jeudi 13 février 2025

Lembe Lokk, Si Milena


Si Milena
de Lembe Lokk, composé de poèmes et de proses narratives, s'apparente à la tenue d'un journal de bord et de débords. Chaque texte est précédé d'une date incomplète qui ne suit aucune chronologie. Cette absence de linéarité, avec ses disjonctions de l'avant et de l'après, s'inscrit cependant dans une durée : dix-sept ans.

Dix-sept ans de la vie d'une mère tiraillée entre ses représentations de la femme libre et la construction sociale de la maternité. Dix-sept ans de l'existence de Milena avant qu'elle s'envole du nid. Mener la vie d'artiste sur des scènes underground tout en élevant un enfant est un fleuve intranquille qui perd ses eaux. Milena, dont le prénom ne figure que sur la couverture, dévore la mère. "Mon travail ? D'être mangée". "Moi, repas de ma fille, j'ai pris le métro toute seule." Alors le corps ne s'appartient plus, ni dans ses désirs ni dans ses gestes. Et Lembe Lokk a cet aveu terrible : "... l'autre jour, j'ai failli la jeter par terre. Et cette violence est aussi vraie que l'amour qui grandit de jour en jour." Aimer, voilà l'issue, sans dévotion confite ! C'est là tout un travail dans le métier de vivre. Qu'on fasse l'amour ou qu'on chie, qu'on allaite ou qu'on joue du piano. Et malgré les regards. Depuis toujours, on les tient à l'œil, les mères. Le musicien complice n'échappe pas moins à ce travers que le quidam choqué par l'allaitement en public. "Je veux qu'on cesse de me prendre pour un lieu commun... Que cesse cette familiarité imposée par tout un chacun à mon corps et à celui de ma fille.", s'insurge Lembe Lokk. Et quand elle envisage de retourner en Estonie, sa terre natale, une conseillère juridique lui dit qu'elle ne pourra pas emmener son bébé car il appartient à la France. Alors la honte, la culpabilité, le sentiment de perdre son identité précipitent la psyché "dans un vide envahissant". Comment se ressaisir du dehors et du dedans ? Comment maîtriser les reflux des heures et du sang ?Milena détient une partie de la réponse. Ensemble, conscientes des beautés fragiles, la fille et la mère [recolorieront le monde]. Si Milena...

Les poèmes en vis-à-vis des proses expriment les mêmes tourments et leurs déplis ajourés soulignent bien des accumulations, bien des insistances. "C'est peut-être, c'est peut-être ; c'est pas, c'est pas ; est-ce, est-ce ; tes mots, tes mots ; comment, comment..." La poésie ne se cache pas [sous le canapé pendant que l'auteure passe l'aspirateur]. Elle est "une question de vie et de corps", pour qu'advienne "Le jour nouveau / L'autre possible". Et le ton est donné, mordant et rebelle, dès le commencement malgré les doutes qui fouaillent le ventre, dans le poème le plus long du livre. La mère apprend à sa fille le mensonge contre la tyrannie des transparences, la philosophie, la résistance et la douceur qui est aussi une certaine idée de la résistance. Résister à ce "qu'on attend de nous" dans une "époque qui veut ça" : la résignation, la soumission, l'obéissance. "Faire grandir des enfants est un acte poétique et politique... à ciel ouvert". Si Milena...

Et ce si, le lecteur amoureux des cantates l'entend comme une note suspendue aux trousses du mi de Milena avec toutes ses hypothèses. "C'est quoi un combat quand c'est pas la guerre ?", demande l'enfant. "Que diable dois-je faire à présent ? De tes mots.", demande la mère. Encore faut-il y croire au présent ! Même dans "le bleu de la nuit" il manque de contours. Être n'est plus qu'une approximation. Alors, le si peut se concevoir comme une affirmation dans l'infinité des doutes. "Il faut bien deux ou trois vérités pour coconstruire un être complet, capable de tracer une route."

Si Milena. Si si si !

Extraits :

Il m'arrive de me demander si je lui ai sacrifié quelque chose. De moi. De mes désirs. De ma joie ? De mon art ? Quand les jours ont un goût âpre, c'est le maillon faible. Ai-je ? N'ai-je pas ? L'humiliation  éventuelle de se dire qu'on s'est bandé les yeux toute seule. Peut-être ? Peut-être pas ! Ce brouillon naïf et nerveux de rêves qu'on ose à peine regarder en face à vingt ans. Cette force qu'on ne s'avoue pas, qu'on n'a pas encore reconnue. Peut-on les sacrifier ? 

Elle est le baromètre de mes ressources intérieures. Le séisme qui rebat les cartes à chaque rivage. Elle est l'agneau et la hache. La raison pour laquelle. Mon envie de.

 

des années à douter du bleu de l'océan

planter ses racines dans la brise

gratter les murs du labyrinthe et hululer à la lune

se demander si l'on a reconnu la joie

creuser son odeur et subodorer la feinte

chercher à faire partie mais de quoi

sidéré par l'ampleur du demain

broyé par le possible

soudain

brûler d'existence

 

Cette invitation quotidienne à se conformer, à adhérer, cette validation des vérités simplistes constamment attendue d'une mère m'est extrêmement violente. Mais comment traduire à ma fille le doute essentiel et la liberté de mon équilibre bancal sans l'abîmer ? Comment lui faire aimer la beauté des failles et du fragile si moi-même  souvent je tangue ? Comment lui dire que je compte déjà un peu sur elle pour recolorier ce monde ?

 

Si Milena de Lembe Lokk est publié aux éditions Aux cailloux des Chemins. Il y a des tas de livres sur les mères mais celui-ci vous cueille à l'estomac. Il coûte 12 €.

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