dimanche 27 mai 2018

La guerre des pauvres contre les moins pauvres

Résultat de recherche d'images pour "manif du 26 mai"Je lis sur la page facebook d'un homme de lettres et chroniqueur avisé que les Français sont trop râleurs et les agriculteurs trop pleurnichards. Notre homme, pourtant éminemment respectable et respecté, prend l'exemple d'un retraité qui râle parce que la récente hausse de la CSG ampute son revenu de 50 euros et celui de sa femme d'autant. Notre homme de lettres en déduit que le revenu de ce couple s'élève à 4500 euros nets mensuels. Donc, au lieu de regimber, ce retraité ferait mieux de cultiver ses tomates et ses courgettes plutôt que de battre le pavé avec les insoumis et autres hurluberlus de la contestation. Puis il s'en prend aux agriculteurs qui larmoient à la première grêle annoncée. Peut-être ne sait-il pas que le revenu de la plupart des agriculteurs excède rarement cinq cent euros par personne...
Les commentaires qui accompagnent l'article sont encore plus édifiants. La plupart lui faisant chorus. Ils disent en substance que les Français sont toujours à se plaindre le ventre plein et qu'ils ne connaissent pas la vraie misère. En viendraient-ils à la souhaiter ?L'un d'eux, écrivain lui aussi et publié par des éditeurs renommés, accuse carrément les râleurs d'être jaloux des riches. Argument du reste employé par le président de la République, alors qu'il sait bien que la jalousie s'exprime dans une sphère de proximité. Un ouvrier, terme considéré comme populiste, peut envier la situation de son chef d'équipe s'il l'estime moins méritant que lui-même. Mais il ne jalouse que rarement le directeur de l'usine qui appartient à un autre cercle et encore moins le PDG du groupe hors de tout cercle.

Je trouve que ce genre d'article et les commentaires suscités portent un éclairage sans fard sur ce qui advient au fur et à mesure que le libéralisme se débride : la guerre des pauvres contre les moins pauvres et inversement. L'individu qui vit avec 1000 euros demande à celui qui en gagne 2500 de boucler son claque-merde, lequel, tout en impulsivité, pourrait traiter son contradicteur de salaud de pauvre.
Pendant ce temps, les forces du CAC 40 peuvent continuer à dormir sur leurs deux oreilles. L'argent profite beaucoup mieux quand ses possédants ont les moyens de dormir par temps d'orage. Surtout par temps d'orage. " Echarpez-vous braves gens, foutez-vous carrément sur la margoulette, nous sommes à l'abri dans nos bunkers et, lorsque vous aurez fini de vous battre, nous serons encore assez malins pour faire du fric en ramassant les blessés et les morts, en reconstruisant ce que vous aurez cassé. Et puis, hein ! vos vociférations assourdissent le sens commun de la réflexion commune et cela sert aussi nos intérêts. Vous ne pensez plus à nous quand vous vous trucidez. Vous finissez même par nous oublier dans vos jugements révolutionnaires. Continuez sur cette lancée, braves gens, c'est ainsi que nous vous aimons, pour pouvoir vous tondre encore davantage !"
Autre fait notable au sujet de cette page facebook, les commentateurs sont tous des individus appartenant de près ou de loin à la population dite très éduquée et très cultivée. Comme quoi, mais cela est connu depuis longtemps, la culture n'a jamais sauvé quiconque des petites vilenies. Moi pas plus que les autres. J'ai au moins cette lucidité-là. D'ailleurs, je vais doubler le mur mitoyen qui me sépare de mon voisin, lequel survit avec le minimum vieillesse promis à l'augmentation mais à la saint glinglin. On ne sait jamais. Si  ça tourne vraiment au vinaigre, il pourrait me chercher noise.

image de la manifestation du 26 mai 2018 contre la politique libérale du gouvernement Macron-Philippe. ici.fr

