mercredi 6 novembre 2019

Hideo Furukawa, Soundtrack

Résultat de recherche d'images pour "soundtrack furukawa"Comment dire ? Lorsque les mots viennent à manquer pour définir un roman, tant ils sont nombreux, c'est que le chroniqueur se trouve en présence d'un phénomène rare.
Soundtrack, du Japonais Hideo Furukawa, est, à tout le moins, une bande-son particulière. Peut-être faudrait-il, pour en préciser le mouvement, recourir au talent du pornoaste du livre ! Mais ce serait aller vite en besogne. Commençons par la scène inaugurale. D'avant le commencement. Le lecteur pourra s'imaginer dans un récit de Daniel de Foe.
Une île déserte. Un jeune Robinson de six ans, Touta, s'y trouve violemment projeté. Presque dans le même temps, une jeune Robinsonne, quatre ans et demi, Hitsijuko, y accoste aussi. Tiens donc ! Adam et Eve annonceraient-ils leur retour ? 
Nous sommes à la fin du vingtième siècle. Le paradis a du plomb dans l'aile (de corbeau) au Japon comme ailleurs. Le réchauffement climatique transforme la mégalopole de Tokyo, dans ses entrailles comme dans ses altitudes, en un enfer inextricable. La ville inondée est submergée par toutes sortes de migrations humaines et animales. Des milices fascistes s'arment lourdement dans les souterrains désaffectés du métro et sèment la terreur avec la complicité de la police ou des yakusas. Des mères de famille défilent fièrement dans les rues avec leurs nouveau-nés cent pour cent japonais... Mais, cependant que les citadins les plus fortunés cherchent à fuir ou à tirer profit du naufrage, des résistances s'organisent. Un ancien technicien du réseau électrique répare gratuitement des installations endommagées. Des prostituées enfilent des blouses d'infirmière et se mettent au service d'un chirurgien immigré de Bogota. 
L'espoir n'a pas dit son dernier mot. Après moult péripéties, Touta et Hitsijuko, désormais adolescents dans les années deux mille, prennent leur destin en main. Chacun à sa façon toute d'étrangeté. Le long séjour passé sur l'île a imprégné différemment leur corps et leur conscience. Avec d'autres personnages tout aussi singuliers, dont le corvidé Kroy juché sur l'épaule de Léni au sexe indéfini, pourront-ils survivre dans le grand chamboulement ? Le silence de la danse de Hitsijuko et de sa compagnie de girlz sera-t-il aussi efficace que le bazooka de Touta l'exterminateur ? 
Comment savoir puisque le réel est aussi insaisissable que les milliards de moustiques qui infestent la ville ? 
Le lecteur pourra peut-être lever un coin du voile avec la postface de l'auteur et les propos du traducteur Patrick Honnoré. Hideo Furukawa déclare que son roman ne se situe pas dans un futur proche mais dans un passé proche. "Ici a commencé le chant", précise-t-il avant d'exhorter au courage de faire le monde. 
Patrick Honnoré évoque un roman mythologique empreint de chamanisme comme moyen d'agir et cite en référence les deux Murakami, Haruki et Ryû, ainsi que Thomas Pynchon. 
Comment un lecteur de 2050 s'emparera-t-il de cette oeuvre ? Comment saura-t-il se constituer un présent s'il n'est pas capable de soutenir le regard d'un corbeau éploré, s'il n'a jamais pu apprivoiser le silence des images dans sa tête ?
De toute évidence, quelque chose d'autre a déjà commencé. De nouvelles voies maritimes apparaissent avec de nouvelles îles. Les humains n'en ont pas fini de marcher. Les corbeaux n'en ont pas fini de voler.

Soundtrack de Hideo Furukawa est disponible aux éditions Picquier poche et coûte 13 euros.

