En fait, ce sont peut-être les poètes du Manifeste électrique et du Manifeste froid qui ont mal vieilli dans cette anthologie. Les recherches textuelles et formelles, poussées parfois aux frontières de l'illisibilité, désincarnent le sujet écrivant et/ou lisant. Dans les années soixante, la nouvelle poésie, bercée par les riffs d'outre-Atlantique qui dépeçaient les harmonies en donnant dans le psychédélique, voulait dépecer la langue endormie. Il s'agissait de déconstruire les vieux parapets des mots, provoquer des collisions pour étendre aux confins de l'infini l'ivresse du sens. C'était l'époque de la sémiologie triomphante, des extases LSD et des contestations de l'épouvantable aragne capitaliste. Je m'en amusais beaucoup. J'étais un étourneau si jeune... Alors, je continue mon butinage. Voilà tout.
L'aube comme une boule de billard ne comprend pas que je lui demande d'être plus vierge, plus infantile, d'être plus lente et plus naïve
à mon élément de chair brute
qui s'égosille à être le ciel. ( Daniel Habrekorn)
*
J'ai assez parcouru les avenues désertes
Et ouvert des portes vermoulues
Sur le passé plié dans le fond des armoires
Laissez-moi partir il est l'heure
On meurt d'être toujours en retard d'un matin (Christian Hubin)
*
Les nerfs étirés des rivières
ont des fraîcheurs lentes,
des goûts de peau et d'attentat.
La clarté du sang,
qui ne fait qu'un tour,
brise la vitre endormie. (Jacques Izoard)
*
Etrange capitale
où se noient les chevaux
d'un autre monde
bascules interdites aux oiseaux noirs
enfant dont le chant
vibre dans les gares
rues sans mémoire
aux alentours des places
portes sanglantes
qui crachent sur les passants
marche forcée des crieurs
journaux
accroc des mauvaises nouvelles (Michel Merlen)
*
L'inclinaison indispensable de la combe et du verbe
Tout déplacement l'entraîne tout silence crié l'installe
Tout territoire, chant inattendu, l'exile. (Matthieu Messagier)
*
Querelle des phrases et des arbres ;
les paroles jouent des coudes, se pressent,
se pillent,
se saccagent, égorgent des outres,
commencent une escapade de linge frais
ou la vannerie d'un pré (Jean-Pierre Otte)

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