Isabelle Bonat-Luciani, Et aussi les arbres

Résultat de recherche d'images pour "isabelle bonat-luciani"Et aussi les arbres d'Isabelle Bonat-Luciani est un récit autant qu'une suite poétique dont les vers ont souvent de longs déplis.
Tous les matins, la narratrice entre dans son bistrot et s'installe à sa table. Elle regarde le trompe l'oeil d'une fenêtre sur un mur. Elle se souvient, "le corps pareil au cadavre d'un animal que la mort aurait négligé d'emporter tout à fait". Une coccinelle se pose sur sa main et le souvenir grandit avec l'enfance retrouvée. En eaux troubles. Mais comment "mettre à nu les entraves" dans l'inquiétante relation avec l'inquiétant Arnaud ? Est-il totalement un homme ? Ne serait-il pas plutôt un oiseau ? A moins qu'il soit un peu les deux tout en restant enfant sous le regard de la mère dont il est l'amant !
Une femme bien étrange, cette mère ! Qui pleure comme elle pisse pour taire absolument le grand secret. Dans une famille de guingois. Le père, revenu d'une guerre de l'autre côté du monde (en Indochine ?) n'a plus d'assiduités que pour ses bouts rimés qui posent et imposent "son nombril sur la table".
La narratrice évoque son corps "irrémédiable" et [son ventre qui prend toute la place dans son cerveau] lorsque la mère lui dit que maintenant elle est formée. Elle évoque aussi le château imaginaire partagé avec Arnaud. Un château foisonnant et labyrinthique, rongé par un mal mystérieux comme dans le Gormenghast de Mervyn Peake.
Puis la coccinelle s'envole. Le souvenir s'apaise et trouve des contours plus sûrs, avec le désir inentamé. Le chant de Robert Smith (du groupe anglais The Cure), jusque là presque en sourdine, monte en puissance et apprête le corps "mince cloison poreuse" et.
Et.
Isabelle Bonat-Luciani, présentée comme une punkette qui ne craint pas la kryptonite, nous offre avec Et aussi les arbres un texte  émouvant (notamment sur "le corps en carcasse" qui maigrit...), servi par une palette allant du plus trash au plus lyrique teinté d'onirisme. Les opacités y sont aussi nombreuses que les évidences. Il faudrait peut-être changer la fenêtre du trompe l'oeil. Mais comment le vitrier saurait-il donner le jour ?
Donnons enfin la parole à Manuel Plaza qui signe l'avant-propos du livre : " Cest là que se tient IBL, je crois, dans ce non-lieu de non-dits où tout n'est que sensation, dans ce paysage qui est la demeure de chaque femme, de chaque homme, dans ce qu'ils se disent avec ou sans les mots, et qui ressemble à ce que se disent les arbres entre eux. On ne parle jamais mieux qu'à ceux qui ne sont plus là pour entendre."

Extraits :

Arnaud et son geste.
Arnaud et sa main. 
Dans ma bouche il tourne tout ce qui traîne et résiste.
Dans ma bouche il dédale
et je m'installe dans un imaginaire
où nous pourrions revenir au futur.
Je ralentis mes pas
et retiens nos innocences.
*
S'il fallait t'écrire à un endroit
la marge serait blanche
emplie de mots empêchés
tel un ciel trop loin.
Les mots se sont agglutinés dans la chair.
Toute ma peau y pense.
Elle te présume
dans le geste de ma main
où naissent les rivages
et les ravages affleurent.

Et aussi les arbres d'Isabelle Bonat-Luciani est publié aux éditions Les Carnets du Dessert de Lune. (13 €)

image Isabelle Bonat-Luciani

jeudi 17 mai 2018

Michel Bourçon, Demeure de l'oubli

Résultat de recherche d'images pour "michel bourcon demeure de l'oubli"Comment nommer les choses qui apparaissent au regard si les mots font défaut ? Sommes-nous à ce point prisonniers de notre "forteresse de viande et d'os"? Notre mémoire est-elle si malade ? Comment le mouvement entre le dehors et le dedans peut-il advenir s'il s'agit de "vivre et mourir par inadvertance"? En quel peu ? se demande Michel Bourçon dans Demeure de l'oubli.
Et c'est bien cette tentative d'identification du peu qui parcourt son oeuvre. Un simple survol de sa bibliographie en atteste, (Carnets de petits riens, Pour si peu, Poèmes de peu, Peu dans le bleu, Pratique de l'effacement, Le moindre geste, Ce peu de soi...)
Le concept de peu est exploré par l'anthropologie (gens de peu/objets de peu) autant que par la philosophie qui s'aventure aux marges du rien avant le vertige du vide. En ce sens, Michel Bourçon fait oeuvre de philosophe traversé par des questionnements anthropologiques.
Mais il est avant tout résolument poète, dans la pleine conscience de la fragilité de l'acte d'écriture pour approcher l'essentiel humain qui se dérobe. De très grands poètes comme Thierry Metz, Antoine Emaz ou James Sacré, pour ne citer que des contemporains, ont creusé ce sillon entre terre et ciel. Il se trouve, nous l'avons déjà dit ici, que Michel Bourçon est un très grand poète. Qu'il me pardonne de le répéter !

Extraits :

Où vont les heures, le souffle du printemps n'emporte pas ce on ne sait quoi qui stagne entre vitres et ciel, un mot vient en tête puis s'en va, on habite un vide d'être que la lumière dévoile aux bêtes qui nous regardent passer en ne soulevant que la poussière qui nous attend, de toute éternité.

