Pauline de Théus, fille d'un médecin des pauvres et bonne tireuse au pistolet autant que bonne cavalière, est un personnage dont j'imagine facilement l'incarnation. Sans doute l'ai-je déjà croisée lors de mes vagabondages dans les rues de mon quartier !
Dans le roman, sa première apparition se présente à Angelo par des fragrances entêtantes. Déposées sur un mouchoir délicat dont le fringant colonel, tout à ses fièvres mélancoliques, s'empare. Là, dans ce pavillon à l'écart du château, au creux du silence bercé par les hautes ramures qui frissonnent sur la peau.
Mais Pauline n'apparaît physiquement qu'à l'avant-dernier chapitre. J'avais oublié qu'elle tardait tant à se montrer. Jean Giono a voulu faire travailler les fantasmagories d'Angelo qui s'ennuie prou après sa fuite du royaume de Sardaigne. Le fils de la duchesse Pardi ne brille plus dans son uniforme chamarré. Son sabre qui a occis un baron espion pour le compte des Autrichiens ne sort plus que pour quelques exhibitions salonnardes chez un maître d'armes. Et la ville de Gap est une endormie sans attraits. Il s'y passe pourtant des choses étranges à l'entour. La noblesse légitimiste, on est en 1832, supporte mal la monarchie de Juillet. Le marquis de Théus, mari de Pauline, et le vicaire général de l'archevêché entretiennent bien des énigmes. Qui sont ces cavaliers allant parmi les yeuses sous la pleine lune ? Qui a arrêté la diligence de Marseille et volé la caisse de la Trésorerie générale ? La maréchaussée est sur les dents. Quant au rôle d'Angelo, occupé à tramer des liens avec quelques exilés de sa patrie, le lecteur s'interroge. Tantôt on lui suggère de se cacher, de s'esquiver par des portes dérobées, tantôt on l'incite à se montrer dans la bonne société, avec une chanteuse d'opéra notamment. Et on ne sait jamais vraiment qui est ce "on". La sœur du marquis, vieille ardente qui n'a pas sa langue dans sa poche, est-elle dans le coup ? Et l'archevêque ? Et Pauline elle-même ?
Voilà bien tout un théâtre en ses coulisses, servi par une écriture souvent dix-huitièmiste. On devine le plaisir de Giono en ses trompe l'œil aventureux. Et que va-t-il se passer avec Pauline, sachant la façon qu'elle a d'être sans façon ? Jusque dans sa chambre où elle demande au colonel soudain empoté de lui mesurer la taille au ruban, en appuyant bien là où il faut appuyer... Ah ! L'audacieuse aux yeux verts, qui frémit et rougit, qui refrémit...
Extraits :
"Cette odeur était si charmante qu'il tomba en rêverie. Il resta planté devant une bibliothèque basse, où il venait d'apercevoir les elzévirs d'une petite édition de l'Arioste, de Shakespeare et de Calderon. "Quel est l'être passionné, se dit-il, qui a inventé de porter ce parfum et laisse ainsi des traces devant tous les pas que je fais depuis que j'ai poussé la porte vitrée de cette façade pâle, si harmonieuse et si noble ? Si cette marquise caustique qui n'a presque pas parlé aujourd'hui, mais n'a pas cessé de me regarder d'un air amusé avait quarante ans de moins, je dirais que c'est elle. Elle a dû être fort capable, dans sa jeunesse, d'arborer ainsi ce besoin de l'ultra. Mais il faut à peine ici vingt ans. Ceci n'est pas porté par souci d'élégance : c'est le romarin d'Ophélie".
"Il reprenait peu à peu ses esprits en parlant, malgré les immenses yeux verts immobiles qui ne le quittaient pas du regard. "Votre femme de chambre prendra ces mesures avec beaucoup plus d'exactitude que moi."... "J'ai vécu jusqu'à présent dans des casernes, dit-il très innocemment, et vous ne pouvez vous imaginer comme il faut prendre l'habitude d'être brutal pour arriver à gouverner mille conscrits qui sont les maîtres dans leur famille ou dans leur ménage. J'ai peur de paraître sans délicatesse auprès d'une femme aussi gracieuse que vous."
nb : elzévir : livre imprimé en Hollande entre la fin du seizième siècle et le début du dix-huitième, de petit format et avec une police de caractères particulière.












