Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

jeudi 27 novembre 2025

Relire Les funérailles de la Grande Mémé


Les funérailles de la Grande Mémé
est un ensemble de huit nouvelles de Gabriel García Márquez, qu'il appelait contes. Le premier d'entre eux s'intitule La siesta del martes. Une mère et sa petite fille, en deuil, voyagent dans un train suffocant sous la chaleur d'août. Elles sont seules dans le wagon de troisième classe. La petite fille tient dans ses mains un bouquet de fleurs mortes. Après avoir traversé de longues plantations de bananiers, le convoi s'arrête dans un village dont toutes les maisons ont tiré le verrou et baissé les persiennes. Il n'y a personne dans les rues. Et pourtant, tout le monde voit la mère et sa fille quand elles frappent à la porte du presbytère pour adresser au curé une demande très particulière. Retourner à la gare sera-t-il possible ? "Es mejor que salgan por la puerta del patio, dijo el padre." On ne sait jamais...

Le deuxième conte s'intitule Un día de estos (Un jour comme les autres). Il s'agit d'un huis-clos dans un cabinet dentaire avec son "plafond crevé et une toile d'araignée poussiéreuse pleine d'œufs et d'insectes morts". Le maire du village, un lieutenant, se fait arracher une dent de sagesse sans anesthésie par un praticien non diplômé. La mâchoire craque. Les yeux pleurent. La haine est là. Cependant que sur le toit de la maison voisine [deux charognards se sèchent au soleil].

En este pueblo no hay ladrones, clame haut et fort le troisième conte. Seul un étranger au village peut commettre un vol. Un noir par exemple. Quand la salle de billard est cambriolée, la police a vite fait d'en trouver un, de noir, et il passe un sale quart d'heure qui dure longtemps. Cependant que le coupable, Damaso, cherche à restituer les boules du jeu en faisant croire qu'il s'agit d'un miracle dont il serait le truchement. Il en parle avec Ana dans leur chambre en terre battue et, parfois, revenant de beuveries ou de coucheries, toujours plus amer de manquer d'argent pour s'amuser dans les tripots, c'est elle qu'il bat. Au risque de tuer l'enfant qu'elle porte dans son ventre. 

Balthazar passe vraiment un merveilleux après-midi dans La prodigiosa tarde de Baltazar. Menuisier, il a de l'or dans les mains mais pas dans son gousset. Il a construit une grande cage à oiseaux qui est la plus belle du monde. "Bastará con colgarla entre les árboles para que cante sola." "Il suffira de l'accrocher dans les arbres pour qu'elle chante toute seule." Elle pourrait rapporter soixante pesos. La femme du docteur Giraldo, qui aime tant les oiseaux, l'achèterait. Ou, aussi, José Montiel, qui joue à l'opulent. Et puis, Balthazar pourrait en construire d'autres, des cages. La pauvreté s'éloignerait. Jusque-là le conte est beau. Mais ça ne va pas durer.

Et voilà qu'apparaît la Grande Mémé avec "un peigne sur son sein" dans La viuda de Montiel (La veuve Montiel). Le mari de l'éplorée vient de mourir après s'être enrichi grâce à la dictature locale dont l'action se réduisait à deux axes simples : fusiller les pauvres en place publique, accorder un jour aux riches pour décamper sans armes ni bagages. L'idéal pour acheter à bas coût leurs terres. Et devenir influent jusqu'au gouvernement central. Tout en restant bon chrétien. Mais la veuve, "mariée à vingt ans selon la volonté de ses parents au seul prétendant qu'on lui permît de voir à moins de dix mètres de distance, n'avait jamais eu de contact avec la réalité." Elle se barricade en ses solitudes avec pour unique compagnie le très vieux serviteur de la famille, un noir imprudent qui ouvre son parapluie à l'intérieur de la maison, et s'en remet à Dieu en se rongeant les ongles.

Dans Un día después del sábado, c'est encore l'histoire d'une veuve, cousine germaine du colonel Aureliano Buendía. Il y a des oiseaux morts dans sa maison aux neuf alcôves. Il y en a partout dans le village. Le spectacle est si impressionnant que les habitants en oublient la chaleur suffocante de juillet. Le père Antonio Isabel du Très Saint Sacrement de l'Autel, bientôt centenaire, imagine que c'est un signe annonciateur de l'Apocalypse. Mais on le croit fou, ses sermons décousus ayant fait fuir les paroissiens, d'autant qu'il affirme avoir rencontré le Diable en personne. Même la veuve ne va plus à la messe. Puis un étranger arrive au village où il doit accomplir des formalités administratives. Il est paisible mais la faim lui tenaille le ventre. La propriétaire de l'Hôtel Macondo près de la gare lui sert "une assiette de soupe avec un os à la moelle et une salade de bananes vertes. Une jeune fille qui passe des disques sur un gramophone l'observe et le trouble. Elle dit que des oiseaux morts tombent dans le vestibule. À minuit, dans sa "chambre de bois", l'étranger est "plongé dans un rêve fébrile et marécageux". Cependant que le père Antonio Isabel prépare son sermon du lendemain. Aux premières lueurs de l'aube, il a une révélation. Peut-être changera-t-elle le cours de sa vie, et celle de l'étranger, et celle de la veuve qui apprend par sa servante ce que le prêtre a cru voir.

Rosas artificiales est l'un des contes les plus brefs de l'ensemble. La jeune Mina, qui fabrique des bouquets artificiels qu'elle peine à vendre, parle avec sa grand-mère aveugle. Comment se fait-il qu'elle ne soit pas allée à la messe ce matin ? Est-ce seulement une histoire de robe mal repassée aux manches ? La grand-mère trouve étrange que Mina soit allée deux fois aux cabinets en si peu de temps. Et puis elle est sortie de la maison. Et puis elle est revenue contrariée. Il y a du louche. Forcément. L'aveugle devine tout.