image babelio.com

samedi 26 octobre 2019

François Mauget, ouvrier de l'impossible



François Mauget, qui aimait autant la terre que les étoiles, vient de nous quitter à l’âge de soixante-huit ans. Fondateur du théâtre des Tafurs à Bordeaux, il est également le créateur du festival de poésie Demandez l’impossible en 1999. Pendant près de vingt ans, dans toutes sortes de lieux, (halles, amphithéâtres, base sous-marine, musées, rues et places, aires de gens du voyage, écoles, bibliothèques et même autobus…), ses comédiens et lui-même, accompagnés de musiciens, ont mis en voix et gestes des dizaines de poètes contemporains venus de tous les continents, de tous les horizons. Les auteurs présents prolongeaient le spectacle par la lecture d’inédits et embrassaient, émus, l’homme qui venait de donner du corps à leurs vers.
Résultat de recherche d'images pour "françois mauget"La poésie selon François Mauget ne se haussait pas du col avec la bouche en cul de poule. Elle prenait le monde à plein cœur, faisait ribote avec Jean-Claude Pirotte puis, sensible aussi au mysticisme païen, arpentait les premiers chemins de l’homme avec Françoise Hàn.
Dans le même temps, sous la lumière encore un peu grise de mars, la compagnie des Tafurs ouvrait la porte des écoles qui souhaitaient inviter le printemps à la table des mots. Dans les couloirs et sous les préaux, avec parfois les poètes eux-mêmes, les élèves retrouvaient leur enfance grave et légère. Ils écrivaient en prose ou en vers dans la liberté la plus totale puis, juin venant, un recueil de tous les textes était publié et des ballons porteurs de rimes étaient lâchés dans l’azur, applaudis par les familles et les passants réunis. Avant de boire un verre et de savourer quelques amuse-gueules.
François Mauget, qui ne désespérait pas de l’humanité malgré ses turpitudes, a gardé toute sa vie son pouvoir d’indignation et, cela va souvent de pair, son pouvoir d’aimer. Sa volonté a fait le reste qui n’est pas que littérature, la gratuité des spectacles notamment. Il a offert, en ouvrier tenace, l’impossible aux hommes et aux femmes venus l’écouter : ouvrir à tous les semaisons du poème. Dans la mélancolie comme dans la joie.

Outre Jean-Claude Pirotte et Françoise Hàn, les auteurs suivants ont été mis en voix par François Mauget et ses comédiens : Valérie Rouzeau, Seyhmus Dagtekin, Raymond Federman, Frankétienne, Anise Koltz, Salah Al Hamdani, Tania Langlais, Murièle Modély, Raúl Nieto de la Torre, Albane Gellé, Lionel Bourg, Isabelle Lévesque, Ritta Baddoura, Marcel Moreau, Antonio Placer, Jean-Paul Michel, Christian Prigent, Michel Ohl, Antoine Emaz, Jacques Abeille, Donatien Garnier, Abdallah Zrika, Mohammed El Amraoui, Thierry Metz, Florence Vanoli, Brigitte Giraud, Max Rippon, Jyrki Kiiskinen et Abbas Beydoun… parmi bien d’autres…


photo jeanpoustis.over-blog.com

mardi 22 octobre 2019

La revue Vol

Les premiers pas des revues littéraires sont toujours émouvants. Le chemin, sur la page et dans les marges, hésite autant qu'il se précise, s'affirme dans son tâtonnement même.

La revue toulousaine Vol, née au début de cette année, "s'annonce  pour l'instant bimestrielle" et "sans thèmes prédéfinis". Abel Kabach et Hervé Gouault, en compagnie de Christine Saint-Geours et Cendres Lavy, convient les auteurs et les illustrateurs "à créer sur plusieurs numéros". C'est le cas de Charles Pennequin, connu notamment pour ses improvisations sonores.
En quatre numéros, (de zéro à trois), des voix de toutes les tessitures, chuintantes comme grinçantes, prennent à bras le corps "l'incurable retard des mots"*.
"Nous ne savons plus lire l'intrigue des choses ni croiser les visages de nos histoires", écrit Abel Kabach, cependant qu'Hervé Gouault s'interroge : "ton monde est-il aussi un château de cartes ?"
Ce pourrait être là comme une profession de foi de la revue : tenter d'élucider ce qui échappe dans un monde de plus en plus incertain.
Au cours des parutions, le lecteur chemine avec Stéphane Bernard et Brigitte Giraud, Fabrice Farre et Murièle Modély, Marc Sastre et Claire Massart... Dans la livraison d'octobre, c'est Jazz, sept ans, qui allume la lumière : "Laisse-moi / croire encore un peu / qu'un jour on pourra / accrocher les météorites / à nos jambes de pierre". La poésie égyptienne y est présente avec Mohsen Elblasy et la performeuse "motsicienne" Râjel nous offre ses "commotions organiques".
Du côté des illustrations, des encres de Sophie Brassart côtoient les sinuosités printanières d'éta-K, (n°1), les noir et blanc très prononcés d'Hélène Bautista s'invitent dans les conversations grises de Cendres Lavy, (n°2), et le corps penché de Sandrine Arakélian, hanté par des pétales carnivores, interroge le corps rayé-tronqué de Valentina Chambrin, (n°3).

