Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mercredi 17 décembre 2025

Perle Vallens, Solo


Que se passe-t-il dans la psyché des mères ante partum et post partum ? Le saura-t-on jamais vraiment ? Voilà un imaginaire où l'inconnaissable, en ses chimérismes, se maille avec l'inconnaissable. Depuis les commencements de l'humain, les arts et les lettres tentent d'en apprivoiser les nœuds, dans l'espoir sans cesse ajourné de pouvoir les desserrer. Un peu.

Perle Vallens, dans Solo, aborde sans détours les questions qui hantent. La quatrième de couverture en témoigne : "Faut-il aimer son enfant ? Pourquoi et comment l'aimer ? Où se cache l'instinct maternel, dans quelle partie du corps, dans quel espace du cerveau ? " Et le lecteur est d'emblée sonné-sidéré, éjecté du ring par tant et tant d'uppercuts. 

"créature qui me mange maintenant / et plus tard me digère / jusqu'au pelage". "j'ai cru accoucher le bonheur / mort-né d'une étoile / ou d'un vide". Oui, c'est bien d'un ring dont il s'agit où les échanges intracellulaires œuvrent à la dévoration. Et la violence est double "sans visage paternel". Il faut vivre pourtant, quand le bébé est là malgré le blues. Langer, laver, moucher, biberonner, bercer, fredonner, apaiser, [ne dormir que d'un œil], seule, absolument seule. Le père inconnu ne reviendra jamais. Et ce constat, glaçant : "rien ne respire / chambre à air / comprimé". La volonté s'épuise à aimer, les langages de la mère et de l'enfant ne se rencontrent pas. "Ce fils que j'ai porté se déporte / dans ma pensée s'immole / puis disparaît". 

Mais le métier des jours a des ressorts insoupçonnés, qu'on ne sait pas nommer. "quelque chose résiste encore... quelque chose... se renforce au moment inattendu... quand quelque chose lâche prise". Comment les émotions et les sentiments, dont les durées entrent en collision et se cognent au réel dans ses moindres concrétions, ancrent-ils ce quelque chose indéfini ? Peut-on seulement imaginer ses déplacements du cerveau au bas-ventre et inversement ? "personne ne sait lire dans les transparences ni dans les conspirations". Transparences illusoires, conspirations fantasmées. L'instinct maternel, cela s'est déjà dit, n'est peut-être qu'une invention des mécaniciens de la morale. Un an et demi après la naissance de l'enfant, aucun nœud ne se desserre ni dans la chair ni dans les mots. C'est toujours le même grand combat sur le ring des représentations. Être mère. Être et rester une bonne mère aux yeux du voisinage. Le petit ne doit pas sentir l'urine. "sa bouche bêlante et morveuse" ne doit pas déranger. "j'ai beau me raconter des histoires de mère parfaite / je ne vois qu'un couloir qui ne mène nulle part / je ne vois qu'un long corridor vers une vie / que je ne peux pas me payer". La tentation du renoncement menace, mal endiguée par l'imagerie du saint sacrifice, couronne d'épines à l'appui douloureux des tempes...

S'ajoute au désarroi d'être mère sans l'avoir choisi la stigmatisation sociale. Perle Vallens évoque son "statut d'assistée qui amenuise [son] aptitude à devenir une vraie mère responsable et attentive". Ah ! les menuiseries du peu et du manque, qui rabotent et rabotent encore. L'antienne est bien rodée. La société vous accorde des droits, (rsa, allocations), mais vous lui devez des devoirs. Celui de la dignité d'abord, "ne pas flancher", ne pas se plaindre. L'assistante sociale y veille : "l'endurance au malheur s'acquiert avec le temps". Et ces mots de la réprouvée, bouleversants : "je ne viens pas à bout de ma mise au ban". Saura-t-elle s'inventer un futur, avec son enfant et sans lui ? Refusera-t-elle "de vivre à blanc" ?

Extrait :

je m'invente un fils sans visage et sans nom

je m'invente non mère inerte mais libre

je sais que le mieux est l'ennemi du bien mais je ne vois que le pire

dans l'œil clos de mon enfant

je me vois pire que dans mes souvenirs sans lui

je me rêve meilleure que je ne suis

à mon réveil j'imagine qu'il n'a jamais existé

 

Et le lecteur, sensible aux enfances abandonnées dans les foyers aux blouses blanches, retient ses larmes. Solo est un livre qui déchire de partout. Il est à lire et à relire. Publié aux éditions Tarmac, il compte 74 pages et coûte 15 €. 

 

La photographie de la couverture est de Perle Vallens. 

lundi 15 décembre 2025

Deleuze, Sur l'appareil d'Etat et la machine de guerre


Sur l'appareil d'État et la machine de guerre
de Gilles Deleuze rassemble ses cours donnés à Vincennes de novembre 1979 à mars 1980. Le lecteur assiste au travail de la pensée qui continue à se construire, avec l'œuvre déjà là, agissante encore,  et les nouveaux chemins qu'elle explore dans tous les domaines : mythologie, archéologie, histoire, sociologie, anthropologie, linguistique et même poésie. La philosophie selon Deleuze est une organisation cosmique avec ses connaissables et ses inconnaissables, ce qui explique sa grande humilité. Les étudiants-chercheurs participent activement à son élaboration.

Essayons de nous immerger dans le cours du 6 novembre 1979. Il procède par polarités avec cette question qui les traverse : comment ce qui est disjoint parvient-il à se joindre et quels en sont les facteurs ?

Espaces lisses et espaces striés :

Deleuze postule que la machine de guerre précède l'appareil d'État. Elle est d'abord nomade dans les déserts, les steppes et les mers qui sont des espaces lisses, non cartographiés. Son imaginaire, dans la perception du proche (la terre que l'on foule par exemple) comme du lointain (l'horizon vers lequel on s'avance) est fertile en représentations, percepts, affects et sentiments. L'appareil d'État, lui, s'inscrit dans la sédentarité sur des espaces striés avec ses limites et ses frontières, naturelles et symboliques. 

L'auteur se penche ensuite sur les modes opératoires de la machine de guerre se saisissant d'un appareil d'État ou construisant son propre appareil d'État. Puis décrit longuement les processus historiques et organisationnels des appareils d'État pour forger leur machine de guerre. En striant des espaces administratifs, financiers, militaires, linguistiques même, de plus en plus étendus. D'autres polarités apparaissent dans la pensée, avec leurs mouvements de l'une à l'autre.

