dimanche 25 septembre 2016

Alain Corbin, Histoire du silence

Le silence n'est pas le contraire du bruit. Mettons qu'il soit un bruit différent des autres, parfois assourdissant selon l'oxymore.
Dans Histoire du silence, Alain Corbin évoque sa dimension mystique et religieuse, monastique. De la Bible à Charles de Foucauld en passant par l'abbé de Rancé, les textes sont nombreux à dire la nécessité du silence pour entendre la parole divine  et celle des anges afin de l'intérioriser, de la méditer.
Le désir de silence grandit hors des cloîtres à partir de la Renaissance avec l'émergence de la notion de vie privée dans les classes aisées de la société. Surtout dans les villes, beaucoup plus bruyantes qu'aujourd'hui. Jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, c'est le grand tapage dans les artères de nos cités industrieuses.
" Depuis l'aube des Temps modernes, les cris de métiers, artisanaux et commerciaux, entretenaient un brouhaha permanent. La musique de rue, celle de nombreux baladins ou joueurs d'orgue de Barbarie, n'était pas encore réglementée. Des machines bruyantes se trouvaient installées partout, dans les ateliers, dans les échoppes... dans les étages d'immeubles parisiens. Les cloches, celles des églises paroissiales, celles des couvents, celles des établissements d'enseignement, ajoutaient au tintamarre. Les charrois assourdissaient la rue."
Le silence est aussi une attitude. Devant la grandeur d'une montagne et le fracas de l'océan, l'horizon du désert et l'immensité du firmament, ou, encore, la beauté d'un tableau dans un musée. Et le corps même, souffle coupé, en éprouve la profondeur. 
Le silence, enfin, est une émotion liée à un sentiment. Il existe des silences d'amour et de haine, de mépris, de sidération, d'incompréhension, d'effroi ou d'espoir fou... Il existe même des silences de classe sociale. L'intellectuel raffiné du sixième arrondissement se tait quand tonitrue l'ouvrier des Batignolles, forcément mal élevé.
En deux mille seize, le grand charivari médiatique et numérique, soumis à l'immédiateté financière, menace gravement le silence. L'homme hyper connecté doit de toute urgence le réinventer s'il ne veut pas perdre son intimité et sa faculté de penser.
Epris de littérature, Alain Corbin cite dans son ouvrage de nombreux écrivains et philosophes. Voici quelques-uns de leurs mots :
" Entends ce bruit fin qui est continu, et qui est le silence. Ecoute ce que l'on entend quand rien ne se fait entendre." Paul Valéry

" L'air y était saturé de la fine fleur d'un silence si nourricier, si succulent, que je ne m'y avançais qu'avec une sorte de gourmandise..." Marcel Proust évoquant une chambre

" Le silence seul est digne d'être entendu." Henry David Thoreau

" Sur le désert règne un grand silence de maison en ordre." Saint-Exupéry

" Les flocons se posaient un à un, sans cesse, par millions, avec tant de silence que les fleurs qui s'effeuillent font plus de bruit..." Emile Zola

" Et maintenant éveillé, je reconnaissais un à un les bruits imperceptibles dont était fait le silence : la basse continue des oiseaux, les soupirs légers et brefs de la mer au pied des rochers..." Albert Camus
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Histoire du silence d'Alain Corbin est accompagné par des tableaux de Magritte, Degas, Hopper et quelques autres.
Accessible au plus grand nombre, il est publié chez Albin Michel au prix de seize euros cinquante.



vendredi 23 septembre 2016

Danièle Sallenave, Un printemps froid

Je relis régulièrement Un printemps froid de Danièle Sallenave et mon émotion s'enrichit à chaque lecture de nouvelles teintes. Fragiles et cependant résistantes. Comme une mémoire à laquelle on revient forcément s'abreuver.
En onze récits tout en délicatesse, à la façon peut-être d'un Pierre Bonnard, Danièle Sallenave nous offre des portraits de petites gens. Des personnes âgées souvent, dans l'esquisse du quotidien le plus minuscule.
Une grand-mère reçoit une visite imprévue et s'excuse de n'avoir que des gâteaux secs à offrir. Un vieux père écrit une lettre à son fils et lui demande s'il y avait bien, autrefois, des poiriers dans le jardin de la maison de famille.
Parfois, c'est toute une vie qui défile. Au ralenti. Celle de Louise par exemple, toute tracée avant même que de naître. Enfance au front baissé, école quittée à douze ans, mariage sans chichis et tout l'ordinaire pareil, vécu presque sans s'en apercevoir, jusqu'à la fin.
Le lecteur se régalera aussi des menus travers du mundillo universitaire  lors d'un colloque es lettres, de la tragédie silencieuse que vit un peintre reclus dans son atelier ou, encore, du crépuscule d'un vieux violoncelliste auquel on rend trop tard hommage... Parmi d'autres évocations toujours au plus près du sensible, qui pourraient tisser une sorte de biographie émotionnelle.

