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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mercredi 18 mars 2026

Regarder les trains s'en aller la nuit

 

 Regarder les trains s'en aller la nuit

Avec toute leur mélancolie

On le faisait à vingt ans

Quand on croyait souffrir d’amour

On avait froid et nos lèvres étaient blanches

Des solitudes passaient

Qui marmottaient

Penchées trop penchées

Sur un vide imaginaire

On voudrait en retrouver les lignes

La mémoire serait plus vraie

De ce qu’on n’a pas vécu

Mais la lumière à vif chasse les ombres

De la marquise et du ballast

Traque les gestes qui vont de travers

La nuit est morte dans la ville

*

Compter les pas comme des cailloux

Les enfances encore nous reviennent

On évite les jointures des pavés

Qui pourraient ralentir la marche

On éprouve l’ivresse du premier mille

Puis la foule nous reprend dans son étau

On ne compte plus que les ans

Passés comme du sable

Même notre ombre nous pèse

Avec son gribouillage de trottoir

On trouve dans le ciel un peu d’allant

Sa géographie est si incertaine

Qu’elle apaise le rêveur triste

On n’a plus le souci des lignes à franchir

Le corps est sans bruit dans le corps

Une beauté qui va l’amour aux lèvres

Le soulève et l’emporte

*

Se pencher sur l’eau depuis le pont

Et oublier le mouvement de la ville

On cherche ce qui bruit à la surface

On confond le murmure des profondeurs

Avec le murmure du corps

Des scintillements tombés du ciel

Roulent entre deux lames

On voudrait les saisir dans nos mains

Et demander son secret à la lumière

Mais l’eau est prise d’un tumulte

Un bateau passe avec son lot de touristes

Replets

On voit des téléphones

Braqués sur les rives

On imagine que la scène se transforme en boue

La rivière soudain vorace engloutit tous ces

Ventres

On a froid

Inexplicablement froid

*

La marche est moins sûre

Aux abords des murs trop vieux

Qu’ont-ils vu d’inavouable qu’on aurait pu

Commettre

Notre mémoire est-elle vraiment la nôtre

Ricaner avec ces questions qui ne tiennent pas

La lumière a faibli sur le parvis

De la cathédrale où vont des petits oiseaux

On voit passer une procession lente

De beautés japonaises

Et leurs cheveux ont des ailes

On pourrait s’émouvoir

Tout ça est tellement délicat

Qu’on aimerait l’emporter

En prévision des jours plus mornes

Quand la silence se met à suer

*

Se retourner sur un visage

Comment a-t-il surgi dans la foule

D’où vient cette beauté d’un autre siècle

Et pourquoi tant de fièvre dans sa marche

On l’appelle Emma ou Nastassia

Ou Constance ou Mathilde

On croit que ses yeux soudain s’agrandissent

Elle nous aurait vu nous retourner

Et s’en serait étonnée comme on s’étonne

Quand on n’a pas trente ans

Avec un geste si ample

Pour remonter sur le front une mèche perdue

On sourit encore du cinéma qu’on se fait

Qui pourrait durer

Les rumeurs de la ville nous reprennent

Plus prégnantes encore après ce qu’on a cru

Voir

La belle image tremble puis se déchire

On a des points noirs sur la peau

 

image : collage de Brigitte Giraud

lundi 16 mars 2026

Vivre, poème à jouer et à chanter

 

 

Vivre ?? On ne sait toujours pas ce que ça est on ne sait toujours pas ce que ça dit on ne sait toujours pas ce que ça veut

on on on ça ça ça

Tournez ritournelles et manèges

Grincez pistons et engreneiges

Le on est si petit et le ça si grand

Qui n’en sait pas davantage

Et pourtant on turbine

En usine ou en officine

Et pourtant on jaspine

Puis on procrastine

On verra plus tard pour les questions

Du désir et de la volonté

Une petite voix nous dit de laisser tomber

Les pourquoi des comment du pourquoi

C’est bon pour les filousophes*

Les nœuds dans la cervelle

Épaississent le sang

Et rouillent les articulations

La vie est là simple et tranquille*

Le poète a toujours raison*

Mais le ça persiste

Déjà sous les premières nues et au fond des cavernes il configurait les ombres dans les étoiles dessinait des visages et des mains qui apprivoisaient les orages et les feux

Aujourd’hui les visages ont les yeux cernés par les pixels et les mains se retirent des caresses

Le ça courbe l’échine

Quand ça le turlupine

Et il se débine

Comme un chien battu

On l’entend geindre parmi les foules

Assignées aux plaisirs sous cellophane

On le voit rôder ruminant ses solitudes

Parmi les pas perdus

Des individus parfois s’arrêtent de marcher

Un remuement dans l’air a frissonné

Et la lumière a vu une éclaircie

Le ça est là çà et là qui ne geint plus

Les mains retrouvent un peu d’élan

Et les yeux des visages

Les dessins des cavernes s’ouvrent aux palissades

Aux chambranles vermoulus des vieilles portes

Aux hampes assoupies des lampadaires borgnes

Des lutins griffonnent sur les murs

Des baragouins cosmiques

Des lettres culbutées qui appellent à l’amour et à la révolution*

Des oiseaux bariolés des chats moqueurs

Des lunes rousses des soleils verts

Vivre ici-bas vivre là-haut dit le ça

Pour qu’éclatent de joie chaque heure et chaque jour*

Le poète a toujours raison

Viiivre !!

 

 

Dans l’ordre de succession des étoiles : Victor Hugo, Paul Verlaine, Jean Ferrat, Léo Ferré et Jacques Brel

Collage de Brigitte Giraud

Ce poème a été proposé à la revue Dissonances mais la sélection des textes anonymés est rude. Un sur 20 a franchi le cap du comité arrivé en bord de Loire en soucoupe volante. Je me réjouis que Brigitte Giraud ait réussi.