Extraits ultra brefs :

De ces années égarées, je me demande souvent ce qu'il en restera. Des frissons, des images avalées, un dialogue persistant avec le plâtre. (Hervé Gouault)
*
Il suffit parfois d'ouvrir la fenêtre,
de tourner mes épaules comme des gonds.  (Christophe Sanchez)
*
il n'y a rien à comprendre mais quand même
vous aimeriez bien pleurer la glace qui bloque votre
for intérieur (Heptanes Fraxion)
*
La tapisserie se décolle et montre la chair pourrie des murs
pour l'instant on peut dire qu'il n'y a pas de problème
la terre est toujours sous mes pieds (Cédric Soubrouillard)
*
Et les oiseaux seront témoins
De la blessure des papillons
Dans le giron des roses. (Hafid Saïdi)
*
La revue Vol, 32 pages, imprimée sur papier recyclé, est accessible au prix modique de 4 €. Vous pouvez la commander à l'adresse suivante volrevuvol@gmail.com en ajoutant une somme laissée à votre discrétion pour les frais de port.

* Citation d'Alain Jouffroy
Image 1 Valentina Chambrin
Image 2 Sandrine Arakélian

mercredi 9 octobre 2019

De la croyance et du singe qui ne rit pas





Résultat de recherche d'images pour "singe"La croyance, religieuse ou non, fait partie de l’homme de sa naissance jusqu’à sa mort. Elle le constitue dans toutes les dimensions du sujet. Cette assertion de la pensée commune est elle-même une croyance car, dans le langage et les situations ordinaires, croire et penser sont des synonymes proches.
Dans la mesure où elle est tenue pour vraie, elle intègre sans qu’il y paraisse le champ du savoir dont elle écarte souvent toute possibilité de doute. Dans de trop nombreux cas, elle peut déboucher sur une forme de totalitarisme. Lequel, la chose est connue, prend notamment sa source dans la langue incantatoire des religions du Livre et dissémine ses sentences dans tous les domaines de l’activité humaine : arts, sciences, politique, économie, droit, mœurs, traditions. Religieuse aussi à sa façon de promettre un avenir radieux, la croyance en la doctrine communiste, dévoyée par des potentats sanguinaires et leurs appareils, a également beaucoup sévi sur tous les continents, vidant les esprits et remplissant les cimetières.
Notre vingt et unième siècle, ce bateau ivre de promesses et de chimères profanes autant que mystiques, réunit dans un syncrétisme inquiétant les croyances les plus ancestrales et les croyances les plus technologiques. Aujourd’hui, par exemple, on peut croire sans sourciller que les clones du futur seront victimes d’envoûtements et commettront des assassinats. Ou que les extraterrestres oeuvrent pour que le ciel nous tombe sur la tête. D’autant plus que la Terre est plate, n’en déplaise aux astronautes dont les images d’une planète bleue toute ronde sont des faux grossiers.
Ce sont là, bien sûr, des cas extrêmes. Les illuminés qui croient qu’un jour le ciel se décrochera de l’azur comme un plafond vermoulu entraînant du même coup la chute de Dieu dans la boue, ne sont que quelques cohortes isolées sans capacité de nuire vraiment. Mais, en matière de croyance totalitaire, le pire est toujours certain. L’histoire récente des terrorismes islamistes le prouve cruellement. Les tueries des suprématistes blancs aux Etats-Unis aussi.
L’actuelle falsification des images et l’immédiateté de leur publication, à la portée de tout un chacun sur un téléphone portable, renforce les dérives mortifères de tous les fanatismes. Dans la Grèce antique, la création d’un mythe et sa propagation dans l’opinion publique prenaient plusieurs décennies voire plusieurs siècles. De nos jours, les rumeurs les plus folles auxquelles on croit dur comme fer s’installent dans les esprits en vingt-quatre heures via les réseaux sociaux. Une telle vitesse laisse peu de temps à la pensée pour qu’elle se dessaisisse de la croyance, d’autant qu’une rumeur en chasse une autre tambour battant tout le long des jours.
