Pierre Rosin ne se hausse ni du col ni du vers quand il écrit. En exergue à Paysages dissonants, ces considérations de Montaigne, humble parmi les humbles : "Je n'ai rien de moi à dire absolument, simplement et solidement, sans confusion et sans mélange, ni en un seul mot."
C'est que l'hémisphère droit du cerveau se chamaille avec l'hémisphère gauche et tout va de hue à dia. À quoi bon vouloir y mettre de l'ordre ? "Qu'on me croie ou non / quelle importance / songes et mensonges ouvrent la voie à bien des possibles / les portes de l'imaginaire", écrit Pierre Rosin. De toute façon, "la réalité se contorsionne / et se réécrit / en permanence / au gré des petits bricolages". La poésie aussi est un bricolage. Dans le près comme dans le lointain et c'est bon de s'y égarer. Sans savoir [précisément qui on est]. Tout va si vite...
Alors le poète met la ténuité du visible à la question. Il parle avec les lézards "entre les lames de la terrasse". Ils ne se paient pas de mots, eux, ils savent bien que ça ne sert à rien de repeindre en rose le monde d'avant. Et le chien Gribouille n'est pas dupe lui non plus. Que peut-on maîtriser des échappées du réel ? Sa "nébuleuse d'illusions" est beaucoup trop vaste. Ici bas où les taupes fourbissent les remugles de la terre et aux confins de l'univers où la matière noire ouvrage qui sait une planète idéale.
Une parmi des milliards. Comme Nisor 51-Y de la constellation du Cygne. Le lecteur ne manque pas de s'amuser de l'anagramme et le nombre 51 égrène les années passées "sous le chant cosmique de nos incommensurables rêveries". En compagnie de Y, l'aimée dans toute sa présence. C'est là que la vie douce enfin fusionne, loin des spectres technologiques qui défigurent notre vieille orange bleue et des voracités humaines.
La légèreté de l'auteur, ouvrage de patience auquel Montaigne chaque jour s'essayait, s'en trouve malmenée. Des visions dystopiques la submergent. "L'agonie des machines engloutit / nos chants nos voix". Les prophètes du malheur en appellent au retour des "dieux véritables". Mais "tout repoussera... après le grand désastre". L'espoir aussi est un ouvrage de patience à l'épreuve des jours. En de lentes paresses "au bord de la rivière" Clain qui rejoint la Vienne. Il y a là des oiseaux à qui on peut jouer du violon. Et des cailloux dont la forme attendrit. Le poète, quoi qu'il arrive, garde sa porte ouverte.
Extraits :
Qu'y a-t-il de plus doux
se défaisant des ruines accumulées autour de soi
paysages grisés égouttoirs obtus
murs sales et plâtreux rêves interrompus
runes indéchiffrables
quoi de plus voluptueux
lorsque se déchire le voile de cendres qui recouvre nos épaules
que de sentir à fleur de peau la lumière du jour
ne plus se questionner sur sa propre fin
ni avoir à se retourner sur l'ombre de ses pas
laisser se répandre l'huile et fluide et claire de l'instant
en imprégner son corps avec lenteur et délice
se sentir vivant
*
Cela vient des mots qui courent de l'un à l'autre
de la trace infime de souvenirs dissous
des ombres qui flottent au fil du jour
du vent qui tournoie à la cime des arbres
des bruits de pas qui s'éloignent
d'une fièvre ancienne
un bruissement sourd qui surgit des profondeurs
qu'on imagine être soi
mais en soi
il n'y a rien
sinon la grâce portée
par chaque émotion
qui nous traverse
Goûtons sans réserve la poésie de Pierre Rosin, stoïcienne autant qu'épicurienne. Tous ses sens restent ouverts à la fragilité de l'humain et à la saveur des menus plaisirs et c'est ainsi qu'elle garde son assiette à l'équilibre, en ses vaux poitevins comme sous les étoiles, sonnante et dissonante.
Paysages dissonants est publié aux éditions Pétra. Il compte 69 pages et coûte 15 €. L'image de la couverture est de l'auteur, également plasticien. Son univers est à découvrir sur http://pierrerosin.fr/

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