Extrait :

" Elle n'avait que des gâteaux secs, dit-elle, et derrière elle, dans le haut vitré de la porte, son double gris flottait, hochant symétriquement la tête. Si nous l'avions prévenue, elle aurait fait un gâteau, une tarte, bien que les prunes cette année ne soient guère bonnes, avec toute cette pluie en juin, ou bien elle serait allée en prendre une chez Marion, quoique ce ne soient pas de fameux pâtissiers, mais depuis que Renaudin a fermé (Renaudin avait fermé, lui aussi ? Oui, tous, l'un, puis l'autre) il faut bien en passer par eux. L'été, elle n'allume pas la cuisinière et la tarte, n'est-ce pas, ça ne se fait pas au gaz. Tout en parlant, elle reculait dans l'entrée de la pièce sombre au plafond haut, les joues marbrées de taches roses, et relevait sur le côté ses cheveux échappés du peigne ; tandis que de l'autre main elle tentait de saisir au collier, à travers les poils touffus de son cou, le chien qui s'était jeté dans nos jambes et montrait ses dents jaunes."
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Publié en 1983 par les éditions P.O.L, Un printemps froid de Danièle Sallenave est disponible en Points-Seuil.

jeudi 15 septembre 2016

Brigitte Giraud, Passage au bleu

"Caminante, son tus huellas el camino y nada màs.", écrit Antonio Machado. "Passant, ce sont tes traces qui font le chemin, rien d'autre."
Dans son dernier recueil, Passage au bleu, Brigitte Giraud n'ignore pas ce proverbe du poète espagnol. Le passage est à faire avec le corps à corps à bras-le-corps, la pensée et les songes, les mémoires et les désirs. Voilà une matière composée au plus profond du secret en soi, entre l'infinité des dehors et l'infinité des dedans. Une matière à prise lente avec le vide émietté, et la nécessité de faire le tri "dans l'ordre des choses désordonnées".
Intérieur ou extérieur, le passage n'a jamais l'amplitude d'un boulevard. Il est plus souvent une coursive, une galerie, encombrée de racines et de visages. A l'étroit donc dans le dur métier de vivre, à tel point que c'est parfois un cul-de-sac à la frontière de l'horizon.
"Le passage a pris corps en toi", écrit Brigitte Giraud, mais, dans le même temps et dans le même mouvement, il est "encore à venir". Indéfini. Flou. A remettre sans cesse sur l'établi des mots. 
Pour que le passage au bleu enfin advienne. Celui du corps apaisé dans l'étendue du ciel et de la mer. L'étonnement redonne au calme les contours "d'un nuage dans l'eau". Les yeux trouvent une issue à la poix des ombres. Le passage s'élargit déjà, "dans l'ivresse du loin".
Extraits :

Désordre de la lampe sur la marche de
l'escalier.
Du miroir que je ne sais pas lire.
Une inquiétude vacille.
Garder dans ses doigts la mémoire de la
table.
De la marche de l'escalier. 
De la lampe.
Le ciel vert ricoche sur les murs de la
chambre.
Je la casse, brique à brique.
Plâtre et gravats.
Eboulis.

