Quand le soleil ouvre la bouche et montre les dents, c'est que rien ne va plus entre l'animal et l'humain. Mais les jeux du je ne sont pas faits pour autant, loin s'en faut. La tour de Babibel de Frédéric Duprat, recueil de dessins où la loufoquerie côtoie l'inquiétude ontologique de l'être (étant et n'étant pas) en témoigne.
Le regard devine sous les traits de l'artiste le corps chimérique dès la galerie des visages en préambule. Bien des nez, parfois busqués, s'y trouvent en embuscade, et subodorent les très anciens mystères de l'imago en ses métamorphoses. Dévorantes, forcément dévorantes... La couleur des poumons sur la couverture efface les striures sanguines de l'organe, dessine une peau lisse et onctueuse apprêtée à la manducation. Aussi le corps apparaît-il souvent démembré, dépecé. Des bras sectionnés, des mains suffoquées par la fibre des nuages, des doigts isolés trouant la matière comme des vers de terre, des ongles égarés en leur Coucher de lunule disent l'empêchement primordial de faire corps avec le corps. Et même les femmes enceintes ont les dents de la mort. Peut-on imaginer que cette mâchoire carnassière pétrit jusqu'aux noyaux cellulaires du fœtus ? Sait-on jamais vraiment qui mange qui dans les milliards de représentations du vivant, la plupart inconnaissables ? Les lombrics en savent peut-être un peu quelque chose. Ou la semence de l'androgyne Aladin avec son génie facétieux. Ou, encore, la longue langue du soleil immémorial en ses lècheries orgasmiques...
Alors, justement, venons-en à la langue. Celle qui parle et narre jusque dans les narines à la Estación de la Nariz (gare du nez). La lettre X, notamment, n'est pas un lieu sûr. Elle n'a "ni queue ni tête", seulement des mains à secourir et des pieds posés sur un moût vaporeux. Et même l'alphabet ne lui réussit pas. Le savoir qu'elle brandit, chromosomique ou pas, est tellement vain. Tant et si bien que le point d'interrogation, en son improbable gestation, se change en un mur difficilement franchissable. L'humain passe à côté avec sa tête sans visage et l'ignore. Cependant que l'écrivain bataille, sa flamberge fait profil bas, le duel avec l'art est perdu d'avance comme disait Baudelaire. La tour de Babibel ne nourrit pas mieux que la tour de Babel. Tout ça, mais quel ça ? finit en cacaboudha. Des suints et des étrons qui empestent l'au-delà, sur l'illusion d'un piédestal perdu dans l'immensité.
Et pourtant il faut faire, se tenir dans l'agir qui retarde la chute. Tirer des fils à funambules qui affabulent, user l'égoïne et le harpon à figure de poisson, chercher les gestes du marteau et du scotch mollusque, inventer sur les pas du chemin les conjonctions qui tiennent ensemble la chair et le penser. Narcisse, croyons-y, s'en portera moins mal dans le stade du miroir. Qu'ils se trouvent sous les eaux ou sur les ridules de la houle, les signes du visage restent dans leur énigme. À commencer par celui de l'artiste lui-même. S'en va-t-il vers l'effacement comme son prénom réduit à l'initiale sur la couverture du livre ? Apparition-disparition, cette éternité-là, qui anime tout mouvement sur la terre comme au ciel...
L'œuvre dessiné de Frédéric Duprat, directeur adjoint de l'école supérieure d'art du Pays Basque, s'accompagne de plusieurs techniques mixtes, photographies retouchées et éléments d'infographie. L'ouvrage a été publié par le Fonds Régional d'Art Contemporain Collection Aquitaine en 1998. Certains dessins ont paru dans Le Monde au courant des années 2000.
Extraits :




Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire