Dans son sixième cours, Deleuze aborde les agencements code-territoire et leurs limites en fonction de l'objet dernier évoqué dans les cours précédents. (le dernier verre donc l'avant dernier et l'antépénultième, le dernier mot dans une scène de ménage et donc...). N'oublions pas que pour Deleuze toute abstraction renvoie à quelque chose de concret. La pensée cosmique, lisse et/ou striée, concerne aussi l'ici-bas. Et voilà qu'il reparle de Proust. Je me contente de recopier, c'est lumineux.
" Proust a une idée - je ne dis pas qu'elle ait une valeur universelle, elle vaut pour lui -, c'est que, finalement, dans le domaine des amours, tout amour poursuit d'une certaine manière sa propre fin. Il répète sa propre limite... Il explique très bien, par exemple, que son amour pour Albertine ne cesse pas, dès le début, de répéter la fin de cet amour. Ce n'est pas une répétition du passé, c'est comme une espèce de proto-répétition. Tout l'amour est orienté vers une série, laquelle série se définit par une limite. Cette limite, c'est la rupture, la fin de cet amour. Cet amour, au moment le plus vivant, répète à sa manière la rupture à venir. Il est triste, mais enfin Proust était difficile à vivre. Je dirais : ça, c'est un exercice d'agencement. Bien plus, un même amour peut comporter plusieurs exercices. Par exemple, dans le cas de Proust, il y a deux amours successives pour Albertine, pour la même personne... Ça implique un certain territoire. Ça se fait dans certains lieux. Albertine est liée à des lieux. Les deux séries Albertine sont orientées vers la limite. C'est chaque amour qui est sériel et, une fois qu'un amour a atteint la limite, le narrateur passe, par exemple, du premier amour pour Albertine au second amour pour Albertine. Chaque fois, l'exercice d'agencement est défini par une série orientée vers une limite.
Et puis, il y a comme une autre dimension - mais il ne faut pas dire que c'est après : tout ça coexiste étonnamment - où Proust a plus ou moins le pressentiment, et a le pressentiment de manière plus ou moins vive, qu'un autre agencement se constitue en même temps... C'est l'agencement de son œuvre à faire... un agencement artistique. Il se dit tout le temps : je perds mon temps. Le temps perdu, c'est aussi le temps qu'il perd. Je perds mon temps avec Albertine. Il dit : je devrais travailler... comme si c'était un autre mode d'agencement. Peut-être que les deux ne s'excluent pas, peut-être qu'ils sont coexistants, mais c'est un autre mode d'agencement. Il se dit à un moment : tiens, je vais épouser Albertine. Puis, il se dit : non, j'ai mon œuvre à faire. Ce n'est pas que ça s'oppose. Il pourrait faire son œuvre et épouser Albertine. Ce qui l'intéresse, c'est que ce n'est pas du tout le même type d'agencement... Seulement, comme il ne sait pas comment la faire (ou qu'il fait semblant de ne pas savoir comment), le moment où il a la révélation de ce que sera son œuvre, et qu'il se dit : là, je la tiens - à ce moment-là, il passe dans un autre agencement. C'est ce qu'on appelait le seuil et non plus la limite. La limite, c'est ce qui sépare un exercice d'agencement d'un autre exercice d'agencement, l'agencement restant du même type. Le seuil, c'est tout à fait différent : c'est le passage d'un type d'agencement à un autre agencement."
Modestement, on peut peut-être dire qu'avec la limite on reste dans une même fonctionnalité alors qu'avec le seuil on en change. Par exemple, une frontière entre deux pays est une limite et non un seuil car, de part et d'autre, l'appareil d'État déplie ses espaces striés organisationnels avec la même volonté de signifier son pouvoir. On reste dans le même type d'agencement. Pour le seuil, on pourrait peut-être faire appel à des exemples dans l'urbanisme. Intérieur comme extérieur. À l'intérieur d'une maison, l'espace partagé d'un salon où l'on cause et l'espace privé d'une chambre où l'on fait l'amour n'ont évidemment pas la même fonctionnalité et donc pas le même type d'agencement. À l'extérieur, le seuil d'une librairie n'a pas les mêmes fonctionnalités que celui d'une usine. Les agencements sont aussi d'un autre type, ne sont pas striés de la même façon puisqu'on n'y fait pas la même chose. Etc.
Photo : agencement en cours de la future bibliothèque René-Maran à Bacalan, Bordeaux maritime.

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