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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

dimanche 28 juin 2026

Emile Zola, Comment on meurt

 


Comment on meurt
est constitué de cinq nouvelles que le lecteur apparentera à l'étude sociologique et anthropologique. L'égalité devant la mort n'existe pas plus que celle devant la vie. On ne meurt pas de la même façon dans un château et dans une masure. Le médecin, quand on a les moyens d'en faire venir un, ne se penche pas de la même façon sur le corps agonisant. Le curé n'a pas les mêmes mots pour un bourgeois et un indigent. 

Cet ensemble publié en 1882 énonce et dénonce les colossales inégalités de condition à la fin du dix-neuvième siècle, soumises, comme toujours, au pouvoir de l'argent. Lesquelles, sous les coups de boutoir répétés des grands possédants, risquent de faire ressembler notre avenir proche à ce passé pas si lointain...

Le comte de Verteuil se meurt à cinquante-cinq ans. Membre de l'Académie des sciences morales et politiques, il s'est intéressé à l'agriculture et aux beaux-arts. La future veuve, dix ans de moins et encore belle, n'est pas tellement affligée. "Étendue sur une chaise longue, jouant avec le gland de sa ceinture, elle regarde le plafond, soulagée et rêveuse". Le jour des obsèques, "tout le clergé est en l'air depuis le matin, on ne voit que des prêtres affairés courir en surplis, donner des ordres, s'éponger le front et se moucher avec des bruits retentissants". Le grand apparat doit être respecté à la lettre.

La veuve Guérard se meurt. Ses trois fils ont gaspillé en un rien de temps les cinq cent mille francs dont chacun a hérité à la mort du père. Ils lorgnent déjà les deux millions de leur mère qui n'est pas dupe de leur fourberie. Vont-ils se déchirer autour du gâteau à partager ? Il faut cependant sauver les apparences. Le jour des obsèques, il y a "des magistrats, quelques grands industriels, toute une bourgeoisie grave et importante, qui marche à pas comptés, avec des regards obliques sur les curieux arrêtés le long des trottoirs". Avec cette engeance-là, on ne sait jamais ce qui peut arriver. 

Adèle Rousseau se meurt. Elle possède avec son mari un magasin de papèterie qui vaut cinquante mille francs. Un bien acquis de haute lutte après des débuts de vendeurs à la sauvette sous des portes cochères. Dans huit ans, ils se retireront à la campagne et vivront du fruit de leur labeur. Mais Adèle n'est pas de constitution robuste. Monsieur Rousseau s'en inquiète, fait venir le médecin à plusieurs reprises. Dommage qu'il soit si accaparé par la tenue de la boutique. Et, même fiévreuse, l'agonisante lui rappelle de s'approvisionner de registres, parce que voilà la rentrée des classes, et que nous en manquerions". Le jour des obsèques, il a du chagrin mais "veut, pour le quartier, que l'enterrement soit convenable". "En quarante minutes, à l'église, les prêtres bâclent la cérémonie". 

Charlot Morisseau se meurt. À dix ans, il a toujours été chétif. Ses parents crèvent de misère dans le quartier des Batignolles. Le pain manque et le feu itou. On est en janvier, il gèle. "Un lambeau de châle [pend] devant la fenêtre, pour boucher un carreau cassé". Comment payer le médecin qui ausculte l'enfant sans rien dire, "l'air pincé" ? Et le pharmacien ? C'est qu'on a déjà vendu la plupart des meubles. Ne reste plus que la laine du matelas à dépiauter. Une demi-livre rapporte quatre ou cinq sous. Le jour des obsèques, tout est vite expédié à l'église et au cimetière des indigents, dans la boue de la fosse commune. Même pas possible de s'agenouiller. C'est qu'après le gel, voilà la pluie, à verse.

Jean-Louis Lacour se meurt. Il a soixante-dix ans. Il est né dans un hameau qu'il n'a jamais quitté. "Il n'y a pas d'église, la commune est trop pauvre". En revanche, il y a la terre, que Jean-louis travaille depuis son plus jeune âge. "La famille vit sur cinq ou six arpents, juste assez... pour manger du pain et ne pas aller tout nu. Quand ils boivent un verre de vin, ils l'ont sué". Alors le temps manque pour s'occuper du vieux réfugié dans un silence inexpugnable. Quant à quérir un médecin, inutile d'y penser. "Six lieux pour aller, six lieues pour revenir, ça fait douze. On perdra tout un jour... ça ne sert à rien et ça coûte". Le jour des obsèques, le curé ne peut venir qu'à cinq heures du soir et il dit qu'il est pressé. Le fossoyeur n'a pas creusé assez profond mais ça ira comme ça. "Le père Lacour sera bien dans ce trou. Il connaît la terre, et la terre le connaît. Ils feront bon ménage ensemble... Leurs tendresses devaient finir par là, la terre devait le prendre et le garder. Et quel bon repos ! Il entendra seulement les pattes légères des oiseaux plier les brins d'herbe".

Dans sa postface, Joël Gayraud observe que ce dernier texte "rejoint le romantisme campagnard d'une George Sand, cédant à une idéalisation qui montre les limites des prétentions à l'objectivité du romancier "expérimental"... le cimetière de campagne prend l'allure d'un "jardin" où "le silence est tout frémissant de vie".

Je suis ravi d'avoir relu ce petit livre (70 pages) publié aux éditions Mille et une nuits au prix modique de 10 F soit 1, 50 €. Je vais relire aussi Comment on se marie

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