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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mardi 7 avril 2026

Maurice Pons, Les saisons, 2


 Après les seize mois de l'automne, les quarante mois de l'hiver. "Entre les maisons, le chemin détrempé se trouva changé en une rivière de glace bleue vive et des glaçons, gros comme des pieux, arrachés par le vent, s'y brisaient dans un éclat de métal."

Les oiseaux saisis en plein vol par le gel s'abattent comme des boulets sur les toitures. Les tas de fumier sont aussi pétrifiés que des icebergs. Le froid intense fige les paupières sur les yeux. Et gare aux mains si l'on touche quelque métal. Comment se réchauffer quand on vit dans des maisons sans feu ? Avec des animaux ! Les douaniers, qui habitent dans la salle du Conseil où trône en majesté le portrait de l'Amiral, ont "une vache d'une maigreur squelettique, mais dont le ventre énorme semblait gonflé d'une hydropisie chronique". Le vieux Raurque porte sur ses épaule un mouton. Le Croll ne se sépare pas de son âne nonobstant ses braiments chimériques. Et les femmes choisissent de glisser contre leur ventre un animal à fourrure. Pour Louana, c'est une marmotte. Elle a conseillé à Siméon de ne jamais se séparer du petit chat qu'elle lui a offert.

Siméon, venu dans ce village pour écrire le livre qui terrasserait ses démons, n'a pas rédigé la moindre ligne. Son orteil infecté n'a pas guéri. Il retourne chez le Croll qui procède à l'amputation du pied tout entier. Sa méthode est, comment dire, assez dévorante... Il pense aussi beaucoup à Clara... Au point de proposer au Conseil solennellement réuni de lui faire un enfant. Ce serait une bénédiction pour le village où tout est pourriture depuis la nuit des temps. Cet enfant serait un savant puisque son père l'était. "Grâce à lui, dans vingt ou trente ans, quelques saisons à peine, les conditions climatiques pourraient s'améliorer, de nouvelles espèces de légumineuses pourraient couvrir les champs asséchés, on découvrirait un nouveau mode de chauffage qui permettrait de sacrifier - et même de manger - quelques animaux".

Mais Clara est bien maigrichonne. Au jour de l'accouplement, les villageois sont en liesse. Tous veulent assister au spectacle. Mais il ne se passe pas comme prévu. Il y a quelque chose dans le vagin de Clara qui empêche la séparation des corps. Il va falloir l'extirper. C'est que les femmes du village utilisent un mode de contraception plutôt spécial. Quant à Siméon, euh ! comment dire ? on devra employer les grands moyens... Comment faire autrement quand la pourriture, encore elle, toujours elle, se régale de toute chair ? L Croll "procéda habilement à l'ablation, cautérisa la plaie, et lança l'appendice à son âne. Celui-ci l'attrapa au vol, l'engloutit joyeusement - mais le revomit aussitôt, avec d'affreux éructements".

Puis, au trente-cinquième mois de l'hiver, la neige et le gel bleu ensevelissent le village. Les habitants, [pour sortir de chez eux, creusent dans la glace des tunnels et des escaliers, des tranchées chaque jour aussitôt recouvertes". 

Et voilà qu'arrivent deux cavaliers. Ils sont jeunes. Ils sont beaux. Leurs chevaux et leurs habits sont beaux. Ils viennent de l'autre côté de la montagne. On se bouscule chez la veuve Ham. On veut les voir. On veut les écouter. Ils disent qu'il pourrait exister un printemps au village. Une saison féconde. Idéale pour semer d'autres graines que des lentilles. L'un des jeunes hommes en a dans sa poche, les fait couler sur la table : "Elles rebondirent en tous sens, avec un bruit de petite grêle contre une vitre... Elles avaient des formes longues et heureuses, une blancheur transparente".

Avec, on peut même tresser des couronnes pour les enfants.

Puis les cavaliers s'en vont. Laissant "dans les esprits une poussière d'images fulgurantes". Et même Louana ne sort plus de chez elle, n'a plus le goût à colporter des calembredaines.

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