La littérature japonaise ne ressemble à aucune autre mais n'en dit pas moins l'universelle étrangeté de l'humain. Cela tient peut-être au fait que, selon Nicolas Bouvier, les Japonais se lèvent tous les matins avec l'étonnement d'être encore là, au monde. Le lecteur pensera bien sûr au drame nucléaire d'Hiroshima mais cette perception de la fragilité était déjà là. Le Japon est exposé aux séismes y compris sous-marins depuis la nuit des temps. L'île pourrait sombrer.
En 1973, Sakyo Komatsu publie son roman La submersion du Japon. Un vulcanologue explore les abysses au large d'une île qui vient de disparaître. "Il était incroyable que cette mer tranquille et sombre cache en son sein une force monstrueuse, capable d'avaler en une nuit une île longue de mille cinq cents mètres. Mais dans la sombre profondeur de cette mer, un arc de feu de trois mille kilomètres du sud au nord, allongé comme un boa, se dissimulait, continuant de ronger furieusement la roche dure".
En écho à cette angoisse, le roman d'Hiroko Oyamada, Le trou, publié en 2014. Asa trompe son ennui en marchant dans la campagne. Un jour elle aperçoit un animal : "peut-être une hallucination due à la chaleur... Il semble assez large d'épaules, pourtant ses pattes, quoique minuscules au niveau des cuisses, s'affinent au point de n'être pas plus épaisses que de maigres branches..." Puis elle tombe dans un trou assez profond. Un trou bien troublant, qui ne semble pas très naturel...
La réalité est-elle aussi ineffable que les cerisiers en fleur ou le tintement grêlé des cloches à l'entrée des temples shinto ? On la retrouve ainsi dans bien des romans japonais. Les personnes sont des personnages qui sont des personnes jusqu'au délitement. Cette matérialité fragile se trouve, par exemple, dans La papèterie Tsubaki d'Ito Ogawa, en 2018. Une calligraphe devient écrivain public. Elle reçoit ses clients autour d'un café d'orge frais et s'imprègne au mieux de leur sensibilité, de leurs états d'âme de l'instant. Lesquels se retrouvent dans le tracé des caractères. Qui pourraient s'effacer ; il faut parfois si peu, pour s'effacer.
À propos du tintement des cloches, évoquons le dernier roman, inachevé, de Yasunari Kawabata en 1972, Les Pissenlits. Inéko est internée en hôpital psychiatrique. Elle ne distingue plus l'entièreté du réel, qu'il soit paysage ou corps humain. Sa mère et son compagnon entretiennent une longue conversation qui traverse la nuit. La cloche du temple voisin s'y invite. Qu'est-elle ? Qui est-elle ? "On aurait dit que les échos de la cloche venaient du ciel et y demeuraient... La sonorité n'était pas dure et à la suite d'une note fanée et sèche s'attardait un timbre rouillé. Même après que ses résonances eurent peu à peu disparu... l'émotion que provoquaient ces échos continua d'occuper leurs cœurs. Il semblait qu'il n'y avait nul autre bruit dans la ville. Ni dans la rivière ni dans la mer."
Les cerisiers et les pissenlits fanent. Le son des cloches fane. Les corps aussi, qui ont des suints qu'aucune pureté ne saurait abstraire. Comme dans un roman de Mishima. Mais c'est une autre histoire, en présumant que l'histoire existe...
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