dimanche 8 septembre 2013

Sortir les pieds devant

Je suis sorti les pieds devant du ventre de ma mère. A peine livré à la lumière du jour, je devais apprivoiser la mort. En portais-je déjà quelques signes sur mon visage ?
Une infirmière en cornette m'a déposé sur un charriot et me voilà parti dans une chambre pour moi tout seul. Des médecins sont venus, ont tourné autour de mon corps, hoché la tête. Un siècle plus tôt, l'affaire aurait été vite réglée. Les ordures ménagères des hôpitaux ne contenaient pas que des épluchures et des linges souillés. Un bougre brûlait le tas une fois par mois et on n'entendait plus parler de rien.
Mais je suis né en 1955. De solides principes moraux régissaient la conduite des maternités. La grande saignée de la deuxième guerre exigeait que l'on repeuple le pays. Les avortons pauvres eux-mêmes étaient les bienvenus. Et quand on en manquait, on allait les chercher dans les colonies pour les implanter à la campagne où on en ferait de bons valets de ferme.
Je ne suis pas devenu valet de ferme. L'Assistance publique m'a pris sous sa coupe. Des petites mains m'ont soigné comme elles ont pu. D'autres se sont ingéniées à ce que mon allure soit présentable et je me suis retrouvé dans une localité du nord de la France dont je n'ai aucun souvenir.
Un blanc de dix-huit mois. Un vide. Un trou. J'essaie encore aujourd'hui de le combler avec mes petites imaginations. Dans quelle sorte de lit ai-je dormi après ma sortie de l'hôpital ? Se trouvait-il dans une chambre ou un réduit ? La lumière y pénétrait-elle franchement ou à reculons ? Quel paysage pouvais-je apercevoir depuis mon berceau ?
L'impossibilité de répondre à ces questions et à bien d'autres, l'impossibilité de reconstituer quoi que ce soit d'un passé à blanc, m'ont amené très tôt à inventer une vie. Je ne sais toujours pas si elle est vraiment la mienne. Mais elle m'aura évité de devenir valet de ferme. De me faire tabasser par un métayer aviné. De finir clochard sous le pont d'un village. Ce n'est pas rien.

(à suivre si le cœur m'en dit...)