Le travail et l'outil : 

"L'appareil d'État est un appareil de capture. Ça capture les hommes." Par l'organisation du travail qui est un espace strié producteur de signes : organisation physique, organisation sociale, organisation managériale et bureaucratique, et comptable, et bancaire. Autant d'espaces striés, qui se joignent et se disjoignent plus ou moins bien... Mais qu'en est-il de l'outil ? "C'est quand il y a travail que ce dont l'activité se sert peut être nommé un outil." "L'homme d'État émet des signes, tandis que le sujet agite ses outils. Là aussi, il y a toutes sortes de combinaisons mais la nécessité de l'écriture est inscrite dans le travail, tout comme la nécessité des outils est inscrite dans les systèmes de signes." Et Deleuze ajoute que c'est surtout le surtravail qui génère et multiplie ces dispositifs. Faire produire plus pour enrichir davantage les propriétaires des sols et de la rente. Et c'est ainsi que l'assujettissement à la terre et à l'outil devient un asservissement. 

Sentiments et affects : 

Il est bien difficile de faire la part des uns et des autres. Les sentiments renvoient aux "émotions  circulant dans le milieu de l'appareil d'État, du travail, des signes". Les affects sont "les émotions propres à la machine de guerre". Dans les deux cas, il peut y avoir de la violence mais elle ne s'exerce pas de la même façon. Deleuze évoque Dumézil qui différencie "Varuna, le roi magicien, qui opère par capture magique et Mitra, le prêtre juriste, qui procède selon des règles institutionnelles et juridiques". La capture magique est à rapprocher de l'espace lisse de la machine de guerre nomade, lequel peut s'avérer tourbillonnant, englobant donc. Et le prêtre juriste agit dans l'espace strié de l'appareil d'État. Se pose alors la question de l'affect en terme de devenir. "Plutôt qu'un passage entre des états existant au sein d'un seul corps individuel, le devenir est le passage entre des corps hétérogènes." L'affect passe ainsi de la "sensation d'un être" à l' "être de la sensation".

Le borgne et le manchot :

Deleuze en revient à Dumézil. Aux mythologies scandinaves et germanique qu'on retrouve chez les Romains. "Odin le borgne et Tyr le manchot  [sont] les deux pôles de la souveraineté politique... De son œil unique, le dieu borgne est celui qui, dans les mythologies, émet les signes à distance, qui, avec un signe, frappe de stupeur. Il surgit. Son œil clignote, c'est la stupeur. C'est le signifiant. Le manchot, c'est l'homme du travail... Celui qui n'a qu'une main est en même temps le directeur de ceux qui ont toutes sortes de mains. Voilà que l'homme d'État est une espèce de mutilé, mais le travailleur aussi est une espèce de mutilé." Puis Deleuze évoque Abeilles de verre, roman d'Ernst Jünger où l'auteur écrit : "vous comprenez, dans le travail, on a l'habitude de croire qu'il y a des accidents du travail, et c'est vrai, mais bien plus profondément, ce qui est terrible dans le travail, c'est que la mutilation précède l'accident." Ce détour par les mythologies nous permet quelques lucidités sur ce premier quart du vingt-et-unième siècle. Les grands dirigeants du monde, avec ou sans tics faciaux, sont des borgnes qui multiplient leurs signes sur les écrans. Cependant que les grands entrepreneurs, souvent sans visage, organisent, et pas seulement dans les pays dits émergents, la mutilation qui précède le surtravail. 

Deleuze aborde bien d'autres sujets dans ce premier cours, dont les phénomènes de propriété privée et d'économie monétaire et marchande qui ont participé à la formation des appareils d'État. Mais mes capacités de restitution s'épuisent comme une pile prématurément usée. La pensée de Deleuze est une fontaine parfois changée en cascade avec mille et un ricochets qui étoilent les signes et les sens. Pour le deuxième cours, qui narre la structuration des premières communautés agricoles avec la nécessité de l'ingénierie hydraulique au service du surplus et de la rente, je mettrai ici surtout des extraits. 

Sur l'appareil d'État et la machine de guerre de Gilles Deleuze est publié aux éditions de Minuit à l'occasion du centenaire de sa naissance. L'ouvrage, préparé par David Lapoujade compte 487 pages et coûte 27 €. 

 

 

 

dimanche 14 décembre 2025

Aurore Matuchet, Comme l'amour l'herbe manquait par endroits


 "Elle entre dans le tableau / les dunes son dos / nue / dans le ciel d'eau / minuscule dune."

Pourquoi, en exergue, cet-extrait-là plutôt qu'un autre ? se demande le chroniqueur et voilà qu'un vers célèbre de Verlaine le traverse : "Votre âme est un paysage choisi". C'est que, justement, le lecteur est traversé par Comme l'amour l'herbe manquait par endroits d'Aurore Matuchet. Les 138 textes de l'ensemble, sassés et ressassés de la Fugue à Sous la peau et de Vies en décors en Visage, retiennent çà et là, en soi, hors soi, des touches impressionnistes avec leurs mouvements flous. La géographie de l'herbe est aussi incertaine que celle de l'amour. Le vide y voisine avec le plein, lequel n'existe pas sans ce qui lui manque. Dans l'aperçu comme dans le perçu. On ne sait jamais où présence et absence des êtres et des lieux s'appartiennent. On ne sait jamais quelles traces persistent dans le regard.

La poésie d'Aurore Matuchet est peut-être une bande passante filmée dans les mêmes durées suspendues par deux caméras dont on ignore la position. "à sa fenêtre c'était du Lelouch / gris pluie et bourrasques / sur la côte basque / alors elle choisit l'apesanteur". Et le lecteur pense à Marguerite Duras quand la Roche Percée de Biarritz dissout le monde et qu'apparaissent "Les yeux bleus cheveux noirs". La femme qui marche dans les rues, qui se laisse regarder par la mer et le sable, qui s'attable aux terrasses des cafés et disparaît lentement, [a ses jours Duras... existe loin en peu de mots], "à demi consciente dans la ville à demi en vie". Nous pourrions la nommer Emily L. ou Lol V. Stein, cherchant longtemps ce qui les ravit. Les paysages et les visages sont des [écueils] ; ils ne sont pas si choisis. Les lignes du tableau perdent en assurance, les images du film ont des tremblés inquiets.

