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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

lundi 8 juin 2026

Relire Paul Auster, La nuit de l'oracle, 2

 


Ed Victory, le collectionneur d'annuaires téléphoniques, a participé à la libération de Dachau en avril 1945. Il raconte : " J'étais cuisinier. Mon boulot consistait à nourrir les survivants... Ils mangeaient tant que leur ventre éclatait, et ils mouraient. Des centaines. Le deuxième jour, une femme est venue me trouver avec un bébé dans les bras. Elle avait perdu la tête, cette femme, je le voyais bien, je le voyais à la façon dont ses yeux ne cessaient de danser dans leurs orbites, et si maigre, si mal nourrie que je ne pouvais pas comprendre comment elle parvenait à tenir sur ses pieds. Elle ne m'a rien demandé pour elle, mais elle voulait que je donne du lait à son bébé. Je l'aurais fait avec plaisir, mais quand elle m'a passé le bébé, j'ai vu qu'il était mort, qu'il était mort depuis des jours. Il avait le visage ratatiné et noir, plus noir que le mien, cet être minuscule qui ne pesait presque rien, rien que de la peau ratatinée, du pus séché et des os menus... J'ai versé du lait sur les lèvres du bébé mort, et alors la femme a repris son enfant - si heureuse, si heureuse, qu'elle s'est mise à chantonner, presque à chanter, vraiment, à chanter comme en roucoulant, joyeusement."

(Ed Victory est un personnage inventé mais Sidney Orr précise que l'histoire de la femme au bébé mort est bien réelle, lue dans un livre sur la deuxième guerre mondiale.)

Sidney Orr critique La machine à explorer le temps de Wells : "Il envoie son héros dans l'avenir mais, plus j'y pensais, plus ma conviction grandissait que la plupart d'entre nous préférerions visiter le passé... J'aurais préféré de loin me retrouver parmi des gens qui ont cessé de vivre plutôt que parmi des gens pas encore nés. Avec tant d'énigmes historiques à résoudre, comment ne pas se sentir curieux de ce dont le monde avait l'air, disons, dans l'Athènes de Socrate ou dans la Virginie de Thomas Jefferson ? Ou bien, à l'instar du beau-frère de Trause, comment résister à l'envie de revoir ceux qu'on a perdus ? Voir son père et sa mère le jour où ils se sont rencontrés, par exemple, ou parler à ses grands-parents quand ils étaient enfants ?

Si un homme vivant à Londres à la fin du XIXème siècle pouvait inventer une machine à explorer le temps, il tombait sous le sens que d'autres hommes, dans l'avenir, seraient capables de la même chose. Sinon par eux-mêmes, du moins avec l'aide du voyageur dans le temps. Et si des représentants des futures générations pouvaient aller et venir à travers les années et les siècles, alors le passé comme l'avenir seraient pleins de gens qui n'appartiendraient pas au temps dans lequel ils se promènent. À la fin, tous les temps seraient viciés, encombrés d'intrus et de touristes en provenance d'autres temps et, dès lors que des gens venus de l'avenir commenceraient à influencer des événements du passé et des gens venus du passé à influencer des événements futurs, la nature du temps changerait. Au lieu d'être une succession d'instants discrets progressant lentement dans une seule direction, il s'éparpillerait en un vaste synchronisme flou. Pour le dire simplement, dès lors qu'une personne commencerait à voyager dans le temps, le temps tel que nous le connaissons n'existerait plus." 

(Voilà ! Et maintenant je relis L'invention de la solitude, autour de la figuration improbable du père disparu.) 

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