Mais venons-en à notre singe qui ne rit pas. Avec ces propos tenus lors d’une soirée festive par un homme d’une cinquantaine d’années, sobre et calme, au verbe clair. Il dit : « on nous ment comme on nous a toujours menti. La théorie de Darwin est fausse. Nous ne descendons pas du singe. C’est impossible. Nous ne sommes pas des animaux. » Et il fait l’éloge de la suprématie de l’homme dans l’univers. Ses interlocuteurs l’écoutent. Ne lui opposent aucun argument. Ne lui demandent même pas qui est le « on » qui nous mentirait et pourquoi. Ils sont sidérés, voire fascinés par la croyance absolue de l’individu qui ne fait plus confiance à la science. Il n’a, du reste, pas lu la moindre ligne de Darwin, qu’il a choisi d’ignorer.
Cette question de la confiance, (dans les systèmes économiques, politiques, sociaux et les corps constitués qui les représentent) s’inscrit dans un rapport inversement proportionnel à celle de la croyance. Moins on a confiance et plus on croit. On nous ment, répète le quidam qui n’imagine pas qu’un singe puisse rire puisque le rire est le propre de l’homme.
Et le mensonge est si général que s’impose une croyance générale, qui fait genre, qui devient réalité de substitution. Cette réalité de substitution n’est cependant pas universelle. Elle varie selon que l’on est sachant présumé ou ignorant présumé. Cramponné à ses statistiques comme l’anatife à son rocher, l’économiste libéral croyant est convaincu de détenir le vrai à la centimale près et que cette vérité doit régir toute vie dans la Cité. Cramponnée à son éprouvé, la ménagère qui a du mal à joindre les deux bouts de son portemonnaie est totalement sûre que tout augmente dans les magasins et que les chiffres du pouvoir d’achat sont trafiqués. La confiance perdue devient défiance si les tensions sociales s’exacerbent. Et va même jusqu’au soupçon d’autrui. L’anathème alors n’est jamais loin, les croyances ataviques étant aussi intransigeantes que les croyances religieuses.
Heureusement, tous les croyants ne sont pas des enragés du prosélytisme. Ils sont nombreux à accepter que le singe puisse rire tant que le contraire n’a pas été prouvé. Et leurs croyances sont le plus souvent inoffensives. Les patients qui consultent un spécialiste de la réflexologie plantaire ou un ostéopathe qui pratique la désengrammation admettent volontiers que leur démarche intrigue leur entourage. Les rêveurs qui, sans être mystiques, considèrent qu’une partie d’eux-mêmes leur survivra sous la forme d’une énergie volatile sont des poètes qu’on peut aimer écouter. Leur croyance est séduisante, enjolive le quotidien quand il est trop gris et les enjolive eux-mêmes d’un petit grain de folie assumé voire revendiqué.
Enfin, et peut-être aurait-il fallu commencer par-là, la croyance que l’avenir peut être révélé afin d’en infléchir le cours reste d’autant plus ancrée y compris dans les esprits dits rationnels que nos civilisations technologiques subissent une accélération sans précédent. Personne ne lit plus dans les entrailles des oiseaux mais la consultation de l’horoscope est un usage encore largement partagé. Les séances de voyance à distance procurent aux charlatans de tout acabit des subsides confortables.
L’engouement pour les sites de météo sur internet n’est évidemment pas de même nature puisque le temps qu’il fera ne peut être modifié par aucune action humaine. Cependant, avec des prévisions à quinze jours, ces sites transforment la science en croyance. Les météorologues ont beau répéter qu’ils ne savent pas prévoir au-delà de quatre cinq jours s’il pleuvra, ces nouveaux dévots gardent le pouce collé à leur écran, oubliant même de regarder le ciel pour deviner si le soleil brillera.
Notre singe qui ne rit pas est peut-être plus sage. Son intelligence est-elle perméable à la croyance ? Si oui, dépasse-t-elle le stade pratique pour y accéder ? Auquel cas, rit-il d’autant moins que le grand Tout lui échappe comme il continue d’échapper à l’homme ?
Mais c’est encore et toujours une autre histoire, tout en étant la même, que vous allez entendre.