Parfois, une fenêtre s'ouvre en nous, libère des ombres semblables à celles de grands rapaces, que la terre absorbe. Quels mots conviendraient alors, pour dire ce dans quoi on entre, sans fardeau, sans le sentiment de traîner les pieds derrière soi, ainsi, en levant la tête, nous voyons nos pensées changer de forme et les oiseaux jardiner le ciel.

Par notre présence, nous ignorons ce dont nous témoignons, ici-bas. Nous mâchons notre mémoire, des visages, des mots, nous digérons tant de choses vues, pour demeurer dans le vide avec les mains reposant sur la table, comme des bêtes fourbues qui se souviennent du corps d'une femme.

Sur la page, les mots sont des insectes morts et, à l'intérieur du corps assis à cette table, quelqu'un d'englouti peine à se faire entendre, marche durant des heures à l'aide de ce véhicule de chair et d'os, s'étonne encore d'avoir une ombre en traversant le bleu jusqu'à ce blanc immaculé d'où surgira l'hécatombe.

Demeure de l'oubli de Michel Bourçon est publié aux éditions p.i.sage intérieur. (10 €).

image p.i.sage intérieur

mardi 15 mai 2018

Jakuta Alikavazovic, L'avancée de la nuit

Résultat de recherche d'images pour "l'avancée de la nuit"L'avancée de la nuit de Jakuta Alikavazovic est un roman qui peut se lire comme un roman. A moins que ce soit un livre de philosophie, ou d'anthropologie, qu'on lirait tantôt comme un livre de philosophie tantôt comme un livre d'anthropologie.
Mais venons-en à l'histoire car il y en a une. Entre le vrai et le faux, Paul et Amélia Dehr tentent de s'aimer pour de bon dans la chambre 313 de l'hôtel Elisse où Paul exerce l'humble fonction de veilleur de nuit. Amélia, fille du propriétaire de la chaîne hôtelière du même nom, n'a à veiller, si elle le peut, que ce qui la hante et qu'elle hante en retour.
Sa mère notamment, voyageuse et auteur de "poésie documentaire" dont le rôle fut énigmatique pendant la guerre des Balkans en 1990 et après. Cette mère manquée mais comment se construit exactement une mère manquée ?
Et il y a l'amie Anton Albers, intellectuelle de réputation internationale qui donne des cours dont l'essentiel se trouve dans les digressions autour de la philosophie de la ville :
- La peur dans la ville
- La nuit dans la ville
- les architectures souterraines dans la ville...
et l'art aussi, ou encore l'expulsion de la ville comme expression du chaos, sans compter le redoutable cheval de Troie que serait l'amour que nous portons à nos enfants.
Beaucoup moins bavard qu'Anton, il y a aussi le père de Paul. Un voyage dans les îles essaiera de les rassembler. Mais c'est avec Louise , ah ! Louise ! que ce taiseux replié se dépliera. Autour des oiseaux mais pas seulement.
Et il y a, il y a , ou il n'y a pas, mais il pourrait y avoir ! Là est la force de la littérature, dans le silence assourdissant des possibles.
Autant le dire sans barguigner, L'avancée de la nuit est probablement un chef d'oeuvre. Et autant l'avouer en suivant, il est bien difficile de savoir pourquoi. Amélia Dehr n'est pas sans point commun avec la Lol V. Stein de Marguerite Duras. Comment s'appartient-elle dans la confusion des espaces et la confusion des sentiments ? Qu'y a-t-il d'absence dans sa présence et inversement ? La mise en danger du récit par le jeu subtil des flous et des incertitudes, surtout dans la première partie les nuits d'hôtel, confère au livre tout entier une puissance peu commune. La nuit avance. Elle avance jusque dans le regard des aigles qui capturent les drones dans le désert. Jusque dans le sable qui, lui, recule. Et.

Extraits :

"... la peur étend la ville. La redouble. La ville naît contre la peur mais la peur s'infiltre, et la ville devient le lieu de ce qu'elle devait tenir à distance, tenir à l'écart des murs. Il n'y aura pas de peur dans la ville de demain, répliquait Paul, la peur est à éradiquer, comme on a éradiqué le noir. L'obscurité n'existe plus depuis le 19ème siècle. Amélia dit : la peur s'adapte. Elle prononça cette phrase une fois, distinctement, mais ne la redit jamais plus ; soit qu'elle refusait, par fierté, de se répéter ; soit qu'elle n'était pas aussi sûre d'elle qu'elle le prétendait. Souvent, comprendrait Paul, Amélia avait, en dépit de sa véhémence, le voeu secret d'être détrompée. Souvent Amélia regrettait d'avoir raison."

