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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mercredi 17 juin 2026

Banafsheh Farisabadi, Goûter au cimetière

 


Goûter au cimetière de Banafsheh Farisabadi évoque les offenses faites au corps physique et imaginaire. Il constitue un répertoire de l'incurable. En Iran et ailleurs, la barbarie étant universelle dans tous les rouages de l'humain, y compris administratifs. Le recueil est, magnifiquement, postfacé par Atiq Rahimi. Son texte s'intitule Rites du corps, archives de la perte. Afin d'éviter les embarras de la paraphrase, laissons-lui la parole :

"La poète... ne parle pas de la violence : elle en reconstruit les gestes, les cadences, les procédures. Exécution, pendaison, attentat, guerre, suicide, effacement administratif, oubli familial... autant de formes contemporaines de la mort qui ne sont jamais élevées au rang d'abstraction morale. Ici, la mort a une température, une odeur, une consistance. Elle a des habits, des dents, des bras mal attachés, des corps mal alignés.

Dans ses poèmes, le regard n'est jamais abstrait ni symbolique. Il est exercé, entraîné, presque chirurgical. Chaque image est travaillée comme une surface picturale où la chair, la peur et le temps se déposent en couches successives. C'est pourquoi ces scènes ne relèvent pas de la description spectaculaire, elles procèdent d'un savoir du corps éprouvé, d'une connaissance intime de ce que la violence fait aux formes humaines lorsqu'elle devient méthode, rituel, procédure.

Dans cette poésie, l'érotisme et la mort ne s'opposent jamais. Ils procèdent du même flux. La bouche qui embrasse est aussi celle qui brûle, dévore, étouffe. La langue est à la fois organe du plaisir, de la parole et de l'exécution. 

Ce livre... ne dénonce pas. Il montre les procédures. Comment on tue "dans le respect du cadre légal"... Comment on transforme l'horreur en routine, en dossier, en horaire. La répétition obsessionnelle du verbe "tuer" n'est pas une surenchère ; elle mime la logique industrielle de la violence contemporaine." 

Comparaison n'est certes pas raison mais cet engrenage systémique rappelle la douloureuse mémoire des camps de concentration et d'extermination pendant la deuxième guerre mondiale...

Extraits :

Tuer au lever du soleil.

Tuer au coucher du soleil.

Tuer dans les heures déterminées du petit-déjeuner, déjeuner et dîner, et suivre le gâteau du goûter dans un cartable oublié à l'école.

Tuer et poursuivre le cadavre

en chemin de la maison à la morgue.

Tuer comme une affirmation du meurtre précédent, 

et suivre le sang qui se jette dans la rivière.

*

Je préfère que la femme reste immobile

à la manière des vieux films en noir et blanc,

dans le décor de cette scène clichée, populaire,

d'une maison en désordre,

qu'elle imagine les scènes jamais vues,

qu'elle glisse sa main sous sa jupe,

et que dans cette position,

dans la version muette de la même histoire,

elle pleure autant qu'elle peut.

 

"Ce livre ne console pas. Il veille.", ajoute Atiq Rahimi. Dans un cimetière à ciel ouvert, où le sang et les cendres charroient tous les fantômes du mal absolu, le goût du lecteur est si âcre au fond de la bouche et du ventre, si hanté par tant de chimères qui déchirent la peau.

Goûter au cimetière de Banafsheh Farisabadi est publié aux éditions Aux Cailloux des chemins. Il compte 61 pages (sans la postface) et coûte 14 €. 

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