Conversation pâtissière

-         En fait, si j’ai bien compris, l’inventaire des croyances est plus épais qu’un millefeuille.
-         La métaphore pâtissière me convient. De la pâte et de la crème. La pâte de la profondeur imprègne la crème de la surface et inversement. C’est le syncrétisme. Et pour rester dans la métaphore, je dirais que c’est un syncrétisme à prise rapide. Comme le béton du même nom.
-         Et on en est prisonnier si on y trempe le doigt ?
-         Oui. Les anciennes mythologies ont mis des siècles à s’imposer à la pensée commune. Elles ont été fondatrices de quelque chose d’indéfini dans l’humain pour son interprétation du monde. Elles ont généré des récits et inspiré la psychanalyse par exemple. A côté d’elles, les mythologies technologiques contemporaines sont des produits jetables. Je ne sais pas comment elles pourront, sans durée, fonder quoi que ce soit. Elles emprisonnent plus qu’elles ne libèrent.
-         Il en restera bien quelque chose. Parions que Neil Armstrong accédera au statut de héros mythologique. De même pour le premier homme qui marchera sur Mars.
-         Peut-être. A la condition que l’oubli puisse accomplir son œuvre.
-         Comment ça ?
-         L’oubli permet de recomposer des récits à partir de souvenirs résiduels. Mais est-il encore seulement possible quand toute trace numérique est conservée par les big data ? Et il faudra compter avec l’avalanche des croyances crépusculaires engendrées par le soupçon global.
-         Le millefeuille sera indigeste.
-         Et le béton armé.
-         Ce qui ne fera pas rire ton singe !
-         Je m’inquiète pour lui en effet. Il est déjà victime des croyances dans l’économie quand on détruit ses forêts.
-         Quelles croyances dans l’économie ?
-         Celle de la croissance perpétuelle. Elle a déjà beaucoup tué. Elle continue. Des peuplades au Brésil sont menacées sous le règne mortifère de Bolsonaro. La France s’apprête à défigurer la forêt guyanaise pour quelques pépites. Alors, oui, mon singe pleure. Peut-être croit-il que le ciel va lui tomber sur la tête.
-         Euh ! La fièvre de la jungle te fait perdre la raison, non ?
-         Qui sait ? La pensée du singe est suffisamment élaborée pour engendrer des émotions complexes. Pourquoi pas des croyances ! D’autant que celle du ciel qui tombe sur la tête est l’une des plus archaïques. D’ailleurs, elle persiste chez les hommes. Il y a même une association du même nom*.
-         Des hurluberlus.
-         Oui. Mais possédés par la pensée totalitaire conspirationniste. Prêts à glisser dans la banalité du mal. Parfois sans s’en apercevoir.
-         Change de lunettes ! Tu vois tout en noir.
-         Tu as raison. Il y a aussi le gris. Le gris du béton.


*L’association Le ciel nous tombe sur la tête dénonce des épandages aériens de produits chimiques dont le but serait de modifier le climat. Lesquels sont démentis par toute la communauté scientifique mondiale.







dimanche 29 septembre 2019

Jindra Kratochvil, toutes mes pensées ne sont pas des flèches

Aucune description de photo disponible.La seule chose dont Jindra Kratochvil soit vraiment sûr, c'est que "le tout premier jour de l'univers fut un mardi".

Son recueil de proses fragmentaires toutes mes pensées ne sont pas des flèches se présente comme un relevé des incertitudes du réel ordinaire et cosmique. A tel point [qu'il se pourrait que notre époque ne soit pas la nôtre]. D'autant que les mouvements du temps ne sont pas clairement identifiables. 
Comment résister alors à l'effet de serre du désenchantement dans un monde si souvent cul par-dessus tête ? Comment s'accommoder du charabia des séminaires et des télécommandes aux boutons "si désespérément nombreux" ? Comment se retrouver dans la profusion fumeuse des sciences dites alternatives  et les "avertissements indispensables " au consommateur ?

Le parti du rire grinçant, très grinçant, apparaît comme la solution la plus viable. Puisque le "monde se fait chier", autant s'intéresser à "l'appellation officielle de la face striée des steaks hachés" ou à la fonte du fromage dans les paninis, sans perdre de vue qu'il existe une galaxie en forme de brocoli. 
Le réel serait-il comestible en ses traces résiduelles et la grande peur conjurée ?
Jindra Kratochvil avoue son impuissance à répondre à une question pareille. Avec des pensées dont l'étendue est inférieure au millimètre, ses flèches atteignent peu souvent leur cible. La cible mouvante de l'absurde dans tous ses états, qui empêche l'entendement d'aborder à quelque rivage que ce soit.

Au jeu des appariements littéraires, Jindra Kratochvil étant originaire d'un pays qui n'existe plus en tant que tel (la Tchécoslovaquie), on peut penser à l'univers parfois baroque de Bohumil Hrabal dans Une trop bruyante solitude, revisité par le facétieux inventeur de villes invisibles que fut Italo Calvino.