" Un cheval de Troie. L'amour pour nos enfants est la façon dont un monde indéfendable paraît défendable et est, pour finir, défendu. Accueilli. Les mensonges. La surveillance globale. La militarisation insidieuse. Qui ne voudrait pas savoir ses enfants en sécurité ? Qui n'accepterait de payer le prix fort pour cela ? C'est par amour que nous équipons nos villes, nos rues et nos maisons. Mais c'est le mal qui s'infiltre... Nous vivons dans un monde qui a entièrement cédé à la brutalité et à l'injustice. Chacun pour soi. Chacun pour soi et ses propres enfants. Son propre petit matériel génétique. Et pendant ce temps, le principe directeur du monde est devenu l'expulsion. Des familles à la rue. Des villes rasées, des pays entiers contraints de prendre la route. Je regarde autour de moi et ce que je vois, c'est l'irruption de l'irréel dans le réel. Le fantastique est devenu la condition de nos existences, martela Albers, obstinée, et tout ce que Paul vit, ce fut une vieille femme, butée sous sa frange blanche."

L'avancée de la nuit de Jakuta Alikavazovic est publié aux éditions de l'Olivier (19 €).

image franceculture.fr

jeudi 10 mai 2018

L'abjection, c'est simple comme un coup de fil ?

Résultat de recherche d'images pour "migrants"Au début des années mille neuf cent quatre-vingt, ma compagne et moi fréquentions un couple de notre âge. Elle était étudiante en droit. Il était étudiant en psychosociologie. Tous deux avaient leurs entrées au parti socialiste. 
Ma compagne et moi étions déjà instituteurs en zone d'éducation prioritaire. Nous rêvions plutôt du drapeau noir chanté par Léo Ferré mais aucun problème d'appartenance ne s'opposait encore à nos échanges. 
Le plaisir des mots et du vin, des pétards aussi, nous réunissait sur la même comète dont nous tirions les plans les plus fantaisistes. Ce couple, déjà aguerri aux subtilités des sciences humaines, aimait nos enthousiasmes littéraires et notre engagement auprès des plus démunis à l'école.
C'était l'époque dite de la nouvelle pauvreté, sous le premier septennat de François Mitterrand. Le vent du libéralisme commençait à souffler sur l'énarchie. Ma compagne et moi émettions déjà des critiques, de plus en plus acerbes. Le couple ami défendait au contraire la politique du gouvernement, de plus en plus fermement. Les menus plaisirs autour des mots et du vin, des pétards aussi, ont fini par s'espacer. Puis nous avons cessé de nous voir. La vie, n'est-ce pas, éloigne aussi vite qu'elle rassemble quand on a encore vingt ans.
Nous avons enfin compris, ma compagne et moi, que nous n'étions pas exactement du même monde, du même chemin. Notre comète en partage, si séduisante avec sa chevelure électrique, n'était qu'une illusion dont nous gardons cependant de bons souvenirs.

Naguère, dans une soirée, un ami me rapporte un fait, presque à voix basse. Trente ans se sont écoulés. L'étudiante en droit, devenue juge d'instruction, occupe désormais des fonctions plus élevées dans la magistrature. Le visage inquiet des migrations stigmatise les figures de la pauvreté qui n'est plus nouvelle depuis longtemps. 
Des migrants, justement, il y en a jour et nuit devant le domicile du couple. C'est dérangeant. C'est dérangeant pour la libre circulation des personnes et des biens. C'est dérangeant pour le regard, et même, parfois, pour l'odorat.
La solution est simple pour ne pas être dérangé : passer un coup de fil. On sait à qui s'adresser. On a les relations qu'il faut pour le savoir. On hésite un peu. On ne fait pas partie des méchants. Puis. On rapetasse une raison qui s'accommode de toutes les raisons. On compose le numéro le plus indiqué. Et le problème est réglé. En douceur bien sûr. On a demandé cela, en douceur. On n'est pas des méchants.

Il ne se passe pas de semaine sans que ce fait me revienne en mémoire. Il exprime les menues bassesses favorisées par la notabilité. On peut sans outrance le qualifier d'abject. Mais une question, venue après le temps de l'indignation, me taraude. Serais-je capable d'une mauvaise action semblable si ma situation sociale le permettait ?
Les forces et les faiblesses qui constituent une morale humaine ne sont jamais prévisibles à coup sûr en toute circonstance. De la conduite héroïque à la conduite abjecte et inversement, il y a tant de mouvements traversiers insaisissables sur le moment, que la réflexion n'atteint pas, que la langue ne saura jamais susciter. Une seconde parfois suffit pour faire le bien. La seconde suivante le défera et ce sera le mal, dans l'empêchement obscur de l'être tenaillé. Rien n'est simple comme un coup de fil. Truisme à méditer et méditer encore en état d'éclaircie ! Mais dans quel miroir ?