*

Je ne sais pas pourquoi
je presse le pas contre la brume.
Le chien de Giacometti pourrait naître là,
dans la marche,
surgi des plâtres sous la table.
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Les lecteurs de Brigitte Giraud retrouveront dans Passage au bleu son goût pour les anaphores qui acèrent le chant, ici celui de la peau dans tous ses états, et son phrasé tantôt au plus près de la langue parlée comme elle surgit, tantôt empreint de veines surréalistes qui multiplient les passages.
Passage au bleu est publié par les éditions Henry pour la modique somme de huit euros.

mercredi 14 septembre 2016

Christophe Sanchez, Morning à la fenêtre

"L'aventure commence à l'aurore de chaque matin", chante Jacques Brel. La nuit traîne encore. Le jour hésite. Le regard se pose à tâtons sur les lumières qui se dérobent.
Dans Morning à la fenêtre, Christophe Sanchez est l'un de ces aventuriers du regard. Un réverbère, un goéland, une brassée de toits et la mer juste après. Autant d'éléments fragiles, il n'est pas sept heures, pour saisir les lignes de fuite dans le paysage. 
Du jeudi cinq novembre deux mille quinze au mercredi treize janvier deux mille seize, le poème dresse au jour le jour l'état des lieux depuis l'observatoire promontoire de la fenêtre. En couples de quatrains proches parfois d'un chant aux accents de nuit blanche nougaresque et que le rejet d'un mot voire deux fait rebondir comme des galets. Lesquels composeraient pourquoi pas un nouveau poème modulable selon l'humeur du vagabondage immobile.
D'autres oiseaux signent un nouvel avènement, des sternes, des mouettes rieuses, des aigrettes ou des sarcelles, des vanneaux, un simple piaf... cependant que la nuit a des douleurs à la mâchoire ou "laisse un peau caillée sur le faîtage en légère brume".
Le visage de l'humain apparaît. Froissé. Chiffonné. Il y a de la cruauté dans le "chagrin grêlé de pavés froids". Alors que, bégayant nos solitudes sales, le bleu du gyrophare des éboueurs étourdit le poète suspendu au perco de la machine à café.
Extrait :

  Un ciel repu ceint les toits
  De nuages en masse soûle
  Seul, le goéland dégrisé vole
  A la mer le chagrins des jours
Nus

  Il épand au-dessus des visages
  Un parfum de printemps indu
  Comme une douceur sale sur
  L'encre fraîche d'une nuit à
Trous
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Morning à la fenêtre de Christophe Sanchez est publié au prix de onze euros par les toutes jeunes éditions Tarmac auxquelles nous souhaitons bon vent bon large au fil des mots à cueillir.

Frédéric Fiolof, La magie dans les villes

Frédéric Fiolof signe avec La magie dans les villes une curiosité comme on en voit peu dans la littérature contemporaine. Ni roman ni récit, texte à fragmentations plutôt, à lire dans les cabinets et partout ailleurs.
Ce livre dresse l'impossible inventaire des états d'âme et de corps du personnage principal par le truchement de toutes sortes de situations dont certaines confinent au picaresque. Dans le monde des vivants comme dans celui des morts et c'est peut-être le même quand disparaissent les murs des cimetières. 
Autant dire que le portrait de l'individu, par ailleurs bon mari bon père et même bon employé malgré son goût de la lecture pendant les heures de travail, échappe à toute ligne définie. Sans jamais chercher à se départir de la banalité, celle d'ici-bas et celle de l'au-delà, il s'acquitte par des pirouettes de l'énigme de vivre et de mourir. Comment, par exemple, tuer un poulet alors qu'on n'est doué pour aucun travail manuel ? Ou, encore, comment arroser "les chagrins asséchés" du mercredi en déambulant dans son quartier ? 
Tour à tour triste et burlesque, joyeux et tendre, avec mille et une coquecigrues à la bouche ou à celle de son double, il fait aussi d'étonnantes rencontres. Un certain Robert Walser au chapeau mou dans un paysage de neige. Un oncle défunt qui sirote une bière à la terrasse d'un troquet. Un ange intermittent aux ailes poussiéreuses. Une vieille fée raplapla qui traîne son balluchon. 
Il entretient avec ces personnages des conciliabules qui turbulent à la façon des Diablogues de Roland Dubillard. La cocasserie est absurde mais toujours philosophique. Et touchante en son évocation de la gaucherie à épouser l'ordinaire des jours, des questions à tiroirs vides ou pleins, de l'amour sans cesse inventé et rêvé. On peut aussi penser à l'univers de Bohumil Hrabal. Poétique et désopilant pour faire des espiègleries à la norme ajustée de travers. Y compris dans l'art de la cuisine. La potée au chou, c'est quand même meilleur avec du coulis de marjolaine. Et tellement plus amusant ! Et tellement plus magique !
Extrait :
"Un matin il a croisé son double devant la boulangerie. Un beau double bien comme lui. Enfin, juste un peu plus grand et un peu plus triste.
- C'est étonnant, je n'aurais jamais cru vous rencontrer. Je veux dire, comme ça, à deux pas de chez moi.
- Ca n'a rien d'étonnant, on a tous un double quelque part, et les hommes sont faits pour se rencontrer. Alors vous savez, ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain...
- Ah, bon, c'est tout l'effet que ça vous fait ? Vous n'êtes pas très impressionnable...
- Je dois reconnaître que vous ne m'impressionnez pas beaucoup plus que moi-même - question de tempérament, sans doute.
Mais lui, rongé de curiosité, voulait connaître son double.
- Vous aussi, vous avez voyagé ? Vous avez enterré des morts ? Vous avez eu des enfants ?
- A peu de choses près. Pour les voyages, c'était surtout Limoges, parce que ma mère y vivait. Et puis la Chine, trois fois, en mission de service. Pour le reste, c'est un peu comme vous dites. La vie est longue. Et je n'ai pas eu la patience de la passer devant cette boulangerie - où le pain est pourtant très bon.
- C'est incroyable ! Je suis sûr que vous aimez aussi sentir la neige crisser sous vos pieds et que votre grand-père a été croupier dans sa jeunesse.
- On ne peut rien vous cacher, alors mieux vaut s'en tenir là. Je ne voudrais pas continuer à vous décevoir."Résultat de recherche d'images pour "frédéric fiolof"
La magie dans les villes de Frédéric Fiolof est publié par les éditions Quidam (12 €), lesquelles persistent pour notre bonheur dans leurs choix singuliers. L'illustration de la couverture, traversée par un banc de sardines sur claies bleues, est une oeuvre de Hugues Vollant.

