vendredi 8 mars 2019

Merci maman de m'avoir abandonné (1)


Résultat de recherche d'images pour "viville en charente"Voilà vingt ans que tu es morte. Deux jours avant, à l’hôpital, tête bandée après une chute de trop, tu disais à l’une de mes sœurs : maintenant je suis dans les bras du Seigneur.
Cette phrase m’est restée. A cause de l’image peut-être. Ton corps blotti contre celui de Dieu. Ton corps déformé par la maladie contre un corps vigoureux, enveloppant, protecteur. Un corps puissant quand le tien avait toujours été faible.
Et puis, des phrases de toi, je n’en avais pas beaucoup dans la mémoire. Seulement ici et là quelques mots sans écho qui n’ont jamais pu se rassembler. Nous nous sommes trop peu connus. Quelques jours à ma naissance dans le suint des langes et la lumière  crue des néons, puis quelques rencontres formelles, vingt-cinq ans ayant passé, ailleurs.
Evidemment, reconstituer l’histoire avec des emboîtements ajustés est tentant. Mais comment décider d’un début et d’une fin ? Qui est vraiment qui dans cet imbroglio auquel je n’ai jamais rien compris ? Et mes sœurs pas davantage.
Alors, vingt ans après, je choisis de te parler comme si tu étais toujours dans les bras du seigneur. Les siens sont éternels puisqu'il est le Seigneur mais les tiens, s’ils ne sont pas tombés en poussière, se sont momifiés. Cette image de la momie est saisissante. Je pense à des bandelettes sur ton visage, trempées dans un apprêt de poix. Je pense à tes yeux qui ne sont plus que des trous noirs cerclés de points de fièvre. Mais ont-ils jamais été autre chose puisqu'ils n’ont jamais pu ni su me regarder ?
Ma vie aurait été toute différente s’ils l’avaient pu et su et ce que j’en imagine me terrifie. Ce que j’entrevois de l’existence de mes sœurs qui ont grandi à tes côtés légitime cette terreur.
Ce n’est pas que le chemin qu’elles ont parcouru soit moins louable qu’un autre. Ce n’est pas qu’elles aient démérité en fondant chacune une famille et en faisant des enfants qui à leur tour ont fondé une famille et fait des enfants. Ainsi va la roue de la vie, dont on dit qu’elle tourne quand le temps qui a filé vous surprend. Mais le temps ne fait pas que surprendre. Il écrase aussi.
J’ai passé le cap des soixante ans et il m’en manque treize pour atteindre le cap que tu n’as pas franchi puisque ton corps ne tenait plus debout. Ecrasé par le temps. Ecrasé par la mémoire. Et c’est cette mémoire qui amène ici mes mots. Une mémoire en lambeaux pour une existence de plaie.
Sur fond de roman noir.
Ta mère aurait été assassinée quand tu étais toute petite. Par empoisonnement aux champignons. Une marâtre t’aurait recueillie avec ta demi-sœur qui avait exactement le même âge que toi cependant que votre père faisait des trafics de toute sorte dans des milieux de toute sorte. Le noir du roman est bien flou. Si flou que mes sœurs ont des frissons quand elles en parlent et en rajoutent. D'autant que, plus tard, juste après la guerre, il y a eu un deuxième assassinat. Le mari de ta demi-sœur fut dépêché dans l’autre monde lors d’un règlement de comptes.
Mais de quels comptes parle-t-on quand il s’agit de famille ? Aucune arithmétique ne sait résoudre les grands secrets. Quand j’avais dix ans et que je me demandais qui pouvait être mon père et qui tu pouvais être toi, j’imaginais les grands secrets dans des décors de carton-pâte. Si j’avais su à l’époque qu’il y avait eu des assassinats, nul doute qu’il y aurait eu aussi des tunnels et des puits avec la mort en embuscade.
Le noir du roman se serait épaissi. Mais toujours flou. La vie est un flou. Ton existence de plaie est un flou et je le devine dans les yeux de mes sœurs quand elles t’inventent.
Toute mère est une invention. Et toi particulièrement. Le serais-tu moins si j’avais grandi à tes côtés ? Et moi, comment me serais-je inventé ? Voilà la vraie question que je veux te poser et qui me terrifie. J’ai une idée de la réponse bien sûr. Peut-être as-tu la même dans les bras du Seigneur qui te bercent comme un poupon.
Tu n’étais pas si naïve. Tu faisais la différence entre le roman noir et le roman rose. Toute une palette de couleurs que tu as vues et revues cependant que la plaie de ton existence ne guérissait pas.
Il faudrait raconter. J’aurais envie de raconter. Ces trois enfants que tu as faits entre vingt et trente ans, jamais du même père. Puis les cinq autres, quatre sœurs et un frère. Du même lit cette fois. Avec ton mari aux côtés duquel tu as vieilli. Dans des pavillons de banlieue et des fermes mal retapées à la campagne. Peut-être faudrait-il davantage décrire que raconter.
Dresser la liste des portes et des fenêtres qui fermaient de travers, des robinets qui fuyaient, des serrures à graisser et des pendules à remettre à l’heure, des tapisseries à bubons dans les chambres trop humides, des images du bon Dieu et de ses saints scotchées sur le frigo qui respirait mal, des lopins de petits pois et de haricots verts devant les entrées gravillonnées, des, des…
Faire l’inventaire aussi des menues contrariétés qui sont restées tues, des désirs sans cesse remis au lendemain, des extases fugaces que tu n’étalais pas, qu’il ne fallait surtout pas que tu étales.
Un roman gris avec des joies grises. Un peu de bleu de temps en temps, qui ne durait pas longtemps, mais on avait la satisfaction de l’avoir voulu.
On ? C’est qui ? Quelle identité vraie ? Quelle identité vraie ton mari ? Et toi ? Et les sœurs ? Et le frère ?
Questions saugrenues. Il n’y a pas plus de vrai que de faux dans les identités, seulement des bricolages, des rafistolages d’impuissance. La vie allait, c’est tout. Elle est faite pour ça, pour aller. Et la mienne, heureusement, oui, heureusement, est allée ailleurs.
Merci maman de m’avoir abandonné.