image express.fr (camp de migrants Porte de la Chapelle à Paris en juin 2017)

dimanche 6 mai 2018

Paysages (re) revus dans Bordeaux et ailleurs


tram B

Résultat de recherche d'images pour "tram b bordeaux"Le matin à sept heures, le paysage n'a pas fini sa nuit. Les rails du tram ont des lueurs encore sourdes. Les pavés s'affaisseraient sans qu'on s'en étonne. Les panneaux digitaux affichent des messages contradictoires. Seule une voix de femme enregistrée conserve sa fraîcheur en distillant ses recommandations aux voyageurs. Validation des tickets et tarif des amendes. Interdiction des vélos en période d'affluence. Incitation à céder sa place quand un handicapé monte à bord. Je fais les cent pas sur le quai de la station New York. Je jette un œil à l'intérieur du bar-tabac. L'éclairage est vif. Une chaîne d'infos matraque ses litanies. J'éloigne mon attente. Une habituée de la ligne B arrive en courant. Son visage ne s'est pas encore complètement déplié. Elle aura mal dormi. Se sera disputée avec son compagnon ou son fils. Pour des petits riens qui passent mal au rasoir du quotidien. Il me plaît d'imaginer qu'elle travaille dans une boulangerie du centre-ville. Une odeur de croissant chaud monte à mes narines.

quai de Bacalan

L'eau des bassins à flot a pris la vieille rouille des vieilles coques encore là, sur le flanc. Grosse d'une colère qui claque contre la pierre. Je retrouve sa teinte profonde sur les murs des hangars. Je ne fais rien en moi de cette constatation. Je glisse avec le paysage, c'est tout. Dans sa torpeur. Un geste lent mais précis pourrait la dessiner, couleur de châtaigne pâle avec des bandes grises. Je pense à Nicolas de Staël, à l'émotion pure qu'il déposait sur la toile. A la lisière de l'effacement. Je ne vois pas le glaçon de l'hôtel Seeko'o. Je ne vois pas les Quinconces. Ni le Grand Théâtre. Mon corps devient aussi liquide que la Garonne. Elle m'entraînerait dans son tumulte sans que je m'en aperçoive. Je suis un fantôme.

rue Vital-Carles

Résultat de recherche d'images pour "mollat bordeaux"La rue Vital-Carles, c'est Mollat. Plus qu'une librairie. Un rituel. Retrouver d'abord les livres d'art. Invariablement, le nom à consonance russe d'un historien me fait penser à une jeune dame brune que j'aimai trop et qui ne m'aima pas assez. Je lis d'autres noms, connus ou moins connus. Je touche une couverture ici ou là. J'ouvre quelques pages. Puis je m'engage dans le labyrinthe. Un clin d'œil aux dictionnaires de langues. Et cette idée qui me traverse depuis toujours. Je n'ai pas de langue maternelle. Passons ! Le rayon poésie maintenant. Comme un seuil avant la librairie historique et son vieux bois. Quelques voix me retiennent. Guy Goffette, enfant blessé à vie, danseur triste dans sa joie. Anise Koltz, qui n'aime pas non plus l'idée de la mère. Et Jaccottet, Dupin, ces arpenteurs des sillons improbables. Thierry Metz suicidé dans sa mansarde à Saint-Michel. Passons encore. La forêt vierge des romans me fait signe. Mes Japonais étranges et fragiles. Ceux qui m'ouvrent encore aujourd'hui le chemin de la littérature. Sans lesquels rien ne tiendrait en moi. Tous les autres enfin et c'est le grand vacarme. Fuir.

tram B

Je lis ce que personne ne lit jamais. J'y mets de l'application. Appel d'urgence. Arrêt d'urgence. Soixante-dix places assises. Deux cent trente debout. Places réservées aux femmes enceintes, aux personnes à mobilité réduite. Je souris. Cette expression-là, tout de même... Après le Grand Théâtre, je vois une longue file d'attente. Il n'est pas midi. Il y a des pardessus de laine épaisse, adornés parfois d'une écharpe griffée. Il y a des coiffures bien saisies par la résille et la laque. Des familles entières avec des enfants sages. Qui attendent. Sans impatience visible. Voilà un art qui n'est pas donné à tout le monde. Attendre comme ça, pour manger une entrecôte que l'on dit la meilleure du pays.