Image fnac.com

dimanche 4 septembre 2016

Vincent Maurin, Un communiste dans sa ville

Le 24 mars 2014, il pleut fort dans le coeur de Vincent Maurin. Conseiller communiste à la mairie de Bordeaux depuis 2001, il vient d'être sévèrement battu au dernier scrutin municipal.
Alain Juppé lui téléphone : "Le conseil municipal perd avec vous un homme de conviction, c'est devenu trop rare en politique". 
Je connais Vincent Maurin depuis trente ans. Je l'ai rencontré à l'école du Lac II dans le secteur des Aubiers où nous avions chacun une classe de cours préparatoire. J'ai mesuré chaque jour son engagement auprès des élèves et des habitants de la cité où lui-même habitait. J'ai apprécié la foi qu'il plaçait en l'homme et la rectitude de ses combats sur les fronts syndical et politique. Je confirme donc, à cent pour cent et au-delà, le jugement d'Alain Juppé.
Maintenant, voilà une quinzaine d'années que Vincent Maurin est mon voisin à Bacalan, autre quartier du nord de la ville. Je ne suis pas communiste mais j'ai toujours voté pour lui aux élections municipales et législatives. "L'homme plutôt que l'étiquette", comme il est dit dans le livre d'entretiens conduits par le journaliste Hervé Mathurin et publié par Les Dossiers d'Aquitaine éditions dans la collection Ma vie, mon oeuvre.
En huit tableaux simples et sensibles, Vincent Maurin évoque les figures qui ont marqué ses années d'apprentissage et de formation politique. Un grand-père ouvrier qui lisait L'humanité. Un père traumatisé par son service militaire en Algérie. Un professeur de sport qui l'a initié à la lutte et à la boxe. Un professeur de philosophie, marxiste, qui lui apprit à "questionner les certitudes". Puis, au niveau départemental comme au niveau national, des responsables syndicaux et du Parti Communiste, Pierre Juquin notamment.
En professionnel aguerri du journalisme, Hervé Mathurin aborde sans détours les heures sombres de l'Union Soviétique  et l'alignement du PCF sur sa politique. Vincent Maurin ne se dérobe pas. "Je n'étais pas un idolâtre de Marchais... je considérais que l'émergence d'intellectuels à la tête du parti ne pouvait qu'apporter un plus... la lutte contre le capitalisme ne nécessitait pas simplement de s'arc-bouter sur la dictature du prolétariat..."
Vincent Maurin déclare aussi que la perestroïka gorbatchévienne puis, surtout, l'effondrement de la RDA furent des événements difficiles à conceptualiser au regard de la doxa communiste.
Aujourd'hui, à 56 ans, Vincent Maurin continue son combat politique même s'il n'a plus de mandat électif. Il reste fortement engagé sur la question éducative et culturelle, sportive même. Il lutte avec ardeur pour que notre quartier de Bacalan ne soit pas entièrement abandonné aux appétits des prédateurs de l'immobilier.
Quand il ne milite pas, Vincent Maurin pêche des crevettes grises et des anguilles avec son épouse Danielle sur le bassin d'Arcachon. Ou il joue à la pétanque. Ou il s'adonne à l'aviron sur le lac de l'Uby dans le Gers. C'est bon pour les articulations. Il anime aussi un club d'échecs dans son école Charles-Martin et ses joueurs savent damer le pion aux joueurs des écoles de riches. Une fierté de plus. Mais simple toujours. Jamais dans un esprit de revanche.
La culture n'est pas absente du parcours intellectuel de Vincent Maurin. On y retrouve le corpus marxiste dans son ensemble : Eluard et Aragon, Picasso et Léger, les sociologues de l'éducation Christian Baudelot et Roger Establet, le philosophe Alain Badiou...
Mais pas que. Le jazz latino et l'opéra font également partie des querencias. Vincent Maurin s'intéresse même à la musique électronique. Résultat de recherche d'images pour "vincent maurin"
Le livre se termine par un hommage très émouvant à la mémoire du père récemment disparu, hanté toute sa vie par les atrocités de la guerre d'Algérie auxquelles il a refusé de participer. Au-delà de l'histoire locale contemporaine, l'ouvrage intéressera tous ceux qui considèrent avec Albert Camus qu'il y a plus à admirer chez l'homme qu'à mépriser. 
Bientôt disponible dans les librairies, il coûte vingt euros.

