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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

samedi 24 octobre 2026

Fabrice Farre, Ma non troppo...


 "Elle est misère, misère des quartiers que l'on dit bas mais qui s'élèvent sur les buttes. Elle éclaire encore les vitres aveugles des usines évaporées avec l'hiver précoce et la saison d'un temps parallèle privé d'angle droit - peut-être est-ce là une géométrie qui s'égare du cours mental."

Lorsque les géographies de l'espace ne vont plus l'amble avec celles du temps, la poésie de Fabrice Farre pénètre à tâtons dans un flou onirique. La lumière biaise le contour des choses. Elles pourraient "tomber sur nos têtes... en forme de chats ou de chiens".

Un "pays particulier" cependant se dessine, où l'invisible apparaît parmi les pointillés. Les paysages des lieux s'agrègent aux paysages des émotions et de la langue. Et le "pont au-dessus des deux rives" n'est pas un passage sûr entre les vivants et les morts. Le corps et la pensée n'assemblent que l'improbable sur un fil trop ténu, qui pourrait rompre. Ce qui est aperçu est mal perçu, génère des images tantôt disjointes et tantôt confondues, comme des bandes passantes qui auraient des soubresauts. La course des chevaux "derrière la bâtisse jaune de foin" a des hoquets et les parages à l'entour s'en ressentent, "courbant l'échine". Le chemin de la campagne à la ville "dont le centre s'égare" est sans cesse à recomposer, hanté par l'énigme des sources. 

Ma non troppo... est suivi de Les coïncidences. Le lecteur ne devine pas dans ce deuxième ensemble des agencements fondamentalement différents. Cependant, apparaissent lentement des liens fragiles entre le "temps lointain" et "le temps futur", entre les vivants sur "une place bondée" et ceux "de l'autre côté", saisis fugacement par un miroir trompeur où vacille "l'étincelle" de la lucidité. On ne s'appartient que par éclaircies, disait Artaud. Elles sont ici le creuset des coïncidences... mais pas trop. Le maillage des présences et des absences ne permet aucun emboîtement précis. Le réel paradoxal ne se fragmente pas comme un puzzle. Il sécrète parfois  des lassitudes désabusées quand "le début... recommence à chaque fois, à chaque pas". Essayer d'en rire apporte qui sait un peu de répit si, par exemple, "les vêtements posés à la hâte sur une chaise font un bruit d'ossements"...

Extrait : 

"Tel est ce sentiment, à la dérive. Loin d'être un continent, il se détache comme un glacier scindé par une lame chaude, peu favorable à la fête. Là-haut, le chemin longe le parc et s'évertue à atteindre son but. Une étincelle solaire traverse les branches et les épines des plus jeunes lances vertes. Là où la terre brunit davantage, il t'avait confié la formule consacrée qui ajoute au duo une tierce clé. Alors, l'automne se consumait avec les voyelles d'une saison timide, plus forte qu'une armée lancée à l'aveugle dans ce territoire à présent tenu par l'œil de la lucarne." 

Et c'est ainsi que Fabrice Farre revisite les complexités de l'humain aux prises incertaines avec le réel dans tous ses états mélancoliques. Vivre, c'est bricoler l'incurable et une "tierce clé" ne suffit pas toujours. Les rossignols de Cioran cités en exergue n'ont pas fini de roter.

Ma non troppo... suivi de Les coïncidences est publié chez Bruno Guattari Éditeur. Il compte 109 pages et coûte le prix modique de 12 €. 

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