Enfin, Los Funerales de la Mamá Grande. La Grande Mémé, souveraine absolue du royaume de Macondo, propriétaire de cent mille hectares sur lesquels elle a régné sans partage pendant 92 ans, rend son dernier souffle en rotant. "Dans les autobus déglingués, dans les ascenseurs des ministères, dans les lugubres salons de thé recouverts de tentures passées, on commentait avec vénération et respect le cas de cette grande dame morte dans son patelin de chaleur et de malaria et dont le nom était resté ignoré des autres régions du pays jusqu'à ces heures récentes où l'encre d'imprimerie l'avait consacré." Le père Antonio Isabel, si énorme qu'il a fallu dix hommes pour le transporter et toujours aussi halluciné, assiste aux obsèques. Aux côtés de Nicanor, "un géant des bois, tenue kaki, bottes à éperons et revolver 38 millimètres à canon long, sanglé sous la chemise". Et il y a aussi le Pape.  Un long voyage en canot pontifical depuis sa résidence de Castel Gandolfo et déjà tinte le "bronze lézardé de Macondo". Toute la nuit, le Saint-Père entend "le charivari des singes affolés par le passage des foules". L'embarcation, arche ou "gondole noire", se remplit de "sacs de manioc, de régimes de bananes vertes et de cageots de poule, ainsi que d'hommes et de femmes qui [abandonnent] leurs occupations habituelles pour tenter fortune en allant vendre n'importe quoi aux funérailles de la Grande mémé".

Dans un livre d'entretiens, Gabriel García Márquez écrit : "Je raconte une inimaginable, une impossible visite du pape dans une bourgade colombienne. Je décrivais le président qui l'accueillait comme un homme chauve et rondouillard, pour qu'il ne ressemble pas à celui qui gouvernait alors le pays, qui était grand et très maigre. Onze ans après la rédaction de cette nouvelle, le pape est allé en Colombie, et le président qui l'a reçu était bien, comme dans mon histoire, chauve et rondouillard."

Et c'est ainsi que le réel est magique, tout en disant le réel contre lequel on se cogne : violences de la misère, violence de la condition féminine, violence des dictatures, violence aussi des chaleurs et des pluies.

N.B : Je crois me souvenir que dans Chronique d'une mort annoncée, il y a aussi un ecclésiastique sur un long bateau, chargé notamment de coqs. Et, bien sûr, l'aficionado remarquera la permanence de Macondo et du colonel Buendía.

dimanche 23 novembre 2025

Relire Lorca


Relire la poésie de Federico García  Lorca et constater, joyeux, que le mystère de son écriture reste entier. "Ni el poeta ni nadie tienen la clave y el secreto del mundo." La clé et le secret. S'il s'agissait de la clé du secret, cela laisserait entendre qu'il a quelque lieu et quelque personnage qu'on pourrait vraiment approcher.

Et c'est pour cela que la poésie de Lorca est toute d'humilité même quand elle s'envole en son chant profond. En butinant dans l'anthologie que j'achetai fiévreusement un jour de décembre à Santander en 1974, les figurations de la lune imprègnent d'emblée ma mémoire. "Les astres viennent boire dans la lune... Si mes mains pouvaient effeuiller la lune... la lune dit : Moi, j'ai soif de lumières...  des jeunes filles aveugles demandent à la lune...  les rayons de la lune martèlent l'enclume du soir...". Et il y a Romance de la luna, luna dans le Romancero gitano que m'offrit mon professeur de lettres en seconde au lycée Guez-de-Balzac à Angoulême  en 1972. "La luna vino a la fragua / con su polisón de nardos... mueve la luna sus brazos / y enseña, lúbrica y pura / sus senos de duro estaño..."  La lune s'en vint à la forge / avec son corset de nards... la lune agite ses bras / et montre, lubrique et pure / ses seins de dur étain..." (traduction personnelle)


Et chez Federico, les couleurs sont omniprésentes. Le vert, bien sûr et pas si sûr que ça, dans Romance sonámbulo. "Verde que te quiero verde". "Vert que je t'aime vert". Le vent est vert "sous la lune gitane". Les miroirs du café chantant sont verts. La chair et les cheveux aussi quand la mer est amère. Le poète n'est plus lui-même et sa maison n'est plus la sienne. Et la couleur vert-lune annonce la mort en trois coups de sang dans Muerte de Antoñito el camborio

Le blanc apparaît souvent dans cette anthologie. Il ne dit pas seulement la neige ou la pureté. La Balade d'un jour de juillet évoque une jeune fille blanche consumée par [l'étoile de l'amant qui vit et meurt] et une épée traverse sa poitrine.   Dans Muerte de la petenera (la petenera est un motif musical et dansé du chant profond), la maison blanche abrite la mort des hommes en perdition et l'horizon est bien trouble avec ses ombres effilées comme des couteaux. Que penser, aussi, de l'idiome blanc des hautes blondes au passage des cavaliers en lévite ? (Canción china en Europa) Peut-on croire que sa blancheur ne serait que transparence ?  

Alors le noir, en contrepoint ou non. "Entre mariposas negras / va una muchacha morena / junto a una blanca serpiente / de niebla." Le noir est presque là comme un lieu sûr parmi les opacités blanches. Mais, quand il est mis sur le rouge, (Cueva), la voix est suffoquée par les sanglots. Et c'est encore sur le rouge de la lune que tranche le noir de la jument dans Canción del jinete. La mort n'est pas si loin de Cordoue. Et la guardia civil, présente dans plusieurs textes, engendre des anges noirs, des serrures noires, des roses de poudre noire. Qui inquiètent la berceuse du grand cheval. L'enfant aura-t-il peur lui aussi de l'eau noire dans les branches ? 

