Comme je n'ai pas tout à fait mille ans, j'ai le droit d'accéder aux bizarreries de cette cinquante et unième livraison de la revue Dissonances. Ainsi commence l'édito de Jean-Christophe Belleveaux et, lui-même étant très bizarre, on est faits pour s'entendre. Parce que, hein, le bizarre est partout et sème un foutu bazar. Dans les esprits et dans les corps. Dans le visible et l'invisible. Fernando Pessoa le savait bien. "De temps en temps, on rencontre quelqu'un de normal", écrit-il dans Le livre de l'intranquillité.
Les dix-neuf propositions de la revue sonnent et dissonent sous toutes les formes et les images de Frédérique Longrée y ajoutent leurs tintamarres de squelettes mouillés. En voici quelques-unes :
"Le geste est un os que je remue, un os sans muscle autour, un os qui claque dans le vide de l'articulation. Prendre une cuillère. Porter la cuillère à la bouche. Mâcher. Avaler. Le tout s'exécute avec une précision d'automate, une régularité de métronome, une indifférence de machine à coudre qui pique le tissu sans se demander si le tissu a mal..." (Geordany Fleurilus)
"Au-dessus des toilettes, il y a des pièces de théâtre qui prennent la poussière. Et l'eau des toilettes voudrait danser sur les pages désœuvrées des œuvres délaissées. En hommage endormi à tous ces livres qui livrent leur solitude..." (Shani Ogan)
" tu renonces à l'empire des poumons . ils expirent dans la lumière chlorophylle / se gonflent brutalement d'eau vert utérin / gargouillent longuement dans ton larynx . longuement ils gargouillent . voix archaïque d'avant les cordes vocales avant / bien avant . au règne nouveau tu ouvres des cuisses sans poumons . " (Pierre Gondran dit Remoux
"Le corps n'est peut-être pas un lieu. C'est peut-être une négociation. Une conversation permanente entre ce qui veut apparaître et ce qui veut disparaître. La peau n'est pas une frontière. C'est un accord fragile." (Agnès Petri)
Puis, dans la rubrique discursions, vingt-quatre questions sont posées à Marlène Tissot qui déclare avoir "l'ego comme le téléphone : en mode silence, oublié dans un coin".
Le lecteur découvrira aussi douze chroniques dont celles de Jean Azarel, (Le libraire et le psychopathe, Christophe Esnault), d'Alban Lécuyer, (Si Stefan Sweig pouvait parler, Camille de Toledo), d'Antoinette Bois de Chesne, (Ce que nous avons perdu dans le feu, Mariana Enriquez) et de Rémi Letourneur, (Les arbres écrivent aussi, Cédric Merland et moi-même).
Enfin, après la di(s)gression de Charles Dessailly sur Les bâtisseurs de l'imaginaire de Kurt Schwitters à Rem Koolhaas, Jean-Christophe Belleveaux feuillette son actualité voyageuse, (Nicaragua, Italie, Thaïlande) et celle du monde de mars à fin août (blocage/déblocage du détroit d'Ormuz, canicule, Marocains entrant à Ceuta, coulée de boue au Népal...). Amateur de jazz, il note aussi la disparition de Sonny Rollins le 26 mai.
Image de Frédérique Longrée :
La revue Dissonances compte 76 pages et coûte le prix très modique de 9 €. C'est presque bizarre qu'elle soit si peu chère alors que la réalisation est absolument magnifique.
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