá. On s'y affuble des oripeaux les plus cocasses, on s'étourdit jusqu'au vertige de longs riffs électriques. Luis Ernesto, porté par les chimères de ses errances, peut s'adonner là à toutes les coquecigrues, devant un micro et cigarette au bec. Il déclame les poèmes qu'il écrit au fusain sur les murs. Il les chante. Il est un oiseau dont les trilles envoûtent le public. Et même le rire y a ses gravités.
Extraits :
Viaje espacial / Voyage spatial
Voy a subir / en un cohete / al cielo / para decirle a dios / que le borre / con un estropajo / de nailon / la mugre filosófica / a mi padre
Je vais monter / dans une fusée / vers le ciel / pour dire à dieu / de nettoyer / avec une serpillière / en nylon / la crasse philosophique / de mon papa
Tumba / Tombeau
Cuando muera / no me compren ataúd / Búsquenme / pero volando / una cajita vacía / de cartón / y guarden allí mis restos / hasta que resuscite
Quand je mourrai / ne m'achetez pas un cercueil / allez chercher / et plus vite que ça / une petite boîte vide / en carton / et mettez-y mes os / en attendant que je ressuscite
Razones / Raisons
Pienso ser nadaísta / por tres razones / Para poder ir a la luna / Para poder ser bueno en la vida / y no malo como los gamines / Para cuando esté grande / ser alguien como el Principito / y volar tirado por palomas
Je veux être nadaïste / pour trois raisons / Pour pouvoir aller sur la lune / Pour pouvoir être quelqu'un de bien dans la vie / et pas méchant comme les enfants de la rue / Pour être quand je serai grand / quelqu'un comme le Petit Prince / et voler accroché aux colombes
Le Gigolo des Dieux, (El Gigoló de los Dioses), est présenté par Jotamario Arbeláez. Les poèmes du colibri-météore sont suivis d'un bref ensemble intitulé "C'est le souvenir d'un colibri". Avec, notamment, ces mots d'Armando Romero écrits après la mort du poète : "Luis Ernesto / excuse-moi / je sais bien que tu n'as pas d'âge / que comme Rimbaud / comme ton ami le Petit Prince / comme le Che dont tu disais qu'il était balèze / tu n'as plus d'âge / que comme eux tu es à présent un souffle touchant et / poussant tous les dos / Vers où ?"
Cette question relève évidemment de l'inconnaissable. C'est peut-être pour la conjurer que des centaines d'enfants accompagnèrent le jeune poète en sa dernière demeure. Ironie du sort, huit ans plus tard, le fondateur du mouvement nadaïste, Gonzalo Arango, mourut lui aussi écrasé par une voiture...
Traduit de l'espagnol par Boris Monneau, Le Gigolo des Dieux est co-publié en bilingue par les éditions Librairie La Brèche et les éditions Pierre Mainard dans leur collection Xénophilie. L'ouvrage compte 77 pages et coûte 14 €.
Le 13 mai à 19 heures, Le collectif de poésie Pour Le Moment recevra les éditions Pierre Mainard lors de son événement mensuel au Wash Bar de Bordeaux. (Entretien et lecture de recueils publiés par la maison, Christine Delcourt parmi d'autres.) Le Colibri fera bien sûr entendre sa voix.

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