Et voilà que le jaune apaise çà et là le lecteur. Des cloches sonnent tout en haut des tours jaunes battues par les vents jaunes traversés de carillons.  Dans Paísaje, le soir trompeur est vêtu de froid. Derrière le trouble des fenêtres, les enfants regardent un arbre jaune se changer en oiseaux.

Venons-en pour terminer à la fascination que le poète éprouvait pour les nombres. L'anthologie compte 95 textes et 81 nombres y apparaissent. Dont le 2, 29 fois, le 4, 17 fois et le 100, 11 fois. Mettons à part les occurrences dans New York et Grito hacia Roma (long dépli) et celles de La cogida y la muerte issues du Llanto por Ignacio Sánchez Mejías. Elles relèvent du procédé d'accumulation pour désigner la démesure de la ville puis de l'obsession dramatique quand [la mort pond des œufs dans la blessure].

Le poète, proche du surréalisme et de l'imaginaire gitan porté par les duende, s'intéressait peut-être aux arts divinatoires des barajas avec leurs enseignes de coupes, d'ors et d'épées dont on retrouve çà et là les vocables. Le nombre 2 s'incarne dans les deux fleuves de Grenade qui descendent de la neige jusqu'au blé. Et le jour vient avec ses deux haches dans Cortaron tres árboles. Puis voilà que pleurent deux vieilles femmes quand "una dura luz de naipe / recorta en el agrio verde, / caballos enfurecidos / y perfiles de jinetes." La lumière dure de la carte (à jouer ?) coupe dans l'aigreur du vert. Comment, enfin, nommer les deux "compadres" de la complainte somnambule ? Comment peuvent-ils s'appartenir en leur blessure de sang et de larmes quand les "trois cents roses noires" du premier les séparent irrévocablement ? Et c'est encore le vert qui a le dernier mot, sur la mer et dans la montagne, allant par deux elles aussi, dans l'inaccessible.

Le nombre 4 évoque les éléments qui composent et décomposent le vivant avec leurs signes ésotériques. Ou, encore, les quatre points cardinaux qui ouvrent la possibilité d'un chemin. Dans le corps comme dans l'esprit. Ainsi passent sous la nue et sur la terre quatre colombes dont les quatre ombres sont blessées. Cazador est un poème de huit vers brefs et le nombre 4 y sonne quatre fois. Comment ne pas voir là quelque incantation pour conjurer les mouvements de la vie et de la mort ! Et, dans le texte A Irene García, parmi les petits peupliers qui dansent, un arbre minuscule danse aussi : il a quatre feuilles. Cependant que le petit madrigal montre quatre grenadiers, lesquels, le cœur ayant vieilli, se changeront en quatre cyprès. Enfin, "près du Guadalquivir" où résonnent les voix de la mort, quatre poignards sont brandis, sans rémission possible.

Le nombre 100 nous rappelle les hécatombes grecques lors desquelles cent bœufs étaient sacrifiés. Dans Camino, ce sont cent cavaliers en deuil et condamnés au labyrinthe. Et ce sont cent juments dans Muerte de la petenera, chacun des jinetes ayant trépassé. Cependant que retentit un De Profundis pour les cent amoureux qui "dorment pour toujours sous la terre sèche". Bientôt, cent croix parmi les oliviers verts en diront la mémoire. Dans Retrato con sombra, cent grillons, ou cent criquets, veulent assombrir la lumière des roseaux. Enfin, dans Desposorio, (fiançailles ou épousailles mystiques), quel est cet homme ; il a plus de cent ans, qui insiste pour jeter à l'eau un anneau alors qu'une ombre appuie ses doigts contre son dos... ?

Sans doute, pour affiner cet article, faudrait-il traquer les correspondances entre les couleurs et les nombres, à la lumière des mythes savants et des légendes populaires de l'Andalousie. Ce serait là le travail rigoureux d'un critique rompu aux théorèmes universitaires. Je ne suis pas universitaire. Je n'ai jamais rien compris aux théorèmes. Et c'est ainsi que mon étonnement dure encore. 

mercredi 19 novembre 2025

Relire les Petits poèmes en prose


"Quelles bizarreries ne trouve-t-on pas dans une grande ville, quand on sait se promener et regarder ?" (Mademoiselle Bistouri)

Le narrateur qui déambule-affabule, dans les rues et dans sa tête, farfouillant parmi les mythes en quête d'images, rencontre des personnages étranges. Un plaisant "cruellement cravaté" s'incline pompeusement devant un âne.  Un excentrique "aux pieds d'une colossale Vénus", affublé comme un clown, implore la Beauté de venir à son secours. Il est tellement malheureux. Mais la statue n'en a cure. Puis voilà Le mauvais vitrier "dont le cri perçant, discordant" incommode le poète qui a des "plaisanteries nerveuses"...

Et quelle est cette "pâture certaine" qui va dans les jardins publics ? Loin des joies factices des riches, les regards sont "irrésistiblement entraînés vers tout ce qui est faible, ruiné, contristé, orphelin". Les veuves notamment. Avec ce constat, glaçant : "il y a toujours dans le deuil du pauvre quelque chose qui manque, une absence d'harmonie qui le rend plus navrant. Il est contraint de lésiner sur sa douleur. Le riche porte la sienne au grand complet." 

La pauvreté revient souvent dans ces Petits poèmes en prose (Le Spleen de Paris). Le gâteau, qui n'est qu'un morceau de pain blanc dont le narrateur en voyage va se sustenter, met en scène deux enfants qui se battent pour l'accaparer. "Il y a donc un pays superbe où le pain s'appelle du gâteau, friandise si rare qu'elle suffit pour engendrer une guerre parfaitement fratricide".

Et c'est encore une histoire d'enfants dans Le joujou du pauvre. Un riche derrière la grille de son château avec son "joujou splendide" abandonné sur l'herbe. Et un pauvre de l'autre côté, "sale, chétif, fuligineux". Son joujou est "une boîte grillée" avec un rat dedans. "Examiné avidement comme un objet rare et inconnu" par le petit châtelain.  