Image sudouest.fr


dimanche 21 août 2016

Violette Leduc, Ravages

Le roman se déroule à Paris au début des années mille neuf cent cinquante. Le Pernod rince les gosiers des soiffards et le papier carbone permet de taper en double à la machine à écrire. La jeune Thérèse, qui vit chez sa mère et entretient avec elle une relation pour le moins ambiguë, rencontre Marc dans un cinéma. L'individu photographie les mariages et propose ses tirages aux gens de la noce. Quand la mouise tenaille trop sévèrement son estomac, il fait la tournée des troncs dans les églises.
Thérèse et Marc se lient rapidement d'amour et le lecteur devine que l'histoire sera pleine de tumultes y compris dans les moments de bonheur. Thérèse aime dans le même temps Cécile, une institutrice éprise de musique. Les trois personnages se rencontrent dans la petite maison de l'enseignante et les ravages commencent. Thérèse pousse le totalitarisme de ses amours jusqu'à l'avilissement. Comment vivre dans une pareille tourmente, qui hante et que l'on hante ? Comment se supporter si l'on se considère pis qu'un déchet ? Une issue est-elle seulement possible ? Même dans les chimères ?
Thérèse finit par quitter Cécile et épouse Marc. Mais il fait lourd sous le ciel des amants. Très lourd. Le sperme n'est jamais loin de la pourriture...
Dans ce roman marqué par des éléments autobiographiques et publié en 1955 chez Gallimard, (repris en Folio), Violette Leduc apporte une nouvelle fois la preuve que la littérature c'est le style. Les dialogues taillés à la serpe subjuguent jusque dans leurs suspens, leurs silences.
" - Elle vous aime ?
- Je n'ai pas besoin qu'on m'aime.
- Qu'est-ce qui vous attriste ?
- De parler de cela avec vous, dit Marc.
- Je ne suis pas une femme.
- C'est vrai. Vous n'en êtes pas tout à fait une."
Mais c'est surtout le surgissement de la poésie qui étonne et séduit, par touches brèves ou plus dépliées, inséré dans le phrasé ordinaire comme un détour, ou, implacable, métaphorisant le naufrage de l'âme, presque surréaliste dans ses litanies.
En cela, l'écriture de Violette Leduc est d'une puissance rare. Des écrivains aussi différents que Simone de Beauvoir et Jean Genet  ou encore Jean Cocteau l'admiraient. Cette admiration dure encore aujourd'hui. La vie de Violette Leduc est un roman en soi. Elle est également un film de Martin Provost, avec Emmanuelle Devos, Sandrine Kiberlain et Olivier Py.Résultat de recherche d'images pour "ravages violette leduc"