rue Rodrigues-Péreire

A l'écart du tram, après la place Saint-Seurin. Pour éprouver de la fatigue dans la marche. J'imagine, côté jardin, la profondeur des maisons. Là, peut-être, une terrasse coiffée d'indienne à rayures bleues, avec des lampes anti-moustiques pour les soirs d'été. Quelques chaises longues destinées au repos ou à l'ennui. Mon pas se fait plus nonchalant. Je m'enfonce davantage dans la rue. Les maisons sont moins hautes, la pierre moins noble. Mon imagination se met à leur mesure. Les jardins, ici, ne prédisposent pas à l'ennui. On verra, sous un abri ouvert, des outils et des pots de peinture, quelques vieux jouets répudiés. Plus loin encore, je tombe en arrêt devant un mur couvert de glycine, dressé comme un décor. Image d'une peinture trop bien léchée. Report des ombres trop décalqué. Ne reste plus qu'à inventer un cadre de faux bois dans une salle de séjour, parmi les dentelles de grand-mère et les photos d'un voyage au bord de la mer, à Royan.

tram B

Les rames du tram portent chacune le nom d'une ville étrangère. Alcalá de Henares. Saint-Pétersbourg. Des villes qui sont des personnages. Un vieux chevalier efflanqué ici, sur sa carne, un étudiant fiévreux là, avec une hache cachée sous son manteau. Le voyage commence sur le quai, à la lecture de ces noms de ville. A Saint-Pétersbourg comme à Bordeaux. Un Russe prend le tram de sept heures. Il reconnaît une habituée qui travaille peut-être dans une boulangerie. Et ses pas deviennent ceux d'un autre homme, espagnol, avec le regard froissé tout pareil par la nuit qui tarde à finir. J'ai l'impression d'être multiple en montant dans la rame.  Je regarde mon sac qui contient des toiles à peindre. Il est improbable que l'homme russe et l'homme espagnol se déplacent en même temps que moi avec des toiles à peindre. Mon identité retrouve son identité. Je peux fermer les yeux.

rue Achard

Résultat de recherche d'images pour "197 rue achard bordeaux"Les Vivres de l'Art. L'atelier du sculpteur Jean-François Buisson. L'artiste assemble là toutes formes de vieux fers, en ravale ou non la rouille, opère au chalumeau quelques découpes au point de croix. Des troncs rescapés d'anciennes tempêtes portent des corsets ajustés à leurs blessures. Maillage serré de rivets, de plaques, d'étais. Je pense au rafistolage des poupées maltraitées par des générations de filles rancunières. Pour qu'une vie nouvelle commence tout en gardant la mémoire des outrages.

place saint-Christoly

J'imagine l'existence d'une place saint-Christoly à Alcalá de Henares. Avec des platanes dont les racines soulèvent les pavés et un théâtre en encoignure. On n'a pas transformé la régie municipale du gaz en hôtel de luxe. On a gardé les bancs pour le répit des fatigues ordinaires. Une vraie place avec de vraies gens. Qui s'arrêtent et se parlent du temps comme il ne va pas. Mais l'image a des tremblés sur ma rétine. Les points des lignes se dispersent. Les voix s'effacent. Je ne peux rien rassembler de mon désir d'Espagne. Je perds toute volonté de créer un nouveau paysage. Qui saurait me regarder. Un autre jour peut-être, à la faveur d'une lumière moins sale, je jucherai des nids de cigognes sur les arbres d'ici. Je dessinerai à l'entour des arcades peuplées de rires et de cris. On y sentira la saumure de l'olive, le fumet du jabugo, les vapeurs des vins rugueux qui font tinter les paroles. La vie aura un corps sans plastron. Je la prendrai dans mes bras.

tram B

Un mur après la boucle des écluses du bassin à flot. Ces mots tracés à la peinture noire. Future is a joke. J'observe ce qui reste de l'usine Lesieur derrière le mur. Métal rouillé. Parpaings lépreux. Gangrène des ronciers drogués aux hydrocarbures. Un roman de François Bon, là, sous mes yeux. Je pense aux voyageurs autour de moi. Que se disent-ils en lisant ces quatre mots, Future is a joke ? Que vont s'imaginer les plus âgés, dont la vie désormais loge dans un petit paquet de souvenirs ? Un cocorico métallique à l'intérieur d'un téléphone me fait sourire. Où est la plaisanterie ? Dans quel temps ? Le tram m'emporte avec ces questions lentes. Je ne cherche pas à surprendre un reflet sur la Garonne entre les hangars. Je médite sur ce que les questions endorment au fond de moi. Puis la flèche de l'église Saint-Michel apparaît dans mon champ de vision. Dans deux ou trois siècles, à l'occasion d'une remise à nu de la charpente, un ouvrier, stupéfait, lira sur un linteau : le futur est une plaisanterie. Mon corps a soudain la densité de la pierre. J'ai mille ans.