Extrait :

la petite porte

N'oublions pas que la petite porte par laquelle on passe dans un univers parallèle peut se cacher n'importe où : derrière une vieille armoire, sous l'évier de la cuisine, au fond du placard où sont stockés les vêtements d'hiver. Elle n'aime pas trop être dérangée, la petite porte, elle cherche toujours à se faire oublier.
Sans doute pour éviter d'être malencontreusement prise pour une solution miracle.

Ce premier recueil, très réussi, est une suite de gourmandises à lire et à dire avec jubilation et nous attendons d'ores et déjà la suite. Il est édité par les toutes nouvelles éditions le clos jouve à qui nous souhaitons les plus belles aventures. toutes mes pensées ne sont pas des flèches coûte 19 euros.

vendredi 13 septembre 2019

Jérôme Lafargue, Le temps est à l'orage

Résultat de recherche d'images pour "le temps est à l'orage"Un guerrier peut-il devenir troubadour ? Un troubadour parfait ? Peut-être faut-il, même à vingt ans, disposer d'une mémoire très ancienne pour en arriver là.
L'histoire du tireur d'élite Joan Hossepount ne commence pas à la fin des années quatre-vingt dans un bourbier où [les pétales jaunes d'un champ de jasmin se parent de gouttelettes de sang] mais le 2 décembre 1805 dans la neige boueuse d'un plateau près du village d'Austerlitz. Son ancêtre Guilhem Hossepount, seize ans, tue un officier autrichien à deux cents mètres de distance. La précision de son tir éblouit un vieux grenadier de la Garde Impériale et ouvre sa vie à des chemins qu'il n'aurait jamais pu imaginer.
Devenu luthier, sachant désormais lire et écrire, Guilhem construit sa maison dans un hameau landais qui donne sur la forêt et les lacs d'Aurinvia. Un hêtre multiséculaire pousse non loin de là. Aurait-il des pouvoirs comme le frêne scandinave Yggdrasil, cet "arbre divin, mythique source de la vie et maître des destins, lien entre les mondes souterrain, terrestre et céleste" ?
Bien longtemps après, Joan l'étreint régulièrement, lui parle en gascon et en latin, puise des forces pour apprivoiser les tumultes de son existence hantée par trop de morts, dont celles de Will et de sa compagne Anna.
Mais il y a sa fille espiègle qui lui fait "l'effet d'un philosophe en culottes courtes". Mais il y a l'ami Ernest dont il fréquente la librairie pour ses recherches sur son aïeul et le plaisir inquiet de la conversation.
C'est que de graves menaces pèsent sur la forêt et les lacs d'Aurinvia. Des individus s'y livrent à des mises en scène macabres. Lourdement armés, ils ont creusé une tranchée...
Mystérieusement aidé par son chat, Joan retrouve leur trace et l'instinct du guerrier malgré lui qu'il a été, jusqu'à en vomir.
L'orage gronde sur la terre comme au ciel. Un orage peuplé de chimères océanes qui orchestrent une énigmatique partition.
Il faudra beaucoup de temps à Joan pour la déchiffrer et devenir un troubadour parfait au café du Vieux marin où il chante, accompagné de sa guitare, ses compositions de la vie ordinaire. Et beaucoup d'expérience pour comprendre que "le monde n'est ni simple ni complexe, il n'est que ce que l'on décide d'y projeter soi-même".

Jérôme Lafargue signe avec Le temps est à l'orage un roman dont l'écriture manie aussi bien la violence que la tendresse. Sans outrance ni mièvrerie, il offre au lecteur ému de belles pages sur l'amitié. Ses descriptions des tourments géologiques de la terre comme celles de l'atelier de Guilhem sont d'une précision qui élargit dans l'imaginaire la signification du moindre détail. Enfin, sa relation des mythologies rurales liées à l'errance intérieure du personnage rappelle, ici ou là, les travaux de l'historienne et archéologue Fred Vargas.

