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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

samedi 6 juin 2026

Relire Paul Auster, la nuit de l'oracle



(Nous avons douze romans de Paul Auster dans notre bibliothèque et nous venons de nous apercevoir que nous ne souvenons d'aucun ou presque. Alors relire. Lutter contre l'oubli tant que la vie est encore là...)

Le narrateur de La nuit de l'oracle, Sidney Orr, est un jeune écrivain rescapé d'une maladie qui aurait dû le tuer. Après de longs mois à l'hôpital et des frais médicaux qui l'ont lourdement endetté, il marche, encore vacillant, dans les rues de son quartier. Un jour, il découvre une nouvelle boutique tenue par un Chinois étrange. Il vend toutes sortes de papiers et des carnets bleus portugais. (Le Portugal reviendra tout au long du roman). 

C'est sur l'un de ces carnets qu'il se lance dans l'écriture d'un roman inspiré du Faucon maltais de Dashiell Hammet. Nick Bowen échappe d'extrême justesse à la mort via une gargouille s'étant détachée du onzième étage d'un immeuble et décide de changer de vie. Radicalement. En disparaissant à Kansas City où personne ne le connaît. Où va le mener sa rencontre avec un chauffeur de taxi qui collectionne des annuaires téléphoniques du monde entier dans un vaste souterrain afin de préserver la mémoire des vivants et des morts ? Sa femme, Éva, parviendra-t-elle à le retrouver ? Est-il seulement encore vivant ?

Dans le même temps, espérant gagner un peu d'argent, Sydney accepte un travail de commande : imaginer une autre version de La machine à remonter le temps de Wells. Il fait part au lecteur des multiples embûches et impasses qui menacent l'acte d'écrire, surtout quand il faut se confronter aux paradoxes des voyages temporels et que, de surcroît, le passé, le présent et le futur brouillent inextricablement les étapes de sa vie.

Alors, Sydney narre aussi l'existence de son couple avec la belle Grace et ce n'est pas toujours, loin s'en faut, un long fleuve tranquille. Surtout quand elle annonce qu'elle est enceinte. Il raconte aussi ses entretiens avec John Trause, son aîné en littérature assailli par des caillots sanguins dont les promenades dans ses artères pourraient s'avérer fatales. 

Incipit :

" Je relevais d'une longue maladie. Quand arriva le jour de ma sortie de l'hôpital, c'est à peine si je savais encore comment marcher, à peine si je me rappelais qui j'étais censé être... On m'avait donné pour mort et maintenant que, mystérieusement... j'avais échappé à la camarde, quelle autre possibilité s'offrait à moi que de vivre comme si un avenir m'attendait ?

Je commençai par de petites sorties, pas plus d'un ou deux pâtés de maisons depuis chez moi, et puis je rentrais... Même à l'allure très réduite que j'arrivais à soutenir, la marche provoquait dans ma tête une étrange impression de légèreté  aérienne, un fouillis de signaux confondus et de connexions mentales entrecroisées. Le monde rebondissait et nageait sous mes yeux, onduleux comme des reflets dans un miroir déformé, et chaque fois que je m'efforçais de regarder une chose précise, d'isoler un détail du flot des couleurs tournoyantes - un foulard bleu noué sur la tête d'une femme, par exemple, ou le feu arrière rouge d'un camion de livraison - , il commençait aussitôt à se briser et se dissoudre, à disparaître comme une goutte de teinture dans un verre d'eau. Tout tremblotait et vacillait, s'éparpillait en tous sens et, pendant plusieurs semaines, j'eus de la difficulté à discerner où s'arrêtait mon corps et où commençait le reste du monde. Je me cognais aux murs et aux poubelles, je me prenais les pieds dans des laisses de chien et des bouts de papier flottants, je trébuchais sur le plus lisse des trottoirs. J'avais vécu toute ma vie à New York, mais je n'en comprenais plus ni les rues ni les foules et, à chacune de mes petites excursions, je me sentais comme perdu dans une ville inconnue."

Et si, in fine, le destin de chacun de nous n'était qu'une fiction ? Vaste question depuis la nuit des temps, ressassée magnifiquement par Paul Auster. 

La nuit de l'oracle est toujours disponible en collection de poche Actes Sud. 


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