rue Vital-Carles

Sept heures et demie du soir après un verre bu place Gambetta. J'ai froid en attendant le tram en face de chez Mollat. Les employés donnent des tours de clé aux rideaux de fer. Une image grand format de Bourdieu me contemple. Bienveillante. Un dialogue pourrait se nouer entre elle et moi. Nous inviterions Albert Camus, Paul Veyne et Michel Serres à y participer. Ces personnes-là, oui, qui ont connu la blessure du mépris et à qui je rends grâce. Mais nous parlerons plus tard. Le tram arrive. Je ne vois pas la cathédrale derrière lui. Le froid, qui sait, contribue à cette dissociation dans le paysage. Je trouve une place près de deux jeunes femmes qui causent de leur travail dans la restauration rapide. Le mot "rotation" revient souvent. Je mets du temps à comprendre qu'il concerne les denrées périssables. Exemple à l'appui avec un pâté moisi alors que la date était encore bonne. C'est pour ça que la rotation demande une vigilance de chaque instant. Il s'agit d'éviter à la clientèle des conséquences fâcheuses. Je suis soulagé quand les jeunes filles s'en vont. J'accueille un peu de silence dans mon esprit. Jusqu'à quel point suis-je capable de bienveillance ?

rue Rodrigues-Péreire

Redire que le paysage est une volonté. Une volonté et un travail d'agencement. Dans cette rue en son bas bout, un regard aiguisé impose la tentation de l'inventaire. Morceaux d'objets en bois ou en métal découverts sur la chaussée, variétés d'ivraies au pied des murs, listes de courses griffonnées sur des post-it, prospectus d'artisans et de prestataires de services à la personne, tickets de caisse.  Bien d'autres choses. L'imagination ouvre ici plus qu'ailleurs ses travers. L'un de ces papiers perdus est une carte de visite. Avec un nom féminin comme dans un roman. Une femme jeune, jolie, intelligente. Avec des yeux verts teintés de gris. Qui subjuguent la raison. On obtiendra un rendez-vous et on lira l'avenir dans le champagne rose. Sur une mélancolie douce de Miles Davis ou Chet Baker. Mais c'est un klaxon qui fait sonner sa musique. On ne rêvasse pas au milieu de la rue. Le paysage est un visage. Rageur.

tram B

A Saint-Pétersbourg, le tram est un parallélépipède rouge et blanc. On pourrait en faire un serre-livres et il serait du voyage avec les mots. Je regarde une vidéo en street view sur mon ordinateur. La rue, immensément large, est presque déserte. Un promeneur isolé porte des lunettes noires. C'est l'été. Un couple pousse un landau. Où sommes-nous vraiment ? Quelle est la destination du tram ? Si j'ignore les enseignes en cyrillique, je peux m'imaginer dans la rue Achard. Mêmes immeubles des années trente. Mêmes portes d'entrée à repeindre. Mêmes ombres rachitiques dans les embrasures. Une image superposée à son double et son récit à blanc de l'invisible universel. Il faut travailler et travailler encore la matière du paysage. Chercher son envers singulier. L'apprivoiser dans une durée à construire. Le surgissement d'un bus stoppe mes vagabondages. Un homme court sur un trottoir puis revient sur ses pas. S'éponge le front d'un revers de main. Il attendra sous le soleil, dans la rue vide. J'agrandis son visage. Il a des cheveux gris au niveau des tempes, des rides autour de son nez. J'éteins brusquement l'ordinateur. Je n'aime pas ce visage qui nargue mon visage.

quai de Bacalan

Depuis le toit de Cap Sciences, on se bouscule au ballet des géants des mers. Nautica. Silver Cloud. Seven Seas Voyager. Aller voir les bateaux, c'est revisiter la démesure de l'enfance. Compter les ponts. Deviner le nombre des galeries et des cabines. Inventer des vertiges au long cours. Je ne suis pas friand de ce spectacle. Je ne saisis ni les couleurs ni les mouvements des océans. Les mots me manquent pour les dire. Mes enfances ont grandi près d'une rivière. Une barque amarrée à un piquet était mon horizon et le ciel tenait dans un mouchoir. Juste ce qu'il faut pour s'effacer avec la brume sur les berges mouillées.

place Saint-Christoly

Résultat de recherche d'images pour "place saint christoly 33000 bordeaux"Une vieille femme, pieds nus, yeux fermés, traverse la terrasse d'un bistrot. Elle chante une mélodie aux accents d'Andalousie. Sa voix demande une pièce. Une voix qui dit sa faim en chantant. Ayúdame, una moneda para comer. Comme les autres buveurs je plonge les yeux dans mon verre. Je n'ai pas honte. Seulement quelque chose qui me gratte un peu partout. Ayúdame por favor. Tengo hambre. Les pigeons sur le parvis de l'Athénée sont soudain plus légers que l'air. Un minibus électrique tourne vers la rue de Jabrun. Un skate malmené par un adolescent claque sur le trottoir devant le bar. Des pigeons, un minibus et un skate pour gommer le spectre de la vieille femme. Mais encore ma peau qui gratte. Je ne commande pas un nouveau verre. Je descends jusqu'à la place Pey-Berland. Je regarde Le Café Français. Sa verrière qui luit. Ses nappes de coutil dont la blancheur étincelle. J'ai faim.

