rsa de Rémi Letourneur est le journal d'un RSiste et de ses "copains de galère". Chaque date, du 5 mars au 29 juillet, s'accompagne d'une somme d'argent entre parenthèses. "13 mars (27 €), 22 mars (-51 €), 28 mars (-119 €)... La mouise à découvert a très tôt faim dans le mois, que le narrateur étouffe "derrière des barricades de clopes". C'est que M. Loyer, "qui fixe le poids des murs, la solitude du frigidaire aussi", a beaucoup d'appétit. Tout comme le boss qui vire son employé en fin de rentabilité. Il "m'avait retiré la peau pour me bouffer plus vite. il avait tellement faim que le jour où je suis parti, il m'a rendu mes os dans un carton". Quand le corps n'est plus productif il n'en reste pas moins assujetti aux contraintes économiques, politiques et langagières.
Ainsi, le conseiller de France Travail, dépeint comme un taureau impétueux, n'a que deux mots à sa disposition, un par corne : dispositif et renforcé. Et c'est tout un espace strié dans "l'arène" de l'orientation, où les promesses flottent comme des bulles bientôt crevées. Le corps doit montrer ses bonnes dispositions tout en remerciant d'être [allaité] par la mécanique des subsides. "les dernières gouttes de lait, je les repêche à l'épuisette", écrit Rémi Letourneur. Et la fatigue taraude aussi sournoisement que la faim en embuscade. L'humour essaie tant bien que mal d'y résister, dans les courriers adressés aux employeurs putatifs : "juré je suis prêt à m'étrangler sous une cravate, j'adore les chaussures de sécurité".
Alors les compaings de la mistoufle se retrouvent au Bar Coco, inventent des horizons sur la mousse des bocks, aussitôt ensevelis. "le jukebox du grand soir" n'aura pas lieu. "au-dessus du bar, je mate le portrait de Guevara : il a le regard d'un père absent."
Ah ! l'absence des pères dont les noms dupent les fils ! Faut "gagner son pain" répète celui de l'auteur, mais il est où, hein, à faire la bamboche de l'autre côté de l'océan ? Autant musarder dans les rues et parler avec les chats du port sur un banc. "les gens prennent les panneaux pour des boussoles et les immeubles pour des foyers. mais notre place, nous la trouvons souvent là où le monde n'a pas encore inscrit nos noms.", disent-ils. Une profession de foi anarchiste ; il n'y a de salut que dans la marge, loin des potes à cols roulés qui se font rouler par "leur emploi du temps de cadres". Avec en écho l'exergue de Paul Lafargue : "Toutes les misères individuelles et sociales sont nées de [l]a passion pour le travail.".
rsa est donc un ensemble éminemment politique, vent debout contre la broyeuse capitaliste. Mais son originalité tient davantage à la langue, argotique ou non, et à toutes les situations tragi-comiques qu'elle met en scène. Et Rémi Letourneur de citer Shakespeare, lequel se méfiait de l'excès de lait dans l'espèce humaine. Un lait qui tourne mal sans doute, et pousse le père du narrateur à jeter son fiston "dans la benne à ordure". Déjà, dans son premier recueil, L'odeur du graillon, l'auteur se montre fuyant à toutes jambes la couveuse où il vient de naître après y avoir enfermé ses parents. En finirons-nous jamais de l'inconvénient d'être nés ? s'interroge le lecteur. Et rêveur, il "enjambe les barrières" du port, avec sa Margot qui veut prend la mer, et il lui [grignotera le cou]. Comme un préliminaire à la dévoration imaginée dans tous les "angles morts" du livre, qui hante et que l'on hante.
Extrait :
13 juillet (594 €)
je raconte mon rêve aux RSistes.
je retirais mes chaussettes, toutes les galères que j'avais rangées dedans roulaient au sol. c'étaient des billes. et on jouait tous ensemble.
on avait même récupéré nos dents, pour ça qu'on pouvait rire. on avait plus de trou à cacher.
ce rêve, je l'avais planqué sous l'oreiller. mais toujours il revient.
ce soir, avec mon peuple, alors qu'on se dirige vers L'heure libre, je le sens dans mon ventre. il pousse, le rêve, prêt à sortir.
rsa de Rémi Letourneur est publié aux éditions Cheyne. Il compte 48 pages et coûte 13 €.
nb : L'odeur du graillon, publié chez Cheyne également, est chroniqué sur ce blog.

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