Et pourtant la vie est là, ni simple ni tranquille, parmi les "éclaircies d'hommes d'enfants de jours de nuits" où il faut "remplir ces foutues heures creuses". La femme innommée "boit un Perrier menthe" et fait l'amour avec le temps du moment. Elle parle dans une salle d'attente sans lieu dit où rien d'elle n'a d'identité. Puis la voilà remparée dans sa voiture un vendredi soir embouteillé. La solitude est là encore, jusque dans "cette chanson en boucle comme un vide-poche et ces collants sous le volant". On peut l'apercevoir aussi sur "les marches de l'Hôtel du Palais, piquetée [d'ombres grandies au soleil] ou au sommet du phare ; elle y devient falaise, saisie par "le bois froid du banc". Où sont les caméras qui la filment, avec quelles focales ? Pour quels fondus-enchaînés ?

Quant à l'amour, les endroits où il manque sont nombreux. "Elle l'attendait au croisement de ses jambes / il arriva trop tard / à son visage". La cartographie des corps n'est pas tendre. Son mystère demeure aussi impénétrable que celui de la mer. Et la frustration s'estampille sur le débord d'une tasse à café, en "rouge Dior", comme "une fleur coupée". Y aura-t-il seulement un futur ? Elle imagine ses enfants aux "sourires confits désirs bouffis" et une lente colère étreint ses doutes. Le cœur est à marée basse comme la "Côte des Basques / sur le sable sans amarres". Et les effusions mêmes n'ont pas le goût qu'il faut. Elle dit : " - je voudrais ton visage pour jardin." Le lecteur imagine cette tension aussitôt en allée, reprise par des rumeurs océanes. La "langue constellée" de l'amour n'est que brisures sur les brisants des "mots dans le silence avalés". Restent des yeux dardés sur un "dos fusillé". Le film ne tourne pas rond et le tableau non plus en ses dunes confondues. Les visages comme les paysages sont des images sans cesse à retoucher.

Comme l'amour l'herbe venait à manquer est le premier recueil publié d'Aurore Matuchet. Les plans retenus dans l'immobile à la façon de Hockney ou Hopper n'empêchent aucunement les mouvements frémissants qui déplacent les lignes, parfois en deux ou trois vers dignes des meilleurs haïkistes, en déplis plus longs souvent, que Marguerite Duras, absente à elle-même en ses Roches Noires, aurait tant aimés.

Extraits :

Il y eut un courant d'air

                        elle tira

     presque étrangère.

*

Le mimosa 

sur la cheminée 

soleils capturés

pour l'éternité.

- Ciel gris il dit

dans une demi-cigarette

elle attrape sa tête

comme un instantané

un paysage flottant

la brume des gestes une grâce

les peaux palimpsestes

sont la promesse inquiète

des jours naissants

- et après il dit

- après il y aura encore l'amour

la nuit était sonore elle parla tout bas

- use-moi encore que je meure d'amour.

Comme l'amour l'herbe venait à manquer d'Aurore Matuchet est publié aux éditions La 21ème Saison. (contact@21eme-saison.fr). La couverture est une aquarelle de François-Xavier Borrel. L'ouvrage coûte 17 €.

mercredi 10 décembre 2025

Comment osent-ils ?


L'inconscient s'exprime dans les champs du politique et du médiatique comme partout ailleurs. C'est une banalité à rappeler car on a, emportés que nous sommes par les flux des déclarations sur tous les supports dès potron-minet, tendance à l'oublier. Autre banalité, le conscient n'en reste pas moins à l'œuvre dans l'échafaudage. Voici quelques exemples :

Un ancien prisonnier élargi au bout de vingt jours se compare au capitaine Dreyfus condamné à cinq ans de détention sur l'île du Diable en Guyane puis, enfin réhabilité, combattant à Verdun et sur le Chemin des Dames. Comment ose-t-il ?

Un ami dudit prisonnier déclare que c'est effrayant d'incarcérer des gens comme lui et ajoute : "Nous ne sommes pas des animaux." Comment ose-t-il ?

Le directeur d'un prestigieux journal national dit qu'en France, "il y a trop de ronds-points, trop de médiathèques, et pas assez de policiers". Voilà un homme de culture qui ne semble pas décidé à la partager avec le plus grand nombre. Comment ose-t-il ?

Un célèbre hebdomadaire titre que les milliardaires français se sont appauvris de 11,6 % en 2025 et en conclut quasiment que le pays est menacé d'effondrement. Sachant qu'après ce recul la fortune de ces individus (46) s'élève à 508 milliards de dollars, il y a en effet de quoi sortir nos mouchoirs... Comment cet hebdomadaire ose-t-il ?

Une candidate bien connue à la mairie de Paris en 2026 se fait filmer en tenue d'éboueur et on la voit, dès l'aube, pousser une poubelle sur deux ou trois mètres. Sachant qu'outre-Atlantique un certain président s'est essayé au même sketch, et même s'il ne s'y était pas essayé, comment ose-t-elle ? 

De même, que penser de cet homme en colère qui proféra urbi et orbi devant les caméras : "La République c'est moi, mon corps est sacré." Comment a-t-il osé ?

Que penser itou de cette cheffe de groupe, pourtant universitaire, qui fulmine ainsi : "De la rentabilité des agriculteurs, j'en ai rien à péter." ? Comment ose-t-elle ? 

Enfin, une dame, dite la première, invective un mouvement féministe en traitant ses membres de "sales connes". Comment ose-t-elle ?  

Les perceptions politiques sont traversées par toutes sortes de représentations imaginaires. Elles sont souvent héritées par le maillage des mémoires et des traditions familiales. Elles se construisent à l'adolescence par le biais des rencontres générées à l'intérieur d'un groupe d'appartenance ou suscitées à l'extérieur à la faveur de hasards événementiels, de découvertes culturelles, de voyages... Elles se consolident au cours de la vie active, que l'on soit en position de subordination ou de commandement. Et engendrent des affects qui souvent les figent. Le ressentiment et le mépris s'installent durablement sur les barreaux fragiles de la grande échelle sociale. Du haut vers le bas et du bas vers le haut. En cas de crise majeure, les digues du surmoi cèdent les unes après les autres. Et l'inconscient surgit dans toutes ses violences. Que le conscient ne manque jamais de souligner. La haine menace, qui pourrait tout emporter... Comment osent-ils ? Comment oseront-ils encore ? Jusqu'où ?

