Aux
urgences, la délivrance immédiate de la mécanique du corps. Quelqu’un est venu avec
les gestes qui libèrent. On repense au ventre de Courbet percé par une alène.
Mais qu’a-t-on pensé à l’instant où la vessie s’est débondée ? Comment le
regard a-t-il retouché le décor ? On se souvient qu’on a fermé les yeux
pour entendre le reflux de la douleur. Une écaille sera tombée du mur. Les
néons auront repris des couleurs. Puis la compagne aimée a pu entrer dans le
box. On a dit des mots sans suite. On a souri. Deux heures plus tard on est
partis. La ville jaunissait sous les lampadaires. On n’a pas compté les abribus
et les barrières. La paix revenue dans le bas du corps demandait de la lenteur.
Une lenteur qui permettait l’oubli au cœur des fibres. On a retrouvé le chat
effaré et le seringat au fond du jardin. On a souri encore. Tout était bien.
La
compagne aimée se souvient aussi d’une opération dans le bas du ventre. Un mois
de juillet sous la chaleur. Les travaux de rénovation dans la clinique. La
chambre sans toilette. Un lavabo dans un coin et l’eau grommelait en coulant.
Un crucifix sur le mur dont le blanc avait tourné. Un crucifix pauvre pour que
la souffrance reste pauvre. Depuis quand était-il là ? Combien de malades
avaient maudit sa présence sans oser le décrocher ? D’autres, peut-être,
même sans croire, lui avaient parlé tout bas. Quand la douleur était moins
forte.
On
retrouve la couverture de laine rouge. On la regarde comme si elle n’était plus
tout à fait une chose. On imagine qu’elle gardera un peu de la mémoire du
corps. On somnole avec cette idée vaine. Un bruit dans la chambre, venu d’une
conduite d’eau ou de gaz, emporte l’imagination vers les vieilles terres des
enfances. La laine n’était pas rouge sur les lits. Les bruits descendaient du
grenier où des fruits dormaient sur des claies parmi des sacs de blé. Ils
avaient des griffes et on avait peur sous l’édredon. Les rengaines des
grands-mères prenaient vie avec la fièvre qui sifflait dans les poumons. On ne
faisait pas encore d’allégorie avec les oiseaux. On ne prêtait aucun dessein au
chat effaré. Comment auraient-ils pu porter secours quand l’eau gelait à la
sortie des puits ?
On
est depuis toujours une espèce de contemplatif. On voit et on écoute. On ne
peut pas voir si on n’écoute pas. Parfois même, il faudrait toucher. Tendre la
main vers un éclat de lumière révélerait un halo tout entier sur la vitre du
jardin. On tient ce propos en buvant un verre d’eau pour drainer ce qui reste
de sale dans les urines. On ricane. Sottises ! Sottises ! On marche
aussi autour des meubles du salon. Ne l’a-t-on pas assez entendu dire, qu’il
fallait boire et marcher ! On s’agacerait au passage de l’oiseau s’il
venait à chanter. On répudie la beauté de la terre et du ciel. On contemplera
plus tard. Quand le corps cessera de grincer.
On
repense aux souvenirs d’enfance de Philippe Rahmy. Sa violence pour ne pas être
un corps à part. Sa fureur à rouer de coups l’enfant plus faible malgré les os
de verre. On se souvient du corps qu’on avait à douze ans. Ses gestes n’étaient
pas amples. Sa blancheur faisait malade. Quelle vilenie aurait-on pu commettre
si on l’avait chassé ? Saurait-on aujourd’hui le confesser, en
écrivant ?
Nicolas de Staël passion-estampes.com
Nicolas de Staël au Havre francemusique.fr
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