Extrait :

"Un hêtre géant a alors crû, protégé par l'entrelacs de ruisseaux, d'étangs et de cascades. L'un de ses rejetons, celui-là même situé à proximité de la maison, s'est approché de la mer, comme pour s'acquitter d'une dette ancienne. Au fil des siècles, des inondations et des bouleversements géographiques, deux autres lacs sont venus tenir compagnie à l'étang des Lucioles, s'établissant sur des plateaux dominant la plaine et la côte océane à plus de trois cents mètres de hauteur. Chacun avec son histoire, sa toponymie, sa légende.
Le lac du Loup, mare où venaient s'abreuver des meutes de ces animaux tantôt despotes, tantôt pourchassés et trouvant refuge dans la forêt.
Le lac Malenconia, "mélancolie" en gascon, car s'y rejoignaient les âmes tristes et souffrantes ; plonger son regard dans ses eaux blanches apportait la vision sans équivoque de ce qui vous attendait : peine infinie, rémission provisoire ou rebond définitif."

Le temps est à l'orage de Jérôme Lafargue est publié aux éditions Quidam et coûte 18 euros.

image motspourmots.fr

jeudi 12 septembre 2019

Pourquoi je soutiens encore les Gilets jaunes

Résultat de recherche d'images pour "gilets jaunes bordeaux"Plusieurs personnalités du monde de la culture ont apporté leur soutien au mouvement des Gilets jaunes. Parmi elles : Danièle Sallenave, Michel Onfray, Edouard Louis, Pierre Perret et même, au début, Alain Finkielkraut. La plupart sont issues des milieux populaires. A l'opposé, d'autres personnalités ont dénoncé d'emblée ce mouvement tout en lui concédant mezza voce une certaine légitimité. Parmi elles : Bernard-Henri Lévy, Luc Ferry et Yves Calvi. La plupart sont issues des milieux les plus aisés.

Mon propos n'est pas de creuser jusqu'à la caricature le sillon des antinomies sociales. Je ne suis ni un ouvriériste béat ni un pourfendeur systématique du grand patronat. Un constat s'impose cependant à l'observateur attentif. 
L'accroissement des inégalités depuis quarante ans menace la cohésion des sociétés occidentales et l'idée même de démocratie s'en trouve malmenée.
L'abdication des gauches de gouvernement, gentrifiées, est vécue comme une trahison par la "France d'en bas". L'effondrement de la représentation syndicale aggrave notoirement le sentiment d'abandon. Le désarroi des gens de peu* se transforme en un désespoir qui s'exprime par une montée des violences physiques et symboliques. Des groupuscules de toute sorte (petits délinquants des banlieues mises au ban, militants de l'ultra-gauche comme de l'ultra-droite) commettent des exactions qui parasitent la lisibilité du mouvement incapable de se structurer. 
L'opinion publique, longtemps favorable aux Gilets jaunes, se retourne contre eux. L'émotion générée par le spectacle des manifestants éborgnés s'éloigne, remplacée par celle qu'engendre le retour des vitrines brisées, des voitures de police incendiées.

L'observateur attentif que j'essaie d'être doit mettre à distance ses propres ressentis. Les violences sont constituées de mécanismes qu'il convient de démonter avec une précision horlogère et sans a priori idéologique. 
La première violence, attestée par l'historiographie, émane du pouvoir économique et financier. Pline le jeune le remarquait déjà il y a près de deux mille ans dans l'une de ses lettres. Un organisme aussi peu suspect de gauchisme que l'O.C.D.E le reconnaît régulièrement dans ses publications. En août 2017, une note de la banque d'investissement Natixis en désignait les dérives contre-productives et prédisait les événements que nous vivons depuis novembre dernier. 
La deuxième violence émane du pouvoir politique. Dans la foulée de Margaret Thatcher  et de Ronald Reagan, la plupart des gouvernements européens, de gauche comme de droite, ont raboté les avantages "acquis" par les populations au cours du vingtième siècle. De coup de rabot en coup de rabot, le système de la protection sociale en France risque un dépérissement irrattrapable.
La troisième violence émane du pouvoir médiatique. Maupassant en témoignait dans son roman Bel-Ami en 1885 et il n'était pas de gauche. Mais elle s'aggrave avec la multiplication des chaînes d'info en continu. Les éditorialistes répètent jusqu'à s'en étourdir les mantras de la dérégulation économique. Ceux de la presse traditionnelle, au Monde comme au Figaro, leur font chorus.
Ces trois violences conjuguées agissent comme un rouleau compresseur des esprits résignés. "Il faut être réaliste ; on ne peut pas faire autrement." "Il y a des contraintes budgétaires à respecter." "La dette est colossale ; nos enfants devront la rembourser." Réalisme. Contrainte. Dette. Ces trois piliers de la doxa.
Les esprits résignés des chômeurs de longue durée, des titulaires du R.S.A, des retraités à moins de mille euros par mois se résignent un peu plus. Certains, ayant perdu toute estime de soi, finissent par se sentir presque coupables.
Mais, dans le même temps, ils apprennent que tel capitaine d'industrie a fraudé au Japon, que l'épouse de tel homme politique a perçu des rémunérations pour un travail non effectué, que tel ministre du budget a dissimulé dans une contrée frontalière  de substantiels avoirs ou, encore, que les dons aux associations et les subventions accordées aux P.M.E ont diminué  significativement du fait de la transformation de l'I.S.F en I.F.I...
L'effet grossissant des lucarnes télévisuelles et le flux pestilentiel des réseaux sociaux compressent alors toute faculté d'entendement. Les hommes politiques s'en mettraient tous plein les poches avec la complicité des journalistes vendus au CAC 40. 
Le désarroi tourne à l'aigre. Les électeurs déboussolés écoutent les partis nationalistes qui ressuscitent les anciennes peurs. Peur du Juif. Peur de l'Arabe. Peur du migrant. Peur de l'autre en général, à commencer par l'homosexuel. Et ces peurs nourrissent toutes sortes de chimères complotistes. Elles sont d'autant plus efficaces que les technologies de la robotique et de l'Intelligence Artificielle, sur fond de dérèglements climatiques, ajoutent encore de l'angoisse qui est, souvenons-nous en, une peur sans objet.