Image de Prague, éloquente. 

vendredi 5 décembre 2025

L'Homme long, N° 1


La naissance d'une revue de littérature est toujours une joie. Ainsi en va-t-il de L'Homme long aux éditions Tarmac, porté par la bienveillance de Jean-Claude Goiri et quelques autres. Et le titre d'emblée interpelle. Notre époque, menacée de partout par tant de chimères géopolitiques et technologiques, tend plutôt à raccourcir l'humain. Du déshumain au neghumain théorisé par Robert Redeker, les figures de la civilisation sont défigurées. L'homme abrégé va sans cou et sans regard, sans ombres et sans rêves, réduit à un déchet sur l'écran d'un téléphone. L'homme long lui redonne sa silhouette et ses yeux, ses désirs et sa volonté, ses langages non pixelisés. 

La première partie, Scruter, évoque la poésie de Jos Garnier, avec cette exergue de l'auteure tirée de son recueil Anamorphose : "l'inconsolable du pourquoi". Jean-Yves Guigot, le scrutateur, lie le poème à la philosophie et aborde, clin d'œil à Artaud, l'écriture de la cruauté qui est aussi une écriture de la nécessité. "La poétesse nous glisse ainsi dans toutes sortes de réalités indicibles, voire impensables pour tout un chacun, jusqu'au point extrême de la vision cauchemardesque d'un cadavre se métamorphosant en un autre être, ou, pire peut-être, de la fusion de soi avec la dépouille".

La deuxième partie, Créer, accorde au long cours des voix très différentes. Dans Les enfants sans mistral, Anne Barbusse lance des flèches comme des cris : "... on ne suicidera jamais le jour sans notre accord". "Nous avons des oiseaux dans la gorge". Jean-Christophe Belleveaux déclare qu'il lui est "impossible de sortir / de ce crâne / mais tout est paisible / je ne suis pas / le maître d'œuvre du chantier / je laisse les ronces dehors". Cependant que Miguel Ángel Real aborde "La crainte noire de parler du ventre de ma mère, puits secret, nature qui n'admet aucune métaphore. Noix desséchée que la mort nourrit de son oubli à lente maturation." De la gorge au crâne puis au ventre maternel, comment peut-on s'en arranger... le corps n'est peut-être qu'un puits, sans margelle. L'issue, s'il en est une, se trouve qui sait dans Poètes de Pat Ryckewaert : "et parfois juste se blottir / dans quelques mots d'amour / C'est un homme long / qui n'en finit pas de naître / et quand il écarte sa peau / on voit la mort sourire / le printemps qui la baise".

Et voilà Un dimanche de Jérôme Carbillet. Une très courte nouvelle à la Carver. Un road movie immobile même quand il bouge. Qui dit l'immense solitude des désenchantés sociaux dans la grande quincaillerie consumériste. Tendons-leur le miroir de Richard Roos Weil dont L'œil s'attarde. "L'eau des rêves n'est plus qu'un bras mort détourné". "Les visages se retirent / Ne sont plus / Qu'un ovale / Une couleur / Les yeux sont plus loin / Se tournent / Vers ce qui s'élève se déplie".

La dernière partie s'appelle Partager. Elle est la plus longue de la revue. Philippe Bouret rencontre Lord Tanjah dans les allées encombrées de fallaces du marché de la poésie à Paris. Une écriture aux tourments proférés dans le théâtre du chaos. Avec les figurants prégnants que demeurent Artaud, Bataille, Borges, Rimbaud... Sans oublier la Marguerite de la rue Saint-Benoit. "Écrire, c'est délimiter quelque chose qui n'a pas de limite, source d'une incoercible tension dans son corps qui cause et pousse la plume... Pour Tanjah, il en est de l'écriture comme de l'être, dont on ne connaît ni l'origine, ni la finalité. Le langage doit "s'enchâsser dans cette problématique existentielle". C'est la condition même de l'acte poétique, de l'acte d'écriture, de l'écriture en tant que dramaturgie." Lord Tanjah est notamment l'auteur de Les champs brisés de la délivrance (éditions du chien qui passe) et de Les babouins bleus du Zimbabwe (éditions Douro).


Notons également Régis Nivelle qui évoque "l'étrange et terrible beauté" de la peinture de Sylvie Coupé-Thouron, visible en quatrième de couverture. "Premières impressions. Flaques, failles et fractures d'un cosmos, de non-lieux déchirés, marquées par des ruptures de plans où femmes et hommes semblent s'être égarés."

L'Homme long, dont la première de couverture est signée Jacques Cauda, est une incontestable réussite qui laisse augurer les suivantes ; elles en diront aussi long. La revue est disponible sur www.tarmaceditions.com et coûte 15 €.

 

N.B : En tant que butineur j'ai pris un infini plaisir à déposer quelques mots autour de Jean-Christophe Belleveaux, Brigitte Giraud, Lancelot Roumier, Anna Milani, Christophe Esnault et Julie Nakache. 

 

jeudi 4 décembre 2025

Relire La pluie jaune


J'avais oublié combien la beauté de ce roman de Julio Llamazares peut être parfois oppressante. La lluvia amarilla se déroule, lentement, dans le village d'Ainielle au cœur des Pyrénées espagnoles. Le narrateur en est le dernier habitant. Tous les autres sont partis, peu à peu, après la guerre civile et jusqu'à la fin des années soixante.

Le narrateur vit seul avec sa chienne. Et ses souvenirs. Celui de sa compagne Sabina, qui s'est pendue dans un moulin. Celui de sa fille emportée par un phtisie. Celui de son fils qui a choisi aussi l'exode. Fusil en bandoulière, il arpente les alentours en quête de gibier, entretient un petit bout de jardin, retourne deux ou trois fois l'an vers la civilisation pour quelques achats de première nécessité et, déambulant dans les rues abandonnées, essaie de réparer quelques offenses dues aux intempéries. Les visages familiers des voisins lui reviennent, lui racontent la mémoire d'autrefois, au travail et au repos près d'une flambée d'hiver. Et le temps passe sans passer. Il se replie et se replie encore dans les méandres où ses pensées ne coulent plus comme avant. Les premières pluies jaunes sont celles des feuilles envolées mais la couleur jaune gagne du terrain, dedans comme dehors. La solitude ne ronge pas que les vieux murs. Et, quand le sommeil n'en finit pas de tarder, les morts s'invitent partout dans la maison et au détour des sentiers de montagne...