Les yeux des pauvres sont souvent insupportables aux yeux des riches. Une belle amoureuse s'assoit à la terrasse d'un café qui [étincelle]. Elle est en parfaite communion d'âme avec le narrateur. Mais voilà que s'arrêtent sur la chaussée un homme et ses deux enfants. "Tous en guenilles". Et la belle de persifler : "Ces gens-là me sont insupportables avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères ! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner d'ici ?"  Une réplique qui nous fait penser à Rimbaud dans Enfance : "Il y a enfin, quand l'on a faim et soif, quelqu'un qui vous chasse."

Terminons avec l'un des textes les plus connus du recueil, l'un des plus ambigus aussi, Assommons les pauvres. Baudelaire commence par brocarder les "livres où il est traité de l'art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures." Écrits par "tous ces entrepreneurs de bonheur public, de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu'ils sont tous des rois détrônés." Le narrateur va entrer dans un cabaret quand un mendiant lui tend son chapeau. Et aussitôt la voix de son bon Démon, son Démon de combat, le pousse à rosser l'indigent afin qu'il se rebelle. Et le "miracle" opère. "Le malandrin se jeta sur moi, me pocha les yeux, me cassa quatre dents... Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l'orgueil et la vie." Alors le narrateur lui dit : "Monsieur, vous êtes mon égal ! veuillez me faire l'honneur de partager avec moi ma bourse". Puis il conclut : "[quand vos confrères vous demanderont l'aumône, appliquez la théorie que j'ai eu la douleur d'essayer sur votre dos."

Je suis enchanté d'avoir relu les Petits poèmes en prose. J'y ai retrouvé la proximité que j'ai depuis mes enfances avec la pauvreté. Là où j'ai grandi, on se souvenait de l'avoir connue longtemps. On avait même tutoyé la misère pendant les guerres de quatorze et quarante. Parfois, même si c'était interdit par les curés, on tonnait contre les riches. On se consolait comme on pouvait en disant qu'eux aussi mouraient et qu'ils ne faisaient pas les fiers le moment venu. Cet imaginaire-là m'est resté. Il y avait deux ou trois riches dans mon village, des propriétaires cruellement cravatés qui avaient des métayers. Ils gardaient les mains blanches du premier janvier au trente et un décembre et parlaient une langue à la quelle nous n'avions pas accès, sans patois. Ils avaient leur place attitrée à l'église et le bulletin de vote toujours à droite. Ils ne mettaient pas leurs enfants à la communale parce que les idées des instituteurs ne leur convenaient pas. Pensez donc ! rien que des suppôts du Front populaire. 

Je ne me sentais pas toujours bien quand je croisais l'un de ces riches qui, disait-on, murmurait à l'oreille de l'évêque du diocèse quand un prêtre ne disait pas les mots convenables pendant le sermon dominical. Et puis il savait d'où je venais. Un enfant de l'assistance, abandonné par sa mère -c'étaient toujours les mères qui abandonnaient, jamais les pères- ça ne promettait rien de bon. D'autant que j'avais le tort d'aimer la langue que je découvrais à l'école et de l'employer. Pour qui me prenais-je donc ? À l'époque, dans les campagnes, les anciens de l'assistance étaient valets de ferme ou bonnes à tout faire. Ça avait toujours été comme ça, fallait surtout pas que ça change. Je devais rester à ma place.

Dans le même registre, je conseille vivement La Vie d'un simple (Mémoires d'un Métayer) d'Émile Guillaumin (1922). Et, bien sûr, n'oubliez pas Léo Ferré qui interpréta si magnifiquement L'étranger : "- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !"

 

 

samedi 15 novembre 2025

Dissonances, N° 49, L'enfer


Dès l'édito intitulé Au bord de l'abîme, Alban Lécuyer n'y va pas par quatre chemins : "Un roi dégénéré, des infants malades, des idiots, des nains, des infirmes, quelques pitres monstrueux vêtus en princes..." C'est là une citation d'Élie Faure évoquant Velásquez, reprise par Godard brocardant "la France putréfiée à la veille de Mai 68". Il serait tentant de mettre des noms sur ce roi, ces infants et ces idiots mais la liste n'en finirait pas...

19 textes, comme d'habitude, constituent le corps principal de cette quarante-neuvième livraison. Dans Tisonner les plaies, Marc Bonetto sonde l'enfer qui est en nous et procure un "bonheur insane" malgré le dégoût. L'humain, toujours, retourne au "bourbier qui nous cracha dans la merde".

Agnès Petri aborde La fêlure du réel où la langue même échoue à s'assembler.  C'est Le saut perpétuel dans un monde qui sans cesse recommence "mais avec un bug" où tout se défigure. Le vide aspire jusqu'aux paupières. 

Pour Auns Darouaz-Khechine, l'enfer, ce n'est pas les autres mais soi. La langue est une gigogne où tout est enfermé et nous en sommes les geôliers. "je suis mon propre cadenas / je suis la gorge fermée / qui continue de crier / à l'intérieur".

Highway to Hell, écrit Jean-Christophe Belleveaux. Voilà une autoroute où les vitesses ne tournent pas rond et où les cadavres ne sont pas seulement ceux des bouteilles de l'inconsolable. "l'éternité retrouvée" de Rimbaud n'aura ni mer ni soleil.

 Dans la débâcle du monde, les humains selon Agnès Nageotte sont une marchandise comme les autres, et pas que dans les rayons des supermarchés. "S'éteindre", dit-elle. L'ultime désir vrai peut-être, quand l'impuissance est un naufrage, quand toute lutte est dérisoire. 

