A - C'est pas faux. Je m'en suis aperçu ce matin, le soleil s'est levé comme d'habitude.
B - Mais peut-être que, on sait jamais, hein, ce qui peut arriver. Un jour, ça sera la nuit définitive et on mettra du temps à le comprendre.
A - J'imagine quand même qu'il y aura des signes avant-coureurs. Les bruits par exemple.
B - Ooof ! Les bruits c'est pas facile à deviner.
A - Ils sont plus sourds.
B - Ils sont moins nombreux.
A - C'est pas faux. Si je sors ma poubelle à six heures du soir, y'a plus de bruit que quand je la sors à onze.
B - Hum ! Quand la nuit sera définitive, il n'y aura pas que les bruits.
A- On verra bien. En tout cas, on a intérêt à se préparer.
B - Bah ! Y'a pas le feu.
A - C'est pas faux. D'autant que le feu c'est autre chose.
B - Oui. S'il tombe du ciel c'est pas la même histoire que s'il monte de la terre.
A - Dans les deux cas, les gens auront peur. Les plus allumés croiront que c'est la fin du monde. Il y aura des suicides, des meurtres.
B - Faudra faire attention. Je resterai sur mes gardes. Je mettrai mes chaussures de marche et un bonnet. C'est une bonne protection, contre le feu.
A - C'est pas faux mais insuffisant. Quand je sortirai ma poubelle, je prendrai des précautions plus sûres. Je pense à ma voisine, la nuit définitive, ça va la chambouler pour de bon. J'aurai peur qu'elle me saute dessus.
B - Ooof ! Nous aussi on s'ra chamboulés. Mais grâce à mon bonnet. Et à mes chaussures, même si j'ai jamais su marcher droit.
A - Pour le moment le soleil continue de se lever, c'est l'essentiel. Inutile de...
B - Oui, mais il est plus pâle. Hier, il avait un trou au côté droit.
A - Un trou ?
B - Absolument. Je l'ai vu bouger. J'aimerais savoir d'où il vient.
A - Impossible. La plupart des trous n'ont pas de bords. La nuit définitive non plus.
B - Eh bien ! on en inventera. On s'y cramponnera. J'aurai des crampons sous les pieds et dans les mains.
A - C'est pas faux. On se transformera en ventouses.
B - Et la vie sera plus lente. C'est l'idéal dans la nuit définitive. On saura mieux s'apprivoiser.
A - À la condition que le trou dans le soleil... S'il gagne du terrain en haut il en gagnera aussi en bas. Dans les rues, les champs, les bois.
B - Mais pas dans nos têtes. Elles résisteront aux trous.
A - J'en doute.
B - Ah ?
A - Ben oui. Des trous dans la tête, on en a toujours eu.
B - Plus ou moins.
A - Plutôt plus que moins. La nuit définitive aggravera le phénomène. Les trous sont liquides. Ils couleront sur nos épaules, se glisseront sous nos aisselles, etc.
B - Tu veux dire que tôt ou tard ils atteindront notre cœur ? Puis...
A - Tout le reste oui.
B - Jusqu'à ce qu'on disparaisse ?
A - C'est pas faux. C'est même inéluctable.
B - Brr !
A - Bon. C'est pas que le temps m'dure mais je dois rentrer ma poubelle. Elle fuit du côté droit. Regarde !
B - Aaah ! t'as raison. C'est pas faux.
Image : Anne-Marie Durou