"Mais brusquement, vers les deux ou trois heures du matin, un vent léger se fraya un passage par la rivière : la fenêtre et le toit du moulin se remplirent tout à coup d'une pluie drue et jaune... Cette pluie dura quelques minutes à peine, mais suffisamment pour colorer en jaune la nuit entière et pour me faire comprendre, à l'aube, lorsque la lumière du soleil revint incendier mes yeux et les feuilles mortes que c'était elle qui rouillait et détruisait lentement, automne après automne, jour après jour, la chaux des murs et les vieux calendriers, le bord des lettres et des photographies, la machinerie abandonnée du moulin et de mon cœur."

"En effet, depuis cette nuit, la pluie a insensiblement noyé ma mémoire et jauni mon regard. Pas seulement mon regard. Les montagnes aussi. Et les maisons. Et le ciel. Et les souvenirs qui s'attachent encore à eux. Lentement au début et ensuite au rythme des jours qui traversaient ma vie, tout, autour de moi, s'est coloré en jaune comme si le regard n'était autre que la mémoire du paysage et le paysage, un simple miroir de moi-même." 

La pluie jaune de Julio Llamazares est disponible chez Verdier. Lisez ce texte d'une intensité rare. 

mercredi 3 décembre 2025

Christophe Esnault, L'amour ne rend pas la monnaie


"L'amour ne rend pas la monnaie propose une série de fragments rieurs. Là où logent de légères ou plus troubles tragédies, on rencontre parfois l'amusement ou l'hilarité.", annonce la quatrième de couverture du livre de Christophe Esnault. Il est composé de 56 textes dont la longueur va d'une ligne à une page. Certains peuvent presque se lire comme de courtes nouvelles et le rire en effet les parcourt. Un rire plus souvent jaune que vert, tirant parfois sur le noir. C'est que l'amour, n'est-ce pas, est tout sauf un fleuve tranquille sans eaux troubles. "L'amour se perd avant même la rencontre de l'Autre. En celui ou celle désignés par votre désir, il y a la nostalgie de cette perte. Vous cherchez à réitérer une douleur lointaine. Convoiter ses lèvres déclenche la mémoire inconsciente et ancienne de l'abandon, une blessure dont son sexe ouvert pourrait bien être la métaphore."

Les narrateurs et narratrices de l'ensemble, souvent taraudés par le manque, ne se reconnaissent pas bien dans ce propos psychanalytique, si judicieux soit-il. Peut-être que la langue aussi se perd avant même la rencontre de l'Autre. Le désir épuise son pouvoir de désignation. Dans L'immaturité du doryphore par exemple. Le narrateur subit les assauts verbeux de sa copine étudiante en psychologie. Elle lui explique toutes les étapes à franchir "pour devenir enfin adulte". Il n'en a cure. "D'ailleurs, elle a toujours baisé comme une patate." L'emboitement des corps conduit rarement au septième ciel. Les fantasmes restent à la traîne. Se pose alors la question des preuves d'amour et c'est encore une impasse. Le temps agit comme un Sablier retourné. L'amour fou ne tient pas la route, donne dans le fossé. Qu'il s'ébatte ou se débatte, c'est la débâcle.

Christophe Esnault évoque avec une gourmandise parfois amère toutes sortes de situations en mauvaises positions. Ainsi Julien avec ses banderoles de papier-toilette jusque dans "les cinémas et les musées d'art contemporain". Et cet appel, suivi de son numéro de téléphone : "Et si nous faisions l'amour ?

La jeune femme [déflorée par son cousin à l'âge de quatorze ans] adore le faire mais dans l'eau froide. Elle s'ennuie tellement au lit. Le "Perdant magistral", dont le cœur s'enflamme comme de l'étoupe à la moindre apparition un tant soit peu jolie, adorerait le faire aussi. De rebuffade en rebuffade, il jette son dévolu sur une collègue obèse, qui ne dit pas non. Une aventure d'une nuit, c'est déjà ça. Quand à Pascal Letourneau, son cas est bien plus sérieux. Pris de boisson, il exhibe sa nudité dans les troquets et profère "des insanités bien graveleuses". Peut-être devrait-il consulter...

Mais les psys, en leur nébuleuse de formations et de pratiques, ne sont pas toujours capables d'éclaircir l'obscur objet du désir amoureux, si mal ancré. Tous ne savent pas se déprendre de soi quant aux représentations de leur groupe d'appartenance. Le fondateur de la psychanalyse lui-même, époque oblige, ne ramonait pas les cheminées des pauvres. L'un des plus longs textes de l'ensemble s'intitule Mon psychiatre et, transfert ou non, il en prend pour son grade. "La sociologie ne l'intéresse pas... Son discours, devant une assemblée de chômeurs et précaires, il ne le tiendrait pas longtemps... La lutte des classes est sans doute une notion névrotique."

Que penser aussi de cette psychanalyste qui déclare à son patient âgé ; il n'a pas baisé depuis longtemps, "l'appétit vient en mangeant" ? Que penser enfin, de ce praticien qui dégaine son ordonnancier plus vite que son ombre pour prescrire à la chaîne des antidépresseurs et des neuroleptiques ? La chimie contre la tentation de la mort est une marchandise très rentable quand les psychés sont des déchets comme les corps avilis par le grand Ça déchaîné du capitalisme. Alors, qu'on ait ou non La mère aux trousses avec ses fantômes hitchcockiens, l'issue se trouve peut-être sur un quai de gare. On prend le premier train venu. On s'en va. on quitte.