Éclats est un ensemble du collectif d'écrivaines Éclipses (Oiara Bonilla / Emmanuelle Safi / Emna Zina Thabet). Une semaine passe et ne passe pas dans l'ordinaire d'une mère de famille. En off, piètre résistance à l'absurdité des jours, une princesse que personne n'entend et qui n'a pas envie qu'on l'embrasse sur la bouche... Et même les oiseaux sont sourds dans le jardin.

Jane Angué se souvient dans Ressemblances de ce que toutes les guerres ont en commun "sous les barrages d'artillerie" et "le ciel suffoqué". En 1914 ou en 2025, "l'odeur de charogne" poursuit longtemps les rescapés dans leur solitude.

Dans ses discursions,  la revue donne la parole à la poétesse Milène Tournier : "J'écris en me fiant profondément au hasard de la marche. Ce que je vois, ce que j'entends. L'apparition égrenée de la ville, les rues, les phrases." Son dernier recueil, Et m'ont murmuré les campagnes, est publié au Castor astral.


Alexis Gloaguen rend un vibrant hommage à Anita Lane, Humble sous le ciel. Compositrice et chanteuse, elle écrivit plusieurs chansons pour Nick Cave. "Sa discographie fut rare et espacée - deux albums solo et une poignée de singles - mais d'une puissance telle qu'en l'écoutant on ne peut que regretter et chérir... Lorsqu'elle aborde les expériences de l'amour dans la vraie vie, les émotions dardent comme des ronces." 

Puis, dans la rubrique des coups de cœur, mentionnons la note de lecture de Jean-Christophe Belleveaux sur L'odeur du graillon de Rémi Letourneur (éditions Cheyne) et celle de Tristan Felix sur Poèmes dévalés suivi de Ivre de cabanes de Pierre Gondran dit Remoux (éditions PhB). Ces deux poètes, faisant partie de nos querencias, sont chroniqués sur ce blog et dans la revue Europe.

Enfin, en sa dyschronie,  Jean-Marc Flapp passe au peigne fin les épouvantes de l'été 2025.  Qui sont les mêmes, toujours les mêmes : des rois dégénérés, des infants de plus en plus malades, des idiots et des nains malfaisants. Avec cependant une trouée d'espoir datée du 17 avril : "Hirondelles revenues et glycine toute en fleur : peut-être tout pas foutu..."

Et donnons le dernier mot à la grande poétesse Claude Favre. "Il y a un jour après l'enfer c'est un ami qui me l'a dit en soulevant le couvercle il faut danser avec les rats dans la cuisine jusqu'à l'épuisement des rats".

Cette quarante-neuvième livraison de Dissonances, illustrée par Claudio Parentela en son art "bizarre, élégant, anarchique, brut, rêveur, tordu..." compte 64 pages grand format et coûte le prix modique de 8 €.  

Image : Anita Lane & Barry Adamson dans le clip These Boots Are Made for Walking, 1991.

  

 

 

jeudi 13 novembre 2025

De la déception pure, manifeste froid (2)


Voici quelques extraits du manifeste froid mais sa déception peut-elle être vraiment pure ? Sachant que même la lumière tombée des étoiles ne l'est pas. Et je ne parle pas des humus dont sont faites nos entrailles, où tant de remugles nous biaisent...

Serge Sautreau 

 "La poésie tue proprement. En général, elle ne rate pas ses suicides. C'est déjà un avantage. Les sentiments, l'émotion sont à sa traîne. Sa précision confine à une modération sans égale."

"Si la poésie nous disait tout, nous ne serions plus qu'une seule mémoire. Mais le poème est un autre nom de l'oubli."

"Mon corps est une paroi multiple, parcourue de liquides, qui se retourne sur elle-même, se renverse en se multipliant et déployant ses déversoirs... Il n'y a ni source ni égout. Il y a squelette ruisselant d'opacité..."

André Velter 

"Le plus triste rôle revient à égorger des aphorismes

ouvrir une enquête sur la destinée

du retard volontaire :

gangrène en l'occurrence" 

"Les coupures laissées dans le sillage de la parole

font provision d'allumettes

la citation se trouve au-delà des mers

et l'exemple d'une expérience vécue

n'est que le prospectus plus ou moins fantaisiste d'un texte inconnu"

Jean-Christophe Bailly 

"Rêver. Le voyageur à son retour ne se reconnaît pas. Les objets ont bougé. Simple effet du temps vide. Mais le tremblement qui aurait donné à tout un sens nouveau ne s'est pas fait sentir. Plus tard, là-bas, en ce temps-là, comme ici. L'heure exacte n'indique rien. Une ombre grise. Au bout de la rue le monde chavire dans le soleil. Tout est blanc. La forêt pétrifiée ne danse pas, elle s'enfonce toujours plus loin, loin dans les détours de l'ontogenèse. Parcours pétrifié blanc. Le cœur manque. Ici. Là-bas. 18 h 25. 19 h, la piscine est bleue, rêver, la forêt est le nom du lieu."

Yves Buin 

"je n'en finissais pas de compter mes veines superficielles apparues aux tempes depuis un an déjà je tremblais d'induration perdue la main légère qui avant me revenait chaque fois de si loin comme une marée à quand l'expiration me disais-je d'un regard désabusé sur les haricots verts de l'espérance j'avais trop porté le rouge pour m'abuser j'en gardais toutes les nuances j'avais un sommeil de long couteau je suivais une trajectoire dorée sous la plume dans un silence d'épigone et il me fallait tripoter tout ça faire des affaires avec les affres du ronronnement" 

Image de Marie Rodolosse 

 

 

 

mardi 11 novembre 2025

De la déception pure, manifeste froid (1)


J'ai découvert De la déception pure, manifeste froid il y a cinquante ans. Serge Sautreau, André Velter, Jean-Christophe bailly et Yves Buin en sont les auteurs enfiévrés. Il m'est revenu en mémoire quand j'ai chroniqué Tardigrades et intrigues d'Étienne Vaunac (éditions Épousées par l'écorce). 

