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dimanche 12 avril 2026

Laszlo Krasznahorkai, Au nord par une montagne, au sud par un lac...


Le titre de ce roman de László Krasznahorkhai est probablement l'un des plus longs de la littérature mondiale : Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau. Il est à la fois topographique et poétique. Il est en soi un chemin.

Le petit-fils du prince Genji va-t-il s'y repérer ? À peine descendu du train à Kyôto, il se perd dans le labyrinthe des rues "comme si les formes et les couleurs s'étaient subitement effacées". Il cherche un jardin mystérieux, peut-être introuvable, dans une pagode dont il devra explorer tous les pavillons, y compris celui que l'on nomme "le pavillon d'or", détenteur de tant de secrets. Le Bouddha lui-même saura-t-il le guider dans sa quête ?

De même, saura-t-il guider la dizaine d'hommes avinés qui cherchent le petit-fils du prince ? "Tous étaient vêtus à l'occidentale et tous étaient ivres morts. Ils restèrent un bon moment derrière la gare, vacillant, l'air égaré et impuissant, les yeux fixés sur les rues avoisinantes", totalement désertes à l'exception d'une vieille femme embusquée derrière un portail entrebâillé.

L'étrange étrangeté de la quête du petit-fils du prince, cette mystique-là propre à la culture japonaise entre en collision avec le burlesque des hommes hébétés par l'alcool. Ce burlesque que l'on rencontre si souvent dans la littérature de l'Europe centrale.

Et le roman est d'autant plus inclassable que de nombreux chapitres sont consacrés avec force détails aux étapes de la construction des monastères. Celle de l'édification des galeries couvertes notamment, en bois d'hinoki. Un rituel complexe étalé sur plusieurs décennies. Les charpentiers "devaient porter sur les épaules une lourde responsabilité devant les dieux, celle de trouver, de sélectionner, d'acheter le bois approprié, la forêt appropriée, la montagne appropriée, car c'est de cela qu'il s'agissait, trouver, sélectionner, acheter selon d'immuables critères ancestraux, qui impliquaient la prise en considération de trois éléments déterminants, l'ensoleillement, le vent et la pluie, après quoi il ne suffisait pas de trouver, de sélectionner et d'acheter une quantité substantielle de faux cyprès dans la province de Yoshino, considérés comme les meilleurs du Japon, mais il fallait trouver une montagne entière où les hinokis répondaient aux critères requis en matière d'âge, de maturité, d'emplacement, de santé, pour le but recherché, après quoi, un beau jour, plusieurs décennies plus tard - un fait stupéfiant pour nombre de profanes - le rituel de l'abattage pouvait commencer selon les principes sacrés du kokoroe..."

L'écriture de László Krasznahorkai se déplie longuement comme une vague à bas bruit, sans cesse reprise pour atteindre ce qui échappe au dire, et le lecteur se laisse lentement dissoudre en son flux, souvent lui-même au bord de la disparition. Et c'est en cette perception que le roman est superbement japonais. Comme, autre exemple, dans cette extrait qui essaie de capturer quelque image mentale :

"... il perçut la lumière filtrant à travers la porte fracturée, une lumière maintenant franchement crépusculaire, quand soudain, une image jaillit en son esprit... pour s'évanouir aussitôt, une image si fugace qu'il fut incapable d'en discerner le contenu, elle avait glissé à travers lui, avait jailli et s'était éteinte, il était assis devant la table du sanctuaire intérieur, et tout son corps s'était raidi au moment de l'apparition de cette image, et de sa disparition, elle était si vite arrivée et si vite repartie qu'il avait pu saisir son importance, son poids, mais rien de son contenu, et il tendit chacun de ses muscles, et attendit ainsi que cette image si fulgurante réapparaisse, il sollicita, tortura, invectiva sa mémoire plongée dans le sommeil, il sollicita, tortura, invectiva ce cerveau dérangé, ce cerveau malade, trop sensible, pour, on ne sait jamais, qu'il lui dévoile cette image"...

Est-ce à dire qu'aucune vérité, tangible et/ou intangible ne peut jamais vraiment voir le jour ? N'y aurait-il de chemin éventuellement fécond que dans l'insaisissable ? Le petit-fils du prince Genji saura-t-il répondre à la question qui hante l'humain depuis ses commencements : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Et inversement...

Au nord par une montagne, au sud par un lac... de László Krasznahorkai est publié chez Babel et traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Il compte 189 pages et coûte 8 €. 

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