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mardi 26 février 2019

Judas, Amos Oz

Judas - GallimardIsraël. 1959. Shmuel, étudiant pataud qui talque tous les jours sa barbe et mange trop de tartines au fromage, se voit dans l'obligation de chercher un emploi car ses parents ne peuvent plus l'aider financièrement.
Il répond à la petite annonce d'un vieil intellectuel à moitié infirme, Gershom Wald, qui vit retiré dans sa maison à Jérusalem en compagnie de sa belle-fille Atalia. 
En échange d'une chambre dans une soupente et de quelques billets, Shmuel doit consacrer ses soirées à cet érudit passionné par l'histoire d'Israël et les rapports complexes entre Juifs et Arabes. Le contrat de travail stipule que l'étudiant ne doit sous aucun prétexte parler de son employeur à l'extérieur, y compris à sa propre famille. Atalia, qui gère l'intendance de la maison, serait intraitable s'il ne le respectait pas.
Mais qui est au juste cette femme au corps tellement désirable et animée d'une volonté farouche ? 
Malgré la différence d'âge, Shmuel tombe amoureux d'elle dès les premiers jours. Tout comme les étudiants qui ont occupé cet emploi avant lui...
Quand il a fini d'écouter les péroraisons de Wald au téléphone avec des interlocuteurs dont on ne sait rien, il partage avec lui une assiette de gruau, évoque les travaux universitaires qu'il a abandonnés sur Judas et remonte dans sa soupente. Il essaie d'écrire mais son esprit est ailleurs. Il y a tant de mystères dans cette maison.
Quels indicibles secrets se cachent dans la pièce toujours fermée à clé ? Qu'est-il arrivé au fils de Wald engagé dans l'armée alors qu'il était inapte au service ? Où Atalia passe-t-elle la plupart de ses nuits ? Et pourquoi l'engagement de son père, Shealtiel Abravanel, était-il aussi violemment contesté par l'intelligentsia israélienne ?

Judas, d'Amos Oz, dans une langue tour à tour charnue et savante, pourrait presque se lire comme une enquête mais il est surtout une longue réflexion théologique et morale, philosophique et politique. Judas a-t-il vraiment trahi le Christ ou était-il au contraire son fidèle le plus fervent ? Les premiers antisionistes, avant la création de l'Etat d'Israël, étaient-ils aussi des traîtres au peuple sans terre ou bien des visionnaires qui devinaient les futurs conflits entre Arabes et Juifs dans la région.