Cet ouvrage est d'emblée singulier avec sa préface qui court sur deux pages et quatre mots écrits gros :

 

Rien                                                        Le même

 

                    Le vide                                                        L'autre

 

Et ce n'est pas un manifeste. Dans Le Monde du 22 novembre 1973, André Velter le dit. Et Serge Sautreau abonde : "Il n'y a pas de groupe possible entre nous. Chacun d'entre nous volatilise la prétention collective à énoncer l'individu pour le mettre entre parenthèses... L'impossibilité du groupe vient de la déception pure." Et il ajoute que la déception pure est "un sentiment lié à la cruauté de l'énigme".

Et le terme "froid", pourquoi ? André Velter dit : "Le froid, c'est peut-être l'espace de notre rendez-vous ; c'est une prise de distance par rapport à soi, par rapport à tout". Et Jean-Christophe Bailly enfonce le clou : "Le rendez-vous implique une connivence à un moment donné, mais non l'appartenance à un groupe. Chacun vient au rendez-vous et repart seul dans le monde de son esprit."

"Nous évacuons toute idéologie", dit Serge Sautreau. "Le froid, c'est d'abord une prise de distance par rapport aux émotions tièdes des idéologues", dit Jean-Christophe Bailly. 

Le seul élément qui réunit les quatre textes, (Éloge de l'indifférence, L'étendue des dégâts, Les îles de la Sonde, Fou-l'art-noir) est le tableau en première de couverture, signé Caspar David Friedrich, La Mer de glace.  

Alors je pense à la phrase de Kafka :"Un livre doit être la hache qui fend la mer gelée en nous." Mais il n'y a pas de rapprochement pertinent à établir. La déception pure n'est pas un désespoir qui se raccrocherait, tel un naufragé, à une hypothétique mission de la littérature. André Velter évoque Jacques Vaché et Arthur Cravan et dit que leur époque est pareille à celle de 1918-1919, "au bord du vide". On pourrait ajouter Jacques Rigaut qui m'a inspiré mon texte "Je ne serai pas un grand mort".

Pour mémoire : Jacques Vaché (1895-1919), Arthur Cravan (1887-1918), Jacques Rigaut (1898-1929). Fauchés par le vide qui n'est pas rien, et l'énigme du même dans les tréfonds de l'autre. Et encore je me souviens de Jacques Boiffard (1956-1985) dont l'ancêtre était photographe chez les surréalistes.  

Et tout ceci écrit, je ne sais que penser de mon effroi froid. La fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième ont connu la fée Électricité et les chants magnétiques, le cubisme, le dadaïsme et le surréalisme, le fauvisme, la psychanalyse, le cinéma, le jazz... Ils ont connu Proust et Apollinaire, Picasso, Musil, et tant de voix portées par un regain sans précédent des humanismes après la boucherie de 14, dont celles de Jaurès même mort et Briand.

Alors que nous qu'est-ce qu'on connaît ?  Le crépuscule. Partout. Et disant cela, je ne signifie que notre impuissance à penser l'homme et le monde. Et je ne vois rien à ajouter à ce texte tout de brique à braque. Même l'art ne peut plus nous sauver du mal absolu qui vient. Voilà.

 

 

dimanche 9 novembre 2025

Joëlle Pétillot, Chergui


La cité "ocre et blanche" de Joëlle Pétillot dans Chergui se construit peut-être comme un cerveau avec ses tumultes et ses secrets enroulés sur eux-mêmes. Les regards y sont "encagés par les dessins serrés des grilles closes". Le maillage des rues et des ruelles, des impasses évoque l'amalgame des scissures et des sillons où veille la conscience à l'affût des réels extérieurs. Qui sont [le désert parlant].

Un désert déjà là avant toute mémoire. Avec ses vibrations de sable et de lumière. L'existence est floue en ses courbures de hanches. Est-elle présence ? Est-elle absence ? Une gestation pourrait y accoucher. [Quelque chose pourrait venir.] "Ou quelqu'un." Mais pourquoi y aurait-il quelque chose ou quelqu'un plutôt que rien ? Le conte de Joëlle Pétillot s'inscrit d'emblée dans l'infini cheminement de la métaphysique. Ses déplis figent dans un mouvement immobile l'évanescence des dunes et les margelles des puits à l'intérieur des murs.

Un jour, pareil à tous les autres pourtant avec ses saveurs pâtissières, une femme s'effondre dans la rue : elle dort. Un long sommeil commence. Et cette narcolepsie se propage, dure longtemps. Toutes les familles de la cité sont touchées. Personne ne sait d'où vient ce mal mystérieux. Personne ne sait désigner la douleur qui l'étreint. "Comment nommer ce manque-là, dans cet étrange deuil qui ne relevait pas de la mort ?"

Quelques mois plus tard, un vent se lève, bien connu des arpenteurs "de l'autre côté du désert". Chergui. Et lui aussi dure longtemps, trop longtemps. Sur la terre comme au ciel, rien ne va plus. Au loin passent des cavaliers comme dans un poème de Lorca. Des cavaliers bleus. Jinetes azules. Plus ils se rapprochent et moins ils sont saisissables. Combien sont-ils ? Qu'attendent-ils ?

Les endormis, en leur apparence de limbe, ont peut-être la prescience de ce qui se trame dans les fibres nouées de l'espace et du temps. Est-ce ainsi que rêve la veuve sans chagrin, enfin libérée du père qui lui a fait des fils ? "J'aime ce monde où regarder est ma seule tâche. L'un des chevaux, dont la robe bleutée prend des reflets d'ombre, se détache des autres restés dans l'eau et vient droit vers moi ; je pose mon front sur le sien." Et qu'en est-il de Nour, promise à un amoureux qu'elle n'a pas choisi ? "Cet ailleurs où je me tiens me rend pleine de vie, gavée, remplie à ras-bord de vie, libre comme je ne le fus jamais. Ici, tu peux disparaître et Réda me retrouver. Il me suffit de le vouloir... Je ne veux pas retourner là-bas, pas vivre ce leurre..."

