Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

vendredi 30 janvier 2026

Fabrice Farre, Mode mineur


Mode mineur
de Fabrice Farre peut être lu comme une tentative de saisir l'incomplétude. Dans le premier ensemble du recueil, Le labyrinthe a vu les hommes, les poèmes sont rigoureusement ponctués tout du long sauf à la fin. Pas de point après le dernier vers. Est-ce là un suspens qui dirait l'inachevé ? Et la difficulté de composer avec le labyrinthe ?

Le réel concret, chargé de mémoire sans cesse à reprendre, ne persiste pas longtemps dans le regard. Le paysage autour de la maison maternelle manque d'appui sûr. [Le vent cède sa part à l'éboulement.] Les murs retenus par une lumière chiche éparpillent les entours jusque dans la langue qui se dérobe à la présence "de l'être survenu malgré lui". 

Que peut-il être sans la certitude qu'il existe dans un "futur passé" qui effraie jusqu'aux arbres millénaires ? La réponse se trouve-t-elle dans les rituels de l'Accabadora, la Finisseuse ? Elle soigne les fièvres remontées du "fleuve-mère" où des filles sans sirène apprêtent leur chant en mode mineur. Mais l'identité est un dédale où tout chemin se change en illusion. Comment s'y reconnaître parmi "les épaves du limon" ?

Le deuxième ensemble, Pierre ponce, s'ouvre avec une considération philosophique sur les empêchements des représentations : "La pensée est une forme de l'impasse quand elle refuse de sauter le mur avec l'improbable". La ponce est une pierre poreuse qui flotte sur l'eau comme une mousse. De part et d'autre des frontières et leur peu de consistance dans les figurations de l'exil et de l'errance. La route est longue pour déjouer les menaces de la faim et de la langue. Tant de carrefours et de barrières la ralentissent, dans la marche ou dans un train. Le lecteur imagine le visage flou d'un père qui a dû quitter l'Italie où "les couloirs sont des draps". Il est à l'ouvrage sur des bâtiments de l'autre côté du mur et revient tout couvert des bruits et poussières de chantier. Il y a tant à poncer pour retrouver des éclaircies. Dans une armoire par exemple, qui est comme un théâtre, où sont abandonnés sur des cintres aux crissements osseux des "vêtements sans homme"...

Le dernier ensemble, Indécidable, propose d'emblée un paradoxe : "Être une parole, accepter de se renier pour elle". Il y a là comme une dissociation dans les conjonctions du corps de la langue. Si je suis une parole mais que je renie ce que je suis pour elle, l'étau du labyrinthe se resserre jusqu'à la suffocation et la pierre ponce s'épuise dangereusement. La perception de l'altérité s'en ressent longtemps. Où trouver des échappées ? Avec quels mots mineurs comme les pierres sont mineures ? Que ce soit dans la nacelle d'un ballon ou tout en bas d'une anfractuosité, l'espace est impénétrable, la "nuit inhabitée". "Nos fantômes nous précèdent", écrit Fabrice Farre. Mais ils nous devancent aussi. Et le réel y va de ses fallaces magiques quand "la roue sort du paon, l'échelle pose le jardinier à ses pieds, contre le mur de la haie". 

Des noms cependant persistent à fleur de mémoire et de peau, qui disent la géographie des lieux et des visages. À ramasser lentement comme des cailloux avant de [quitter sa condition]. Le Gourmandi à répéter pour se sentir vivre. Denise qui arrive et [la neige entre dans la maison]. Laure "en bataille dans les champs pleins de blés". Ahmad et les chenilles en procession. Le port des Tours où on ne s'appartient pas. Et Clotilde avec ses cuillers pour partager la glace "avant de prendre le large". Et Angela qui n'a jamais su poser sa langue nulle part. Et la Chine. Et le Caucase. Et le Danube. Ces lointains-là, si près, à recomposer sur les vitres embuées de l'Hyperloop.

 

Extraits : 

 

Demain fut annoncé par une cloche comme

la dernière heure d'hier, déjà. Cette voix en alerte avait

un chat dans la gorge, la même fausse note au fond

de ma bouche. J'étais habillé et coiffé pour un futur passé,

les arbres millénaires auraient pris la fuite

*

La solitude rencontre les illusions, les premières images

avant de s'installer,

elle traverse les falaises sans les toucher,

elle porte l'habit comme on se destine

au célibat des pierres,

s'assied face à la mer du désordre.

La mer rend les bateaux et fixe leur armature.

*

Le mot s'attarde dans l'air, juste sous l'auvent,

mais il nous touche de plein fouet, avant l'arrivée.

L'adieu, mais que peut-on en faire.

S'il nous effleure, il nous terrasse.

S'il nous sépare, nous sommes identiques. 

 

Au jeu toujours périlleux des appariements littéraires, on peut évoquer Ana Milani en son Cantique du lac. Avec ici des petits suppléments de pierre et d'âme qui surréalisent l'indicible, toujours au bord du déséquilibre comme dans certains tableaux de Chagall. Et c'est ainsi que nous aimons Mode mineur sans réserve aucune. Le recueil est publié aux éditions Aux Cailloux des chemins. Il compte 84 pages et coûte 14 €.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire