La revue Margelles, qui paraît au rythme des saisons en ses parages solognots, vient de franchir le cap des six ans. Portée par ses ardeurs juvéniles et les beautés de ses propositions textuelles et imagiques, nous ne doutons pas de son avenir malgré les assombries de notre époque.
Sa vingt-cinquième livraison s'ouvre au générique avec Pierre Gondran dit Remoux dont plusieurs ouvrages sont chroniqués sur ce blog. Le poète est ici photographe. Arpenteur des ruralités, son œil saisit au plus près ce qui apparaît derrière ce qui paraît. Pour dire, notamment, la mémoire de la neige en son Vestigium. Les traces y font voyager le regard confronté à l'effacement et au silence. Que nous dit la solitude de l'arbre sévèrement mutilé ? Que nous disent les empreintes furtives de l'oiseau égaré dans le blanc ? Qui nous rassemblent...
En contrepoint fluvial et citadin, Eau noire de Cyrille Guilbert embarque le lecteur dans une voiture lente dont le chauffeur est d'une inquiétante immobilité. Des silhouettes passent dans un état second. "Ce qui défile de l'autre côté de la vitre" est peut-être une fiction. Le narrateur vérifie qu'il est vivant à son souffle qui s'y dépose. Fragile.
On retrouve la même impression d'irréalité dans les photographies d'Anna Pavlikovskaïa, Sous Moscou. Voilà toute une architecture de lumières tubulaires dans le ventre de la ville, qui effacent celui des humains. Comment, dès lors, mesurer l'attente, sur l'espace improbable des quais ?
Comment mesurer aussi l'espace improbable, souterrain et aérien en ses mouvements invisibles, des métamorphoses végétales ? Perle Valens, dans Les Insignifiantes, s'attarde à l'infini de ce "rien pour un tout, partie intégrante, de ce qui fait le monde", en ses débords de verts avivés par les pluies.
Dans un genre plus crépusculaire, le bateau laboure bleu d'Anne Barbusse évoque les offenses à la mer et à la terre alors que "la mortalité s'achève à coups de cartes de crédit". Débris et déchets tuent les poissons, les oiseaux, les migrants et la langue même défaille quand elle n'est pas celle de l'industrie et de la technologie. Ulysse ne fera plus jamais un beau voyage. Les ferries l'ont tué...
Parmi les autres contributions, relevons Le fer dans le bois de Fabrice Farre : "Le bleu autour découpait la toiture invisible de l'hôpital en ruine, des bouches noires sans fenêtres aspiraient l'air brûlant".
Dans Ubac, aux prises avec les mots pour se faire un visage, Alexandre Poncin écrit : "j'apporte l'enfant d'hier, figuré par rien sinon quelques phrases, ces fourmis qui marchent sur les fruits où perle le sucre".
Dans l'ensemble photographié de Frédéric Billet, Ce qu'on laisse derrière soi, le regard s'attarde sur les grues d'un chantier fantomatique, et un drap abandonné aux récifs d'une houle tourbeuse.
Enfin, les nombreuses images intercalaires sont signées P.A. Les habitués de la revue reconnaîtront la palette variée de l'auteur, parfois hélicoïdale, et sa volonté de discrétion.
La revue Margelles est publiée par les éditions Bruno Guattari. Elle compte 163 pages et son prix, très abordable, s'élève à 12 €.
La quatrième de couverture montre un extrait de Les arbres écrivent aussi, que nous avons eu le plaisir de publier avec Cédric Merland aux éditions La 21ème saison. Merci à la revue de s'en faire l'écho.

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