Extraits :

" Je pense au garçon boucher qui fend les os dans les ténèbres. La nuit est régulière devant les barreaux, la viande, le sang. Je devine les taches infernales sur son tablier dont le cordon est le cordon d'un ordre anonyme, la roseur de l'anémone sur le jeune rosbif, les quartiers de martyrs auxquels il se cogne, les pattes sectionnées, les offrandes des moignons. La nuit entre les barreaux mendie d'autres tueries. J'aime la main éveillée du garçon boucher...
... Les étalons des haras se reposent en frissonnant sous leur plaid, moi je veille. Je suis la gardienne du sexe déchu d'un homme qui dort. Je ne le reçois plus. C'est lui qui me reçoit avec ma confiance. C'est tellement plus chaud, c'est tellement plus important qu'un bouton de coquelicot."

" Elle s'assit sur l'oreiller : ma tête tomba sur ses genoux. Ma mère me parfumait le coeur, elle le saupoudrait d'amour. Une petite fille se mariait enfin avec sa mère.
- Il neige, dit-elle.
Il neige : c'est un conte. Ma mère est mon enfant que je réchauffe sous mon jupon. 
- Nous serons à l'abri dans l'ambulance, dit-elle.
Il neige. Elle me tient la main. Il neige. Je guéris de mon enfance et j'en meurs."

Image de Babelio.com

mercredi 3 août 2016

Christophe Sanchez, Rats taupiers

Dans Humain, trop humain Nietzsche note cela : "Si l'on n'a pas un bon père, on doit s'en donner un."
Avec Rats taupiers, son premier livre publié, Christophe Sanchez se donne un père. Et une enfance, une adolescence. Sans trier le bon ni le mauvais, prenant tout pour mieux inventer le réel.
Ce père était un taiseux qui refusait de parler sa langue d'origine, l'espagnol. Un taiseux doublé d'un déraciné qui ne pouvait vraiment communier qu'avec la terre sèche des vignes et les gorgeons vidés sur le zinc en "fumaillant vite et tout".
Entre le père et le fils, ça ne gaze pas toujours. Parfois même, ça barde carrément. Le vieux a des principes de pauvre. On n'est pas sur Terre pour se la couler douce mais pour travailler dur. Et quand on a connu les privations de la guerre, on supporte mal que son gosse veuille s'empiffrer de chocolat au lait...
Rats taupiers est constitué de récits d'une à trois pages, chevillés par des fragments plus ramassés. Ces éclats de mémoire intitulés Attraper le fil soulignent, par-delà la maladie et la mort même, la ténuité des émotions ordinaires, des désirs manqués, des souvenirs qui collent mal avec le souvenir.
La pelote n'en finit jamais de dévider son fil embrouillé. Comment en défaire les noeuds par l'écriture et saisir ce qui échappe d'une vie qu'on aurait voulu mieux partager ? C'est là le pari, réussi, de Christophe Sanchez, avec obstination et humilité. La littérature demande la même patience que la vigne. Les mots comme les sarments ont des yeux qu'il faut apprivoiser.Résultat de recherche d'images pour "christophe sanchez rats taupiers"

Extraits :

"Quand s'abat le crépuscule, il compte depuis quelle heure il est là, à fouler les terres mortes de l'hiver, à sarcler la vigne ou à lui tailler les crêtes. Depuis sept heures du matin, au moins. Un temps trop long qu'il sait dévolu à d'ingrates tâches - une croix qu'il porte sur son pauvre dos. La seule pensée de ces longues heures rajoute de la fatigue à la fatigue, l'étreint et lui ordonne d'arrêter maintenant. Dans ses yeux, la nuit qui s'avance se porte fière. Elle s'offre en sauveur de l'ascète. Demain il fera jour. Il dira ça, demain il fera jour, les deux poings vissés au bassin, comme pour invoquer le dieu du temps de lui en donner encore et encore. Du temps pour se casser les reins."