tram B

Le téléphone portable dans le tram. Une dame appelle ses enfants qui ont un problème de chaudière. Elle pose des questions. Est-ce que l'arrivée du gaz est bien ouverte ? Est-ce que vous avez appuyé assez longtemps sur le bouton d'allumage ? C'est important. Il faut appuyer assez longtemps sur le bouton. Vous comprenez. Si vous n'appuyez pas assez longtemps, ça ne marche pas. Je me retiens de rire. Je me trémousse sur mon siège. La dame raccroche, soupire, hoche la tête. Rappelle. Les questions recommencent. Le bouton d'allumage. C'est important. D'autant que Louise est malade. Vous la couvez trop, j'en suis sûre. La pauvre petite. Le médecin n'est pas encore passé ? Jamais là quand on a besoin, c'est pénible ! Ah ! Bon. D'accord. Je vous embrasse. La dame range l'appareil dans son sac. Pince les lèvres. Derrière elle, un quidam enrhumé renifle. Puis renifle encore. Et la dame, comme si elle causait toujours au téléphone : Il peut pas prendre un mouchoir ?

rue Achard

Je suis passé des centaines de fois devant cette fenêtre sans jamais la remarquer. Suis-je aujourd'hui plus disponible au paysage qu'on voit sans voir ?  La fenêtre aurait-elle changé d'aspect ? Je ferme les yeux. Je cerne les contours encore flous d'un immeuble promis à la démolition. De longues estafilades apparaissent lentement sur la façade. Des agglos mal jointoyés condamnent depuis longtemps les ouvertures du rez-de-chaussée. Une verrue dans la ville, oubliée comme un corps malade. Mais la fenêtre est intacte. Trop visible pour être regardée. J'imagine une chambre vide avec une chaise dans un coin. Un poster à peine jauni sur la tapisserie. Lagon caribéen. Tête échevelée d'un skieur nautique. Je devine une grande solitude. Le soleil est trop lourd sur les vagues trop bleues. J'ouvre les yeux et j'ai soudain du plomb dans les jambes. Quelle serait ma place dans cette chambre ? Quels mots trouverais-je à dire au skieur trop fringant ? Je regarde ailleurs. Trois jeunes filles qui viennent de faire les soldes rient aux éclats. J'aime croire qu'elles n'ont aucune prescience de la solitude. Que leurs paroles seront toujours des papillons.

tram B

Je découvre soudain Saint-Pétersbourg à l'angle du musée d'Aquitaine et du cours Victor-Hugo. Un homme mange debout une salade en barquette. Il est aussi grand que sa barbe est longue. Son manteau noir à boutons argentés recouvre quasiment ses pieds. Il porte un collier de perles grosses comme des agates et une croix latine de trente centimètres. Je pense à Dostoïevski, à ce qu'il disait de sa ville. " La plus fantasmagorique des cités, la plus fictive, la plus abstraite". Je transforme le cours Victor-Hugo en avenue de l'Ascension, le Pont de pierre en pont Kalinkine. Avec un peu de neige le décor serait parfait. Pour un film en costumes. Une princesse russe conduit une télègue à toute vitesse. Elle a le visage blanc des amoureuses trahies. Rien n'arrêtera son désir de vengeance. La caméra s'attarde sur l'attelage. La cambrure du cheval. L'écume au mors. Des étincelles à la jointure des essieux. Le vacarme qui déchire l'air et fait voler la neige. Puis zoom sur l'individu au manteau noir. Le visage blanc de la princesse et le manteau noir de l'individu. La symbolique est trop usée, n'exprimera rien. L'arrivée du tram corrige mon scénario. La princesse n'est pas russe. Elle est espagnole. La voilà déjà cours de l'Argonne. Vite. Plus vite. Place Alcalá de Henares à Talence, un rodomont de province parle avec ses amis. Il ne sait pas qu'il va mourir. Vite. Plus vite. Mais le tram freine violemment. Changement de film. Plan rapproché d'une femme effrayée. Sa poitrine se soulève comme un soufflet. Une odeur de croissant chaud monte à mes narines. La princesse est vendeuse dans une chocolaterie. La mort aurait pu la prendre. Mes jambes sont lourdes sur le chemin du retour. Mes pensées ne tiennent plus ensemble. L'établi même du paysage n'est pas un lieu sûr.

                                                                                                                     (2011) (2017)