"Né à l'écriture à un âge indéfini", Christophe Esnault n'en finit pas d'arpenter les fondrières de notre civilisation malade où les miroirs à peine assemblés se brisent déjà. Et c'est ainsi que nous l'aimons. L'amour ne rend pas la monnaie a connu un grand succès numérique en 2012. Accompagné d'une photographie d'Aurélia Bécuwe qui représente (ou déprésente) un bulbe aux étranges palpitations, l'ouvrage est publié aux éditions L'Incertain. Il compte 63 pages et coûte 10 €. 

jeudi 27 novembre 2025

Relire Les funérailles de la Grande Mémé


Les funérailles de la Grande Mémé
est un ensemble de huit nouvelles de Gabriel García Márquez, qu'il appelait contes. Le premier d'entre eux s'intitule La siesta del martes. Une mère et sa petite fille, en deuil, voyagent dans un train suffocant sous la chaleur d'août. Elles sont seules dans le wagon de troisième classe. La petite fille tient dans ses mains un bouquet de fleurs mortes. Après avoir traversé de longues plantations de bananiers, le convoi s'arrête dans un village dont toutes les maisons ont tiré le verrou et baissé les persiennes. Il n'y a personne dans les rues. Et pourtant, tout le monde voit la mère et sa fille quand elles frappent à la porte du presbytère pour adresser au curé une demande très particulière. Retourner à la gare sera-t-il possible ? "Es mejor que salgan por la puerta del patio, dijo el padre." On ne sait jamais...

Le deuxième conte s'intitule Un día de estos (Un jour comme les autres). Il s'agit d'un huis-clos dans un cabinet dentaire avec son "plafond crevé et une toile d'araignée poussiéreuse pleine d'œufs et d'insectes morts". Le maire du village, un lieutenant, se fait arracher une dent de sagesse sans anesthésie par un praticien non diplômé. La mâchoire craque. Les yeux pleurent. La haine est là. Cependant que sur le toit de la maison voisine [deux charognards se sèchent au soleil].

En este pueblo no hay ladrones, clame haut et fort le troisième conte. Seul un étranger au village peut commettre un vol. Un noir par exemple. Quand la salle de billard est cambriolée, la police a vite fait d'en trouver un, de noir, et il passe un sale quart d'heure qui dure longtemps. Cependant que le coupable, Damaso, cherche à restituer les boules du jeu en faisant croire qu'il s'agit d'un miracle dont il serait le truchement. Il en parle avec Ana dans leur chambre en terre battue et, parfois, revenant de beuveries ou de coucheries, toujours plus amer de manquer d'argent pour s'amuser dans les tripots, c'est elle qu'il bat. Au risque de tuer l'enfant qu'elle porte dans son ventre. 

Balthazar passe vraiment un merveilleux après-midi dans La prodigiosa tarde de Baltazar. Menuisier, il a de l'or dans les mains mais pas dans son gousset. Il a construit une grande cage à oiseaux qui est la plus belle du monde. "Bastará con colgarla entre les árboles para que cante sola." "Il suffira de l'accrocher dans les arbres pour qu'elle chante toute seule." Elle pourrait rapporter soixante pesos. La femme du docteur Giraldo, qui aime tant les oiseaux, l'achèterait. Ou, aussi, José Montiel, qui joue à l'opulent. Et puis, Balthazar pourrait en construire d'autres, des cages. La pauvreté s'éloignerait. Jusque-là le conte est beau. Mais ça ne va pas durer.

Et voilà qu'apparaît la Grande Mémé avec "un peigne sur son sein" dans La viuda de Montiel (La veuve Montiel). Le mari de l'éplorée vient de mourir après s'être enrichi grâce à la dictature locale dont l'action se réduisait à deux axes simples : fusiller les pauvres en place publique, accorder un jour aux riches pour décamper sans armes ni bagages. L'idéal pour acheter à bas coût leurs terres. Et devenir influent jusqu'au gouvernement central. Tout en restant bon chrétien. Mais la veuve, "mariée à vingt ans selon la volonté de ses parents au seul prétendant qu'on lui permît de voir à moins de dix mètres de distance, n'avait jamais eu de contact avec la réalité." Elle se barricade en ses solitudes avec pour unique compagnie le très vieux serviteur de la famille, un noir imprudent qui ouvre son parapluie à l'intérieur de la maison, et s'en remet à Dieu en se rongeant les ongles.

Dans Un día después del sábado, c'est encore l'histoire d'une veuve, cousine germaine du colonel Aureliano Buendía. Il y a des oiseaux morts dans sa maison aux neuf alcôves. Il y en a partout dans le village. Le spectacle est si impressionnant que les habitants en oublient la chaleur suffocante de juillet. Le père Antonio Isabel du Très Saint Sacrement de l'Autel, bientôt centenaire, imagine que c'est un signe annonciateur de l'Apocalypse. Mais on le croit fou, ses sermons décousus ayant fait fuir les paroissiens, d'autant qu'il affirme avoir rencontré le Diable en personne. Même la veuve ne va plus à la messe. Puis un étranger arrive au village où il doit accomplir des formalités administratives. Il est paisible mais la faim lui tenaille le ventre. La propriétaire de l'Hôtel Macondo près de la gare lui sert "une assiette de soupe avec un os à la moelle et une salade de bananes vertes. Une jeune fille qui passe des disques sur un gramophone l'observe et le trouble. Elle dit que des oiseaux morts tombent dans le vestibule. À minuit, dans sa "chambre de bois", l'étranger est "plongé dans un rêve fébrile et marécageux". Cependant que le père Antonio Isabel prépare son sermon du lendemain. Aux premières lueurs de l'aube, il a une révélation. Peut-être changera-t-elle le cours de sa vie, et celle de l'étranger, et celle de la veuve qui apprend par sa servante ce que le prêtre a cru voir.

Rosas artificiales est l'un des contes les plus brefs de l'ensemble. La jeune Mina, qui fabrique des bouquets artificiels qu'elle peine à vendre, parle avec sa grand-mère aveugle. Comment se fait-il qu'elle ne soit pas allée à la messe ce matin ? Est-ce seulement une histoire de robe mal repassée aux manches ? La grand-mère trouve étrange que Mina soit allée deux fois aux cabinets en si peu de temps. Et puis elle est sortie de la maison. Et puis elle est revenue contrariée. Il y a du louche. Forcément. L'aveugle devine tout.