Voilà un roman puissant à lire et à relire. Par un auteur favorable à la création d'un Etat palestinien. Il y a, n'en doutons pas, dans le personnage d'Abravanel, bien des traits qui lui ressemblent.

Judas, d'Amos Oz, est disponible en Folio.

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dimanche 10 février 2019

Radicelles, Murièle Modély et Vincent Motard-Avargues

Résultat de recherche d'images pour "Muriele Modély radicelles"Le ton est donné dès les premiers vers. L'enfance n'est qu'un rêve éculé de paradis sans mémoire. La naissance accouche d'une "chose" qui va déjà de travers "sur un matelas sale.

Murièle Modély poursuit avec Radicelles l'état des lieux du corps et de la langue qui marque sa poésie depuis Penser maillée. Le corps animal de l'humain et le corps végétal de l'arbre. Le corps au ventre volcanique de l'île "fantasmée" sous "le ciel bas".
Mais c'est ici que vit l'auteure, un ici impossible à féconder. Dans une langue, entre créole et français, qui "s'emmêle comme une suie sur la crête des vagues". Des racines, des radicelles, des greffons et des coques de fruit sec s'enchevêtrent sous la peau "où desquame la mémoire", sous l'écorce en lambeaux. La "chose" parle en hoquetant. La joie elle-même est une morsure qui avorte l'histoire.
Une fois encore, Murièle Modély pétrifie le lecteur par la violence de ses évocations. Des images de l'univers viscéral de Louise Bourgeois pourraient lui traverser l'esprit et achever sa suffocation sous le rouge tremblant des flamboyants.

Résultat de recherche d'images pour "vincent motard avargues"En contre écho comme un manifeste froid, les photographies de Vincent Motard-Avargues s'immergent au coeur de la matière. Dans un va-et-vient du net au flou, elles suggèrent l'empêchement à désigner le visible. Seules trames et fibres, naturelles ou artificielles, témoignent de traces que l'oeil traduit sur l'établi du récit.
Mais pour dire quoi du vivant qui se délite inexorablement ? 

Le lecteur se fera son chemin dans ce jeu de miroirs qui trouble l'ici et l'ailleurs et c'est ainsi que ce recueil saura longtemps le retenir.

Extraits :

tu ne te souviens pas de ce temps disparu
ce paradis perdu
que certains nomment enfance
tu ne l'as jamais vu
tu ne te souviens pas de cette odeur de sang
qui te raconte le récit
dans lequel ta mère écarte les jambes
sur un matelas sale
où tu glisses bancale
chose déjà adulte
sur le sol d'une maison secrète

*

on te dit choisis
choisis ton camp, ta frontière, ton pays
raye tout le reste, choisis
pas de place pour à moitié, à demi, choisis
gratte, arrache, la chair, la peau
il ne restera rien qu'un peu de rouille sur la photo
souvenir d'un temps, d'une illusoire
unicité, unité, raye, syllabes, lettres
choisis
une langue, sans maux propre et nette
et tant pis pour l'accroc
ton dessin d'île
possible
commune
sur le cahier tout au fond de la salle

Radicelles de Murièle Modély et Vincent Motard-Avargues est publié aux éditions Tarmac et coûte 18 euros (prix justifié par l'excellence des tirages photographiques).

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lundi 14 janvier 2019

Do jardim das Virtudes ao praça dos poveiros

Résultat de recherche d'images pour "jardim das virtudes porto"
Du Jardin des Vertus à la Place des pauvres, ce lundi 14 janvier par temps clair. C'est un jardin tout en escaliers parfois sombres et humides qui se gagne au jarret endurant. Quasiment personne en cette matinée alors que des dizaines de touristes font déjà la queue devant la fameuse librairie Lello qui a 113 ans depuis hier. Je m'assois sur un banc et reprends mon souffle. Je laisse du temps à mon regard. Je m'autorise même de ne rien regarder. Je suis là jusqu'au trente et un. Je suis certes un touriste mais pas seulement. Le paysage vient à moi selon son désir.  
Puis je descends par des ruelles au pavé irrégulier jusqu'au quai en face du musée de l'automobile. Certaines maisons pourraient s'écrouler d'un instant à l'autre. De nombreuses grues de chantier sont à l'oeuvre dans le secteur comme partout dans la ville. Porto a besoin de se refaire la façade. Mais il y a surtout des requins de la finance en embuscade. Des quartiers entièrement rénovés surgiront mais les habitants seront peu nombreux à en profiter...