Puis Chergui enfin s'accoise. "Le silence [tombe]comme une pierre." Mais comment accueillir ses promesses de joies éruptives ? Le réveil des endormis est un tumulte "bras ouverts, bras fermés" dans les rires qui pleurent et les larmes qui rient. Quant aux autres, qui n'ont pas dormi, les voilà traversés par "une altérité particulière". Ils ne s'appartiennent plus, ne reconnaissent rien de ce qui renaît en eux. Cependant que hors les murs, parmi des remuements constricteurs, le sortilège, mu ou non par un dessein, n'en finit pas de sonder les chimères que l'humain hante avec ses questions sans fond ni margelle : Suis-je endormi ? Suis-je éveillé, mort ou vif ? Ma présence au monde n'est-elle pas dans le même mouvement une absence ? Mes rêves ont-ils une consistance plus vraie que la chair du désir ? Et c'est ainsi que persiste la plus grande peur, "celle de l'effacement".

Le conte de Joëlle Pétillot, qu'il sourde à bas bruit dans nos tréfonds ou lance au crépuscule des envolées dramatiques, a un je-ne-sais-quoi de lacanien en sa perception de l'inconscient comme langage. Ses mots (in et off) sont des hiatus sur les mots du conscient et la vérité affublée de fiction apparaît autant qu'elle disparaît. Sophocle déjà en avait le pressentiment qui disait : "Je vois bien que nous ne sommes, nous tous qui vivons ici, rien de plus que des fantômes ou des ombres légères".

Chergui est publié aux éditions Fables fertiles sises à l'enseigne "des apparitions vraies" dans la collection l'heure des contes. Le livre compte 106 pages et coûte 15, 20 €.                                 

lundi 27 octobre 2025

la forge, Revue de poésie, N° 6 - octobre 2025


"Le poème est une possibilité ouverte à tous les hommes, quels que soit leur tempérament, leur esprit ou leur disposition.", écrit Octavio Paz. Et, dans son propos liminaire Chantier naval, François Bordes ajoute : "Il sert à construire un esquif, un bateau, une bonne pirogue, un solide canot." La forge fabrique, construit pour prendre le large en soi et hors soi. "Bienvenue à bord".

Parmi les voix venues d'ailleurs, celle de Mårten Westö (Finlande) nous conte les gestes du quotidien et de la mémoire. Passent des horloges et des pluies qui disent l'insaisissable dans tous ses états."Ce n'est qu'après nous avoir tous vus nous rendre visibles que je sais qu'il y aura toujours quelque chose qui restera invisible." 

Engagé dès 1940 dans l'armée britannique, le lieutenant Keith Douglas demande à être envoyé sur le front. Il résiste à "la terreur d'un sort fatal, qui rôde en fond de scène". Que peuvent les poètes "haïs, supposés venimeux" contre les commerçants obscènes ? Comment tenir quand on voit "les hommes souffrir comme des arbres" ? Imaginer, peut-être, qu'on n'entend pas "le feu des armes, mais une trompe de chasse"...

Martin Glaz Serup (Danemark) fait "les choses simultanément". La fabrique du poème et celle de l'ordinaire se travaillent dans le même moule. Le poète a "le sentiment que quelque chose s'assemble et en même temps le doute sur ce dont il retourne". Le monde va de guingois. Les algues pensent sous le vent et "les humains sont des badauds de lune / en slip" sur leurs balcons. Alors, autant s'escrimer avec l'auto-dérision ! 

Et voilà que la neige s'invite avec deux voix mongoles. Pour Tchaghnaa Purevdorj, elle "s'use comme du papier froissé". Pour Todorkhoi Nayantai, elles est "une simple feuille d'un arbre appelé firmament". Avec en toile de fond la mystique des immensités, sur la terre comme au ciel. Et l'humain n'y est que fragment, infiniment petit. 

 

Parmi les 18 contributions venues d'ici, lesquelles n'en disent pas moins les ailleurs, Didier Gambert se penche et s'épanche sur les Seuils des ruines. Les pierres des maisons s'évanouissent aussi et toute mémoire s'en ressent. "nous ne vivons pas de nous-mêmes / mais d'un rêve brûlant venu / des profondes terres des morts // la poésie est trop précise / l'âme indécise d'un vivant / n'y voit que chaos que méprise".

Gaël Tissot a parfois des accents jabésiens pour saisir l'improbable des voix sur les chemins d'exil. Et la solitude, inexorablement n'assemble plus les corps. Des marcheurs et des "vestiges de constructions métalliques / armatures divisées jetées au vent d'un paysage stérile". 

L'endophasie, même dans une langue étrangère la nuit, n'est pas une voix endormie. Marianne Braux y veille avec son absence qui parle. Mais dans quels espaces et quelles durées ce Dialogue s'entretient-il ? "Là où je suis / Rien de nom / Tout recommence sans cesse / Ce qui s'élève sur le champ s'écroule". Les rendez-vous avec soi-même sont toujours plus ou moins manqués.

Sophie Coiffier cherche sur les visages ce qui apparaît des personnes. Mais il n'y a pas de lieu sûr dans l'absurdité des jours. Les visages s'inventent des figures, composent avec le dérisoire. Et ce "Ça [qui] reste en boucle sous la trachée". "Noyé dans la démesure / de son impuissance".

"Dans le potager, je déterre mes morts en plantant des tomates", écrit Julie Nakache. Il s'en trouve partout au cœur des forêts et ils suintent quand "la terre expire". Il en pousse même sur les pommiers et la saveur du fruit est plus énigmatique ; l'enfance y peluche... La poétesse alors s'en va [lécher le monde] et les veines des arbres. Passent les voix du père et de la grand-mère. Avec le goût de l'amour : "donner donner donner". 