Enfin, Los Funerales de la Mamá Grande. La Grande Mémé, souveraine absolue du royaume de Macondo, propriétaire de cent mille hectares sur lesquels elle a régné sans partage pendant 92 ans, rend son dernier souffle en rotant. "Dans les autobus déglingués, dans les ascenseurs des ministères, dans les lugubres salons de thé recouverts de tentures passées, on commentait avec vénération et respect le cas de cette grande dame morte dans son patelin de chaleur et de malaria et dont le nom était resté ignoré des autres régions du pays jusqu'à ces heures récentes où l'encre d'imprimerie l'avait consacré." Le père Antonio Isabel, si énorme qu'il a fallu dix hommes pour le transporter et toujours aussi halluciné, assiste aux obsèques. Aux côtés de Nicanor, "un géant des bois, tenue kaki, bottes à éperons et revolver 38 millimètres à canon long, sanglé sous la chemise". Et il y a aussi le Pape.  Un long voyage en canot pontifical depuis sa résidence de Castel Gandolfo et déjà tinte le "bronze lézardé de Macondo". Toute la nuit, le Saint-Père entend "le charivari des singes affolés par le passage des foules". L'embarcation, arche ou "gondole noire", se remplit de "sacs de manioc, de régimes de bananes vertes et de cageots de poule, ainsi que d'hommes et de femmes qui [abandonnent] leurs occupations habituelles pour tenter fortune en allant vendre n'importe quoi aux funérailles de la Grande mémé".

Dans un livre d'entretiens, Gabriel García Márquez écrit : "Je raconte une inimaginable, une impossible visite du pape dans une bourgade colombienne. Je décrivais le président qui l'accueillait comme un homme chauve et rondouillard, pour qu'il ne ressemble pas à celui qui gouvernait alors le pays, qui était grand et très maigre. Onze ans après la rédaction de cette nouvelle, le pape est allé en Colombie, et le président qui l'a reçu était bien, comme dans mon histoire, chauve et rondouillard."

Et c'est ainsi que le réel est magique, tout en disant le réel contre lequel on se cogne : violences de la misère, violence de la condition féminine, violence des dictatures, violence aussi des chaleurs et des pluies.

N.B : Je crois me souvenir que dans Chronique d'une mort annoncée, il y a aussi un ecclésiastique sur un long bateau, chargé notamment de coqs. Et, bien sûr, l'aficionado remarquera la permanence de Macondo et du colonel Buendía.

dimanche 23 novembre 2025

Relire Lorca


Relire la poésie de Federico García  Lorca et constater, joyeux, que le mystère de son écriture reste entier. "Ni el poeta ni nadie tienen la clave y el secreto del mundo." La clé et le secret. S'il s'agissait de la clé du secret, cela laisserait entendre qu'il a quelque lieu et quelque personnage qu'on pourrait vraiment approcher.

Et c'est pour cela que la poésie de Lorca est toute d'humilité même quand elle s'envole en son chant profond. En butinant dans l'anthologie que j'achetai fiévreusement un jour de décembre à Santander en 1974, les figurations de la lune imprègnent d'emblée ma mémoire. "Les astres viennent boire dans la lune... Si mes mains pouvaient effeuiller la lune... la lune dit : Moi, j'ai soif de lumières...  des jeunes filles aveugles demandent à la lune...  les rayons de la lune martèlent l'enclume du soir...". Et il y a Romance de la luna, luna dans le Romancero gitano que m'offrit mon professeur de lettres en seconde au lycée Guez-de-Balzac à Angoulême  en 1972. "La luna vino a la fragua / con su polisón de nardos... mueve la luna sus brazos / y enseña, lúbrica y pura / sus senos de duro estaño..."  La lune s'en vint à la forge / avec son corset de nards... la lune agite ses bras / et montre, lubrique et pure / ses seins de dur étain..." (traduction personnelle)


Et chez Federico, les couleurs sont omniprésentes. Le vert, bien sûr et pas si sûr que ça, dans Romance sonámbulo. "Verde que te quiero verde". "Vert que je t'aime vert". Le vent est vert "sous la lune gitane". Les miroirs du café chantant sont verts. La chair et les cheveux aussi quand la mer est amère. Le poète n'est plus lui-même et sa maison n'est plus la sienne. Et la couleur vert-lune annonce la mort en trois coups de sang dans Muerte de Antoñito el camborio

Le blanc apparaît souvent dans cette anthologie. Il ne dit pas seulement la neige ou la pureté. La Balade d'un jour de juillet évoque une jeune fille blanche consumée par [l'étoile de l'amant qui vit et meurt] et une épée traverse sa poitrine.   Dans Muerte de la petenera (la petenera est un motif musical et dansé du chant profond), la maison blanche abrite la mort des hommes en perdition et l'horizon est bien trouble avec ses ombres effilées comme des couteaux. Que penser, aussi, de l'idiome blanc des hautes blondes au passage des cavaliers en lévite ? (Canción china en Europa) Peut-on croire que sa blancheur ne serait que transparence ?  

Alors le noir, en contrepoint ou non. "Entre mariposas negras / va una muchacha morena / junto a una blanca serpiente / de niebla." Le noir est presque là comme un lieu sûr parmi les opacités blanches. Mais, quand il est mis sur le rouge, (Cueva), la voix est suffoquée par les sanglots. Et c'est encore sur le rouge de la lune que tranche le noir de la jument dans Canción del jinete. La mort n'est pas si loin de Cordoue. Et la guardia civil, présente dans plusieurs textes, engendre des anges noirs, des serrures noires, des roses de poudre noire. Qui inquiètent la berceuse du grand cheval. L'enfant aura-t-il peur lui aussi de l'eau noire dans les branches ? 

Et voilà que le jaune apaise çà et là le lecteur. Des cloches sonnent tout en haut des tours jaunes battues par les vents jaunes traversés de carillons.  Dans Paísaje, le soir trompeur est vêtu de froid. Derrière le trouble des fenêtres, les enfants regardent un arbre jaune se changer en oiseaux.

Venons-en pour terminer à la fascination que le poète éprouvait pour les nombres. L'anthologie compte 95 textes et 81 nombres y apparaissent. Dont le 2, 29 fois, le 4, 17 fois et le 100, 11 fois. Mettons à part les occurrences dans New York et Grito hacia Roma (long dépli) et celles de La cogida y la muerte issues du Llanto por Ignacio Sánchez Mejías. Elles relèvent du procédé d'accumulation pour désigner la démesure de la ville puis de l'obsession dramatique quand [la mort pond des œufs dans la blessure].