Tous les quarts d'heure, je me pose sur un banc, il y en a un grand nombre alors qu'il y en a si peu à Bordeaux, et mes yeux comme mes oreilles papillonnent. Quelques reflets sur le Douro. Deux ou trois mouettes. Une vingtaine de lycéens tonitruants et le vacarme d'un tram hors d'âge. Des pas pressés ou nonchalants de jeunes femmes en boutons. La vie quoi ! 

Fatigué, je vais m'installer à la terrasse du restaurant où j'allais déjà en 2017, sur la place des pauvres. Je déjeune d'une omelette au jambon et au fromage avec des frites et un grand verre de vin. L'omelette est généreuse et bien garnie. Le prix est modique.
Résultat de recherche d'images pour "Praça dos Poveiros, Porto"
Tout en sirotant mon vin, je pense à ce qu'on raconte du prétendu miracle économique portugais. Je vois beaucoup de SDF que les autorités municipales ne chassent pas, y compris aux abords des immeubles plus riches. Je vois beaucoup de retraités et d'handicapés qui, visiblement, tutoient madame la misère. 

Selon, l'OCDE, le salaire minimum s'élevait en 2017 à moins de 700 euros mensuels. J'imagine que la plupart des pensions sont des plus chiches. Les courses alimentaires sont nettement moins chères qu'en France mais les prix que j'ai observés en micro informatique et téléphonie sont les mêmes. Il me semble aussi que l'immobilier, à la location comme à la vente, a notoirement augmenté en deux ans. Le miracle économique portugais est peut-être un leurre malgré la bonne volonté présumée du gouvernement Costa.

J'en saurai davantage à la fin de mon séjour et je vous dirai, après avoir croisé différentes données économiques et sociologiques. Ici, je ne suis pas seulement un touriste. Je suis un observateur. 

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dimanche 13 janvier 2019

Eugénio de Andrade, (1923-2005), poète à Porto

Résultat de recherche d'images pour "eugenio de andrade"Eugénio de Andrade est un poète portugais du vingtième siècle, admiré notamment par Marguerite Yourcenar. Il a vécu à Porto de 1950 à sa mort, en se tenant loin des lumières de la notoriété. Les poèmes et citations qui suivent sont extraits des blogs/sites suivants : Les mots plus hauts, Aller aux essentiels (Martine Cros) et le très documenté Esprits nomades.

Tu peux me confier sans crainte
les menues besognes matinales.
Laisse faire les nuages,
la poussière ardente par-dessus les toits,
les marteaux de la tristesse sur la table.
Mon pays s'étend de juin à septembre,
avant la première neige appelle-moi.

*
Tu appuies ton visage sur la mélancolie et tu n'entends
même pas le rossignol. Ou est-ce l'alouette ?
Tu peux à peine supporter l'air, partagé
entre la fidélité que tu dois
à la terre de ta mère et au bleu
presque blanc où l'oiseau se perd.
La musique, donnons-lui ce nom,
a toujours été non seulement ta blessure, mais encore
ton exaltation au milieu des dunes.
N'écoute pas le rossignol. Ni l'alouette.
C'est en toi
que toute la musique est oiseau.

*
La mort n'a pas de prise quand on tient le soleil endormi dans ses bras.

*
J'ai appris que peu de choses sont absolument nécessaires. Ce sont ces choses que mes vers aiment et exaltent. La terre et l'eau, la lumière et le vent.

*
Je n'aime même pas écrire, il m'arrive parfois d'être tellement désespéré que je me cherche refuge dans le rôle de celui qui se cache pour pleurer. Et la chose étrange est que de ma détresse surgissent les mots de réconciliation profonde avec la vie.

*
Le mur est blanc
et brusquement
sur le blanc du mur tombe la nuit.
Il y a un cheval proche du silence,
une pierre froide sur la bouche,
pierre aveuglée de sommeil.
Je t'aimerais si tu venais maintenant,
si tu penchais
ton visage sur le mien tellement pur
ô vie.