 

Dans sa section Voix retrouvées, la forge sort de l'oubli Albert Fleury, cofondateur  de la revue Arpa et engagé dans les Forces Françaises de l'Intérieur puis dans l'armée du général de Lattre de Tassigny. Le poète arpente les solitudes dans le "poids d'ombre" du jour. À la rencontre  du "peu de choses" qui constituent l'être. Avec l'espoir verlainien de "la paille modeste [qui] luit".

 

Donnons enfin la parole à Claudine Bohi qui interroge la provenance de son poème : "Dans le fourmillement des mots qui me viennent, je découvre comme un espace que je ne connaissais pas, et que je reconnais, à condition de ne pas le posséder... C'est une liberté de la langue qui passe par moi, que je traverse et qui me traverse. C'est ce que j'appelle me quitter." 

 Plusieurs recensions et chroniques concluent cette sixième livraison, dont celles de François Bordes sur Jacques Lèbre (Les Carrefours ou les regrets), éditions Potentille, et Francisco Moreno Galván résistant au franquisme (J'ai voulu pêcher des étoiles), éditions Fario.

Des dessins d'Anaël Chadli, qui disent les semaisons des traces, accompagnent ce fort volume de 253 pages dont je recommande vivement la lecture dans la multiplicité des voix et des chemins. La forge coûte 22 €. 

 

 

vendredi 24 octobre 2025

Aimer un peu les gens, c'est si difficile ?


Je reviens juste du laboratoire Synlab à Bordeaux où je vais tous les mois. Une vieille dame avec canne arrive après moi et je la devine perdue. Elle s'accoude au comptoir cependant que les deux employés scrutent des documents et ça dure. La vieille dame tremble. Je lui dis : Allez vous asseoir madame, vous passerez avant moi. Et j'ajoute : Ici, l'empathie c'est pas leur fort. Les deux employés, une proche de la retraite et l'autre proche de l'autisme, m'entendent mais ne bronchent pas. Je connais bien cet homme qui parle si bas qu'il faut avoir des oreilles bioniques et qui ne sait pas que le mot courriel signifie mail. Je ne doute pas de sa qualité professionnelle ni de celle de la dame proche de la retraite qui, elle, est accessible au sourire et peut prononcer deux ou trois mots quand elle procède aux prélèvements. Mais la situation de la vieille dame, tout de même, ils auraient pu la voir quelque ait été leur absorption dans les finasseries administratives, si complexes quand il s'agit du dossier d'un étranger... Alors je suis un peu vénère. Lorsqu'une troisième employée, une jeune qui fait des remplacements, me reçoit pour mon pique pique rituel, je lui raconte la scène. Et là, et là, coup de massue derrière mes oreilles bioniques : "MAIS ON N'EST PAS LÀ POUR S'OCCUPER DES GENS ! C'EST AUX MÉDECINS DE LE FAIRE S'ILS ESTIMENT QU'UNE PERSONNE EST EN DIFFICULTÉS. "

Pour une fois, j'ai eu l'intelligence de me taire. Je ne l'ai pas toujours eue. Le quidam, je me suis déjà fâché après lui. Bien sûr à tort, je le confesse. Mais, en ces temps que nous vivons, où l'ami d'un ancien président en cabane sous-entend que les humains sont des animaux sauf eux, les très riches, je suis de plus en plus sensible au manque d'attention des uns pour les autres. Parce que ça va s'aggraver. Voilà. C'est dit, sans chichis littéraires. 

mardi 21 octobre 2025

Une certaine idée du chaos


J'ai repris le cours des marches dans mon quartier de Bacalan et j'ouvre l'œil à tout. Aux trottinettes intempestives, aux reuneurs greffés à leur portable, aux boutiques de la rue Blanqui dont les enseignes en globiche boutent le français hors le sens commun, aux pressés qui ne respectent pas les feux rouges, aux poubelles vomissant sur les trottoirs les ripailles des rancœurs, etc. Parfois je ralentis le pas et je lève les yeux vers les façades des maisons et des immeubles. Je regarde comment s'assemblent les lignes. Certaines, haussées du col à la fin du dix-neuvième siècle, s'adornent de moulures qui signaient une appartenance au dessus du panier. On peut même voir, çà et là, quelques mascarons... 


Aujourd'hui, dans la cour d'un bâtiment où il y avait voilà vingt ans un restaurant couru, j'ai vu trois compositions hétéroclites qui figurent des véhicules. Sont-ce là des sculptures, ou des installations, ou un peu des deux, je ne sais pas. Mais elles me parlent. J'y vois une certaine idée du chaos qui frappe à notre porte. J'y vois la guerre et la ruine. J'y vois le démembrement des carrosseries qui induit le démembrement des corps. La langue même, tant rudoyée, tant balafrée, tant piétinée, n'échappera pas au dépeçage. Et je pense à l'imaginaire du cirque Archaos. C'est en effet l'architecture de l'archaïque qui se défait. Celle qui constitue peut-être l'ontologie de l'humain, dans l'existence comme dans l'essence s'il en est une. Que peut-on en rafistoler avant l'effondrement ? Pour tenir

comment dans les durées qui nous restent ? Que saura-t-on inventer de compatible avec les solitudes après que l'effroi nous aura terrassés ? Retrouverons-nous, enfin, le goût de l'inutile ? Nous aurons besoin de toutes nos volontés réunies. Nous aurons besoin des mains tendues sans arrière-pensées. Nous aurons besoin des rires aussi. De ceux qui dressent les visages contre les lois des puissants. De ceux qui s'offrent aux complicités d'après-boire. Et même les oiseaux en seront émus, pouffant comme nous à s'en battre les plumes.