"L'odeur de mon père est un fil qui s'est cassé un été. Il n'y a plus jamais eu de figure, plus que des ronds stupides que je fais avec ma bouche en cul de poule. Dans son sourire, je ne vois plus les fils baveux de son tabac."

" Les rats taupiers sont sortis du seau. Par l'anse, ils ont roulé dans ta bouche, craché le fil du petit jaune bien frais, un venin. Petites bêtes malignes, plus jolies qu'un crabe. J'aurais voulu te tendre la main, que le fil ne casse jamais."

Rats taupiers de Christophe Sanchez sont publiés par les éditions des Vanneaux (15€)  avec des illustrations de Didier Cros.

vendredi 29 juillet 2016

Hommage aux revues de poésie

On ne rend pas assez hommage aux gens qui créent et animent des revues de poésie. Le même désir de partager avec le plus grand nombre les vers des autres plutôt que les leurs les rassemble. Ils trébuchent souvent sous le poids de la tâche et jamais sous celui de l'argent. Le découragement les guette. Ils se ressaisissent. Serrent les dents jusqu'au prochain numéro. Projettent déjà les suivants. A la moindre embellie, l'ardeur revient comme aux premiers jours de l'aventure. On vide un godet ou deux avec les rares personnes qui la partagent de l'intérieur. Un compagnon. Une compagne. Un ami. Quelques lecteurs, parfois, remercient. Des auteurs aussi, cela se trouve, expriment un peu de reconnaissance. La solitude est moins seule. La joie pointe le bout de son museau et on s'accorde un troisième godet. Le temps d'un rêve encore plus vaste. D'un chantier encore plus démesuré. Et si on devenait maison d'édition ? Oscar Wilde pensait que "l'utopie est le rivage où l'humanité sans cesse aborde". Les créateurs de revues sont des marins au long cours. Qui bravent tous les tumultes du réel pour embrasser des terres connues et inconnues où l'espoir ne s'éteint pas. Sachons les accueillir. Ils ont soif aussi de notre curiosité.
Dans le désordre, je cite les revues que nous suivons ma compagne Brigitte Giraud et moi :

- Festival Permanent des Mots (FPM). La revue est animée par le chasseur-cueilleur Jean-Claude Goiri. Elle s'enrichit d'une maison d'édition en septembre, Tarmac.Résultat de recherche d'images pour "festival permanent des mots"

- La Piscine. La revue est animée par la photographe Louise Imagine et ses limiers. Le numéro de cet automne évoquera l'âme des lieux sans âme.Résultat de recherche d'images pour "revue lapiscine"

- Mange Monde. La revue est animée par le surréaliste et "ésotériste" Paul Sanda. Elle fait écho aux éditions cousues main Rafael de Surtis et accueille notamment Julien Boutonnier.
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- Métèque. Animée par le loup solitaire Jean-François Dalle, la revue se transforme en collection Métèque. Le numéro de cet automne évoquera l'univers de Toshihiro Okada.Résultat de recherche d'images pour "collection métèque Okada"

- Traction-Brabant. La revue est animée par Pascal Maltaverne, créateur des éditions Citron gare qui ont accueilli, notamment, Fabrice Farre et Marlène Tissot.Résultat de recherche d'images pour "revue traction brabant"

- Voleur de feu. La revue est animée par le plasticien William Mathieu et la poète Marianne Desroziers. Elle propose à chaque livraison un miroir à facettes entre un auteur et un plasticien.Résultat de recherche d'images pour "revue voleur de feu"

- Créatures. La revue est animée par Alexandre Blin. Elle s'ouvre également aux écritures théâtrales et vient de publier le dernier recueil de Benjamin Hopin.Résultat de recherche d'images pour "benjamin hopin"

- Les Cahiers du Sens. Cette revue thématique à parution annuelle est un fort volume nourri par les passionnés Jean-Luc Maxence et Danny Marc.Résultat de recherche d'images pour "les cahiers du sens 2015"

Bien sûr, n'oublions pas les revues-sites numériques, dont Recours au poème, Terre à ciel, Ce qui reste ou encore Poezibao... Leur existence est absolument vitale pour que la poésie, d'ici et d'ailleurs, continue ses chemins.