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samedi 12 janvier 2019

Moreira da Costa, alfarrabistas, rua de Avis, Porto

Résultat de recherche d'images pour "livraria moreira da costa porto"A neuf heures quarante ce samedi 12 janvier, le ciel est bleu au-dessus de Porto. Le vent me pousse dans un café en face de la librairie (livraria en portugais) Moreira da Costa dont j'attends l'ouverture pour me présenter à son tenancier Miguel Carneiro. 
Mes lecteurs se souviennent que, alerté par Isabelle Lagny et Salah al Hamdani, j'ai écrit un article de soutien à cette petite entreprise menacée d'expropriation par l'hôtel cinq étoiles d'à côté. L'éternelle histoire de la voracité du pot de fer contre la frugalité du pot de terre.

Dès qu'il entend mon nom, Miguel Carneiro me serre la main et un sourire illumine son visage. Il m'invite aussitôt à visiter les trésors de sa cave. Des milliers de livres très anciens dont certains ont plus de trois siècles. Miguel est en contact avec des collectionneurs qui lui achètent quelques pièces rares. De quoi tenir au jour le jour car, à Porto comme partout ailleurs, le commerce de la librairie indépendante est à la peine.

Cette immersion en terre profonde de la mémoire écrite avec ses limbes entrelacés confond mon étonnement. Je hoche la tête. Je cherche des mots qui ne viennent pas sous la lumière basse. La nuit qui sait, les livres se rapprochent et tiennent des conciliabules.

Lorsque nous remontons à la surface, Miguel me confie que plusieurs recours en justice ont été déposés par le pot de fer. De procédure d'appel en procédure d'appel, le sentiment d'insécurité n'en finit pas de durer. 

Mais les autorités municipales de Porto reconnaissent désormais officiellement la librairie fondée en 1902 comme faisant partie du patrimoine. Bientôt, une plaque sera apposée sur la devanture du magasin. " C'est mon Oscar", dit Miguel avec humour. Et il ajoute : "Quoiqu'il arrive, ici ou ailleurs, je continuerai à vivre avec et pour les livres."

Puis, en compagnie de son père francophone qui vient d'arriver, il me montre sur l'écran de son ordinateur des images de la lecture de poésie qu'il a organisée avec un jeune auteur du crû.

Miguel Carneiro le pot de terre est un passionné quand le pot de fer ne sait lire que des chiffres d'affaires. Espérons que la fable tournera à l'avantage du premier ! Cela s'est déjà vu. Cela se reverra.

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jeudi 10 janvier 2019

Aurore Bergé, venez me chercher !

Madame,

Les violences commises lors des manifestations des Gilets jaunes m'effraient autant qu'elles vous effraient. J'ai eu peur comme vous avez eu peur lorsque j'ai vu Marianne mutilée à l'intérieur de l'Arc de triomphe. J'ai peur pour les manifestants et les forces de l'ordre. J'ai peur pour les employés des petites entreprises et des petits commerces.

Désormais, cependant, c'est VOUS qui me faites peur. Votre décision de saisir le procureur de la République dès lors que tel ou tel propos de tel ou tel homme politique et/ou intellectuel vous apparaît séditieux me fait penser aux anciennes pratiques de la Stasi en ex RDA et de la Savak en Iran. Vous souhaitez instituer une police de la pensée car vous craignez le pire pour votre caste momifiée en son mépris. Appellerez-vous bientôt à tirer dans le tas comme Luc Ferry ? J'ose encore croire que non.

En tout état de cause et malgré mes réserves au sujet de certains Gilets jaunes gagnés par la déraison, je soutiens avec la plus grande énergie les personnes que vous désirez bâillonner. Je pense notamment au philosophe Vincent Cespedes et à Juan Branco.

Je vous invite à réfléchir à votre propre violence en tant que membre de la classe dominante sur le corps et l'esprit des "gens de peu". Je vous invite à lire la lettre prémonitoire de la banque Natixis du 26 août 2017 où il est écrit que l'accroissement des inégalités pourrait conduire à la révolte des salariés en France.

Nous y sommes. Nous y sommes pour de longues semaines encore.

Je souhaite une montée en puissance du mouvement des Gilets jaunes. Je souhaite qu'il s'étende à d'autres pays pour que la Commission européenne ne soit plus sourde aux souffrances des desdichados. Coresponsable avec vous des actuelles violences, et cela depuis quarante ans de néolibéralisme qui transforme l'humain en déchet comme le dit le pape François, elle doit agir de toute urgence. Bruxelles aussi pourrait brûler...