Alors, dans un contexte où les obstacles arasent les perspectives du citoyen inquiet pour sa descendance, il suffit qu'un ministre augmente une taxe et le désarroi devenu désespoir peut dégénérer. Des scènes de guérilla urbaine, parpaings d'un côté, boucliers en kevlar de l'autre, battes de baseball contre grenades de désencerclement, développent dans l'imaginaire collectif des scénarios crépusculaires.
La violence émeutière est toujours perdante. La violence légale est toujours gagnante. Au prix d'irréparables dégâts dans la chair comme dans la mémoire, chez les manifestants et chez les policiers. 
Comment, alors, ne pas citer ces mots prémonitoires de Chateaubriand** : "essayez de persuader au pauvre, quand il saura bien lire et ne croira plus, lorsqu'il possédera la même instruction que vous, essayez de lui persuader qu'il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que son voisin possède mille fois le superflu : pour dernière ressource, il vous le faudra tuer."

Résultat de recherche d'images pour "ingrid levavasseur"Tout cela dit, le soutien que je continue d'apporter aux Gilets jaunes est également l'expression de ma mémoire émotionnelle. La raison pure, c'est bien connu, n'existe pas. Pupille de la nation à une époque où l'Etat s'appelait encore Providence, j'ai grandi dans cette "France du bas" que j'ai ensuite côtoyée pendant quarante ans comme instituteur en zone défavorisée. 
Je sais ce qu'est l'exclusion sociale. Je connais les discours condescendants voire les rictus méprisants adressés par de trop nombreux nantis à ceux "qui ne sont rien". Je constate dans mon entourage même la condamnation sans appel des employés qui arrachent des chemises et l'indulgence accordée aux fraudes des puissants au prétexte qu'ils créent des emplois. Je déplore le cynisme à peine voilé de bien des chefs d'entreprise qui, comme Alexandre de Jugnac, plaisantent sur le travail des enfants.
Alors, oui, même si 40 à 45 % des Gilets jaunes votent pour le R.N, même si quelques-uns de leurs représentants quasi illettrés véhiculent les théories du complot, je reste, de coeur comme de raison mais sans angélisme, proche de leur combat pour une vie plus digne. 
En souhaitant cependant que cessent les violences contre les commerçants et les forces de l'ordre souvent aussi mal lotis et désespérés qu'eux-mêmes.

*Pierre Sansot, anthropologue

** Chateaubriand a publié ses Mémoires d'outre-tombe en 1848 et Adolphe Thiers a fait tirer sur les Insurgés de la Commune en 1871. En 2003, Christian Poncelet du Sénat sous l'ère de Jacques Chirac, pas un gauchiste lui non plus, leur a rendu un vibrant hommage qu'il n'y a pas lieu de taxer d'insincérité.

Note de la banque Natixis https://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/natixis-la-banque-francaise-qui-craint-une-revolte-des-salaries-1238328.html

image de Gilets jaunes à Bordeaux sudouest.fr
image d'Ingrid Levavasseur, Gilet jaune de la première heure journaldesfemmes.fr