vendredi 23 octobre 2020

Raul Nieto de la Torre, Le portrait de l'uranium

La chaleur de l'uranium limite le refroidissement du manteau terrestre depuis quatre milliards d'années. Il a, avec d'autres métaux lourds, favorisé l'apparition de la vie sur Terre. Sa radioactivité, utilisée à des fins militaires, pourrait conduire à l'extinction définitive de cette même vie. De telles propriétés prométhéennes méritaient un portrait.
Raul Nieto de la Torre, autant philosophe et mythologue que poète, l'a fait. Dans El retrato del uranio, Le portrait de l'uranium, il s'adresse à son double hypothétique et le prévient sans ambages : " Aujourd'hui je ne suis pas encore né, je garde ma naissance pour plus tard. Tu sais que je suis issu de la pierre et que mes clés se sont perdues dans ta bouche."
Dans sa postface, Elvire Gomez-Vidal Bernard éclaire le chemin du lecteur : "Avec son énergie redoutable, mais prodigieuse, l'uranium est la fontaine de vie qui nourrit le poète chargé de rassembler les racines et le futur de l'humain par le biais du souvenir, de l'amour et de l'écriture."

Mais la relation à ce double, portée par une mémoire qui remonte aux premiers pas de l'humain dans les cavernes pour interroger la matière du vivant, est tramée d'impuissance. "L'innocence maudite" est hors d'atteinte des "anges perdus". Les dieux souffrent de n'être plus mortels.
La vie et la mort constituent un ensemble qui échappe à la désignation. Raul Nieto de la Torre recourt à des figurations archaïques où la métaphore excède les champs du concept : bisons, grotte, gardiens, arcs, épées... Avec, en écho, les signes du quotidien, symboles tout pareil de l'indicible condition humaine : traces de morsures sur un quignon de pain, verres d'eau, poches d'enfants, arbres et moineaux... inscrits dans la matière anonyme du bois et de la pierre, du métal.
Mais où peut-on trouver l'immortalité du poème si elle ne tient pas dans le poème lui-même ?
Lecteurs hispanophones, n'hésitez pas à lire ce beau recueil de Raul Nieto de la Torre dans lequel vous croiserez aussi les témoignages de Federico Garcia Lorca et Anaximandre de Milet.

Extraits :

Le vécu est la semence du vivant
qui s'éloigne sans se répandre
comme les feuilles vertes du lierre.
Et voici venu un air nouveau avec ses remuements
dans ce que je t'écris comme poussière
des choses à changer en souffle du vent,
en nuage, en eau, en terre, en pierre.

*

La bouche ne tient plus 
dans notre bouche.
On dirait un rayon de l'errance
allumé
éteint
allumé
comme une lumière folle.
La bouche ne tient plus
entre nos dents
ouverte fermée ouverte
après la grande morsure 
et, chassée de bouche en bouche,
elle fuit entre les gens.
Voilà un bon commencement :
la bouche a des yeux quand elle
embrasse et quand elle chante.
Au baiser d'une autre bouche
elle craint l'obscurité venue de lèvres rouges.
Quand elle chante,
elle est un creux pour les chimères.

El retrato del uranio de Raul Nieto de la Torre est publié aux toutes nouvelles éditions Cuadernos de la Errantia. www.errantia.es

* Le lecteur voudra bien me pardonner le manque des accents espagnols. Blogspot ne permet pas de les importer.



 

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