En attendant, je me tiens à votre disposition. Etant bien élevé, je ne vous cracherai pas au visage et ma seule arme est la culture que je me suis construite avec patience. Venez me chercher !

Dominique Boudou, retraité

PS : J'apprends, deux heures après avoir écrit cette lettre, les très graves menaces physiques que vous avez reçues. Abjectes et barbares, elles méritent une condamnation sévère.

dimanche 16 décembre 2018

Marcel Proust, Citations

Résultat de recherche d'images pour "à l'ombre des jeunes filles en fleurs"Vingt-cinq ans après avoir lu Un amour de Swann, j'ai lu A l'ombre des jeunes filles en fleurs. J'ai découvert la jeune Gilberte, fille de Swann et d'Odette de Crécy. J'ai écouté le diplomate M de Norpois et l'écrivain Bergotte, sans oublier le professeur de médecine Cottard. A Balbec, j'ai découvert la jeune Albertine et sa bande de filles à bicyclette, parmi lesquelles Andrée... Je ne suis toujours pas proustien, mais quel génie !!! D'où ces citations, tirées des jeunes filles en fleurs...

Le travail de causalité qui finit par produire à peu près tous les effets possibles, et par conséquent aussi ceux qu'on avait cru l'être le moins, ce travail est parfois lent, rendu un peu plus lent encore par notre désir - qui en cherchant à l'accélérer l'entrave - par notre existence même, et n'aboutit que quand nous avons cessé de désirer, et quelquefois de vivre.

*

D'ailleurs toute nouveauté ayant pour condition l'élimination préalable du poncif auquel nous étions habitués et qui nous semblait la réalité même, toute conversation neuve, aussi bien que toute peinture, toute musique originale, paraîtra toujours alambiquée et fatigante. Elle repose sur des figures auxquelles nous ne sommes pas accoutumées, le causeur nous paraît ne parler que par métaphores, ce qui lasse et donne l'impression d'un manque de vérité.

*

Cette Albertine-là n'était guère qu'une silhouette, tout ce qui était superposé était de mon cru, tant dans l'amour les apports qui viennent de nous l'emportent - à ne se placer même qu'au point de vue quantité - sur ceux qui nous viennent de l'être aimé. Et cela est vrai des amours les plus effectifs. Il en est qui peuvent non seulement se former mais subsister autour de bien peu de choses - et même parmi ceux qui ont reçu leur exaucement charnel.

*

Jusqu'aux chambres qui auront leurs lampes électriques avec un abat-jour qui tamisera la lumière. C'est évidemment un luxe charmant. D'ailleurs nos contemporains veulent absolument du nouveau, n'en fût-il plus au monde.

*

Quand on aime, l'amour est trop grand pour pouvoir être contenu tout entier en nous ; il irradie vers la personne aimée, rencontre en elle une surface qui l'arrête, le force à revenir vers son point de départ ; et c'est le choc en retour de notre propre tendresse que nous appelons les sentiments de l'autre et qui nous charme plus qu'à l'aller, parce que nous ne connaissons pas qu'elle vient de nous.

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... les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l'ombre, s'écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans des remous d'or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges ( une grande question sociale, de savoir si la paroi de verre protégera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger).


Mon père qui le voyait chez M Mérimée - un homme de talent au moins celui-là - m'a souvent dit que Beyle (c'était son nom) était d'une vulgarité affreuse, mais spirituel dans un dîner, et ne s'en faisant pas accroire pour ses livres. Du reste, vous avez pu voir vous-même par quel haussement d'épaules il a répondu aux éloges outrés de M de Balzac. En cela du moins il était de bonne compagnie.

*

On ne prodiguait pas le nom de génie comme aujourd'hui, où si vous dites à un écrivain qu'il n'a que du talent il prendra cela pour une injure.

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Les traits de notre visage ne sont guère que des gestes devenus, par l'habitude, définitifs. La nature, comme la catastrophe de Pompéi, comme une métamorphose de nymphe, nous a immobilisés dans le mouvement accoutumé.

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L'amour le plus exclusif pour une personne est toujours l'amour d'autre chose.

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