"la source a été égarée - "c'est ce qu'on raconte." - , tout comme le nom de ces gens. les sources ont besoin d'un nom pour ne pas disparaître." Ces quelques mots de Pierre Gondran dit Remoux dans rougeoie bleu disent le désir presque forcené du souvenir. La campagne de l'Ardèche sèche est au bord de l'oubli. Seuls les termes les plus idoines de la faune et de la flore, souvent inconnus du profane, pourront la sauver. Étayés par les glissements improbables des couleurs. Il y a tant de chemins du rouge au bleu, tant de surgissements quand "ne reste que la lignine grise et un peu de lichen jaune". Est-ce ainsi que le bruit même devient couleur, du noir au gris, avec parmi les feuilles au sol quelques relents d'une charogne qui saigne encore ? Comment, dès lors, fixer vraiment la mémoire si on ne sait plus que les chiens au loin sont roux ?
En gravant, peut-être, les mots qu'elle doit absolument garder, y compris les plus simples. Serrés par des crochets dont ils ne pourront s'échapper. [calcaire] [lézard] [perdrix] [rouge] [ocre]. Et, aussi : [main] [grand-père] [chaussette] [grange]. Le lecteur les retrouvera à la fin du livre, blottis comme un troupeau dans un enclos que l'imaginaire s'empresse d'ouvrir. Pour redonner un visage au grand-père, à l'aînée et à la cadette, au voisin, à l'oiseau Jean-le-rouge. Et raviver les contours des lieux autrefois habités.
La maison plus vieille par exemple. On raconte d'autant plus de choses sur elle que son nom n'a plus de nom. Si encore quelque pan de la charpente demeurait ! Mais non, même "la terre battue [est] redevenue terre". "Comment les pierres font-elles ruine ?"
Et il y a la grange aussi, "tissée de bleu lune". Avec ses outils. Elle n'aurait pas pu exister sans eux. Le vieux tracteur "rouge sans cabine" est toujours là. Accompagné de la faucheuse dont la lame était noire. Mais ce sont surtout les outils proches de la main qui retiennent l'attention. Le sécateur notamment. Sept fois mentionné entre crochets. Le rouge de ses manches s'en est allé peu à peu, pressé deux cent mille fois par le grand-père faisant face aux pousses et repousses à contenir. Sous lui, "la sciure est si vieille qu'elle a refait bois".
Refaire bois. Refaire les gestes les plus anciens. Refaire "l'olivier grimpé au matin de mes enfances". Refaire "les gouttes d'eau [qui] font des prismes". Y retrouver, qui sait, deux cent mille figures sans cesse réinventées. Avec le secours d'une lampe de poche ramenée d'Algérie par le père et dont il faut ressusciter la lumière.
Extraits :
"je me souviens. les graminées généreuses avaient marqué nos jambes nues au premier soleil. à ma paume, mille épillets à la douce caresse végétale. j'ai déposé une ombellule d'achillée à ton sein encore blanc de lait. tu t'es levée dans notre ciel bourdonnant. ton corps est entré dans l'eau épaisse, où tu as semé quelques akènes pris dans tes cheveux mouillés, ta peau était l'horizon."
"la vieille paille de la grange date des derniers chaumages - un grand-père à tue-tête. j'étais alors, brinquebalé, les jambes maigres et ballantes."
"il me semble que c'est toujours la même cigale qui amorce la journée des chants continus, peut-être sur cet olivier que j'ai toujours grimpé vieux. impatiente ou touchée du tout premier rayon ou étourdie ou celle sortie de terre la première ? la dernière ?"
Et c'est ainsi que rougeoie bleu de Pierre Gondran dit Remoux s'ouvre comme un grand livre des questions élémentaires. Fragiles comme les herbes ou un vipéreau à deux têtes, fragiles comme l'humain égaré. Il est publié chez Bruno Guattari Éditeur, compte 88 pages et coûte14 €.

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