Ben oui, je suis boomer. Trop la chance d'être né au mitan des années cinquante. Un pays en paix et en croissance économique. Une école qui permettait encore aux petites gens de s'élever un peu avec seulement le bac. Des services sociaux bien dotés en pécunes et j'en ai profité à ce qu'on appelait l'Assistance publique. Et puis, hein, y'avait pas encore toutes ces angoisses qui traversent aujourd'hui le corps social, assorties de tant de replis identitaires, de tant de violences par tous les azimuts, de tant de défaites de la pensée conjonctive chère à Edgar Morin. Les années soixante-dix me furent doucement insouciantes. Mes lendemains n'étaient pas enténébrés. Je suis devenu instituteur et j'ai rencontré ma compagne également maîtresse d'école. Nous avons travaillé pendant quarante ans dans des quartiers en déshérence. Nous avons eu la volonté d'apporter aux enfants ce que la culture fait de mieux pour donner plus de sens aux savoirs élémentaires. L'évaluation ne sévissait pas encore à tous les étages de la chaîne éducative... Avec le fruit de notre labeur, nous avons pu acheter une maison à un prix raisonnable et nous avons fini de rembourser le crédit. Nous possédons même quelques économies en prévision des coups durs, (changer la bagnole en fin de course, la chaudière exsangue, repeindre un mur ou deux, réparer un parquet...).
Les boomers sont aujourd'hui la cible des argentiers et de leurs larbins politicards. Ils ne sont plus rentables. Leurs retraites sont trop élevées, (2100 euros en ce qui me concerne), leurs bas de laine dorment sur des comptes (mal rémunérés) alors qu'ils pourraient irriguer les flux financiers mondiaux, leurs prises en charge chez le médecin et à l'hôpital coûtent une blinde et, de surcroît, ils vivent beaucoup trop longtemps.
Tous les jours, sur les circuits bouclés de l'info permanente, vous pouvez entendre Thierry Breton, Philippe Juvin, Agnès Verdier-Molinié, Franz-Olivier Giesbert, Luc Ferry, Christine Lagarde, Patrick Martin pleurer en chœur. Ces gens-là, et il y en a beaucoup d'autres à lécher le cul du sérénissime capital, gagnent en moyenne quinze mille à trente mille euros par mois, (retraites, prestations de conseils, conférences, publications à fort tirage, jetons de présence, etc). Des boomers aussi, quoi, mais du dessus du panier. Des libéraux conformes qui savent murmurer à l'oreille des milliardaires, le plus souvent de droite mais il y en a aussi à gauche, faut pas être naïf ! À force de verser dans la litanie, ils finissent par convaincre les jeunes générations que nous sommes coupables de tous les maux, au risque de créer une rupture irréversible du lien. Et si en plus le boomer incriminé n'est pas tellement français de souche, ça craint carrément...
Voilà le constat. Les actuelles tensions géopolitiques, sociales et sociétales (masculinisme, homophobie, rejet de la culture dite des humanités, fondamentalismes religieux...) vont l'aggraver. L'infâme boomer cancéreux que je suis va devoir cracher au bassinet. Entre l'augmentation des franchises médicales et le rabotage de ma retraite, je vais perdre de 150 à 200 euros par mois. Cependant que nos altesses possédantes vont se gaver davantage. N'étant guère poussé à la consommation, je serai pas trop "impacté", comme ils disent. Mais pensons à tous ceux qui ont 1500 balles par mois et souvent moins alors qu'ils ont un loyer à payer, qui rognent chaque jour sur leurs dépenses alimentaires et de santé et partent jamais en vacances. Comment croire une nanoseconde qu'ils seront épargnés par le hachoir financier ?
Alors, à tous les individus cités plus haut, je leur crache pas à la gueule biscotte la violence est inféconde. Mais, sans tonitruer, je leur dis merde. Et re merde !

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