Le poète, proche du surréalisme et de l'imaginaire gitan porté par les duende, s'intéressait peut-être aux arts divinatoires des barajas avec leurs enseignes de coupes, d'ors et d'épées dont on retrouve çà et là les vocables. Le nombre 2 s'incarne dans les deux fleuves de Grenade qui descendent de la neige jusqu'au blé. Et le jour vient avec ses deux haches dans Cortaron tres árboles. Puis voilà que pleurent deux vieilles femmes quand "una dura luz de naipe / recorta en el agrio verde, / caballos enfurecidos / y perfiles de jinetes." La lumière dure de la carte (à jouer ?) coupe dans l'aigreur du vert. Comment, enfin, nommer les deux "compadres" de la complainte somnambule ? Comment peuvent-ils s'appartenir en leur blessure de sang et de larmes quand les "trois cents roses noires" du premier les séparent irrévocablement ? Et c'est encore le vert qui a le dernier mot, sur la mer et dans la montagne, allant par deux elles aussi, dans l'inaccessible.

Le nombre 4 évoque les éléments qui composent et décomposent le vivant avec leurs signes ésotériques. Ou, encore, les quatre points cardinaux qui ouvrent la possibilité d'un chemin. Dans le corps comme dans l'esprit. Ainsi passent sous la nue et sur la terre quatre colombes dont les quatre ombres sont blessées. Cazador est un poème de huit vers brefs et le nombre 4 y sonne quatre fois. Comment ne pas voir là quelque incantation pour conjurer les mouvements de la vie et de la mort ! Et, dans le texte A Irene García, parmi les petits peupliers qui dansent, un arbre minuscule danse aussi : il a quatre feuilles. Cependant que le petit madrigal montre quatre grenadiers, lesquels, le cœur ayant vieilli, se changeront en quatre cyprès. Enfin, "près du Guadalquivir" où résonnent les voix de la mort, quatre poignards sont brandis, sans rémission possible.

Le nombre 100 nous rappelle les hécatombes grecques lors desquelles cent bœufs étaient sacrifiés. Dans Camino, ce sont cent cavaliers en deuil et condamnés au labyrinthe. Et ce sont cent juments dans Muerte de la petenera, chacun des jinetes ayant trépassé. Cependant que retentit un De Profundis pour les cent amoureux qui "dorment pour toujours sous la terre sèche". Bientôt, cent croix parmi les oliviers verts en diront la mémoire. Dans Retrato con sombra, cent grillons, ou cent criquets, veulent assombrir la lumière des roseaux. Enfin, dans Desposorio, (fiançailles ou épousailles mystiques), quel est cet homme ; il a plus de cent ans, qui insiste pour jeter à l'eau un anneau alors qu'une ombre appuie ses doigts contre son dos... ?

Sans doute, pour affiner cet article, faudrait-il traquer les correspondances entre les couleurs et les nombres, à la lumière des mythes savants et des légendes populaires de l'Andalousie. Ce serait là le travail rigoureux d'un critique rompu aux théorèmes universitaires. Je ne suis pas universitaire. Je n'ai jamais rien compris aux théorèmes. Et c'est ainsi que mon étonnement dure encore. 

mercredi 19 novembre 2025

Relire les Petits poèmes en prose


"Quelles bizarreries ne trouve-t-on pas dans une grande ville, quand on sait se promener et regarder ?" (Mademoiselle Bistouri)

Le narrateur qui déambule-affabule, dans les rues et dans sa tête, farfouillant parmi les mythes en quête d'images, rencontre des personnages étranges. Un plaisant "cruellement cravaté" s'incline pompeusement devant un âne.  Un excentrique "aux pieds d'une colossale Vénus", affublé comme un clown, implore la Beauté de venir à son secours. Il est tellement malheureux. Mais la statue n'en a cure. Puis voilà Le mauvais vitrier "dont le cri perçant, discordant" incommode le poète qui a des "plaisanteries nerveuses"...

Et quelle est cette "pâture certaine" qui va dans les jardins publics ? Loin des joies factices des riches, les regards sont "irrésistiblement entraînés vers tout ce qui est faible, ruiné, contristé, orphelin". Les veuves notamment. Avec ce constat, glaçant : "il y a toujours dans le deuil du pauvre quelque chose qui manque, une absence d'harmonie qui le rend plus navrant. Il est contraint de lésiner sur sa douleur. Le riche porte la sienne au grand complet." 

La pauvreté revient souvent dans ces Petits poèmes en prose (Le Spleen de Paris). Le gâteau, qui n'est qu'un morceau de pain blanc dont le narrateur en voyage va se sustenter, met en scène deux enfants qui se battent pour l'accaparer. "Il y a donc un pays superbe où le pain s'appelle du gâteau, friandise si rare qu'elle suffit pour engendrer une guerre parfaitement fratricide".

Et c'est encore une histoire d'enfants dans Le joujou du pauvre. Un riche derrière la grille de son château avec son "joujou splendide" abandonné sur l'herbe. Et un pauvre de l'autre côté, "sale, chétif, fuligineux". Son joujou est "une boîte grillée" avec un rat dedans. "Examiné avidement comme un objet rare et inconnu" par le petit châtelain.  

Les yeux des pauvres sont souvent insupportables aux yeux des riches. Une belle amoureuse s'assoit à la terrasse d'un café qui [étincelle]. Elle est en parfaite communion d'âme avec le narrateur. Mais voilà que s'arrêtent sur la chaussée un homme et ses deux enfants. "Tous en guenilles". Et la belle de persifler : "Ces gens-là me sont insupportables avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères ! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner d'ici ?"  Une réplique qui nous fait penser à Rimbaud dans Enfance : "Il y a enfin, quand l'on a faim et soif, quelqu'un qui vous chasse."

Terminons avec l'un des textes les plus connus du recueil, l'un des plus ambigus aussi, Assommons les pauvres. Baudelaire commence par brocarder les "livres où il est traité de l'art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures." Écrits par "tous ces entrepreneurs de bonheur public, de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu'ils sont tous des rois détrônés." Le narrateur va entrer dans un cabaret quand un mendiant lui tend son chapeau. Et aussitôt la voix de son bon Démon, son Démon de combat, le pousse à rosser l'indigent afin qu'il se rebelle. Et le "miracle" opère. "Le malandrin se jeta sur moi, me pocha les yeux, me cassa quatre dents... Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l'orgueil et la vie." Alors le narrateur lui dit : "Monsieur, vous êtes mon égal ! veuillez me faire l'honneur de partager avec moi ma bourse". Puis il conclut : "[quand vos confrères vous demanderont l'aumône, appliquez la théorie que j'ai eu la douleur d'essayer sur votre dos."

Je suis enchanté d'avoir relu les Petits poèmes en prose. J'y ai retrouvé la proximité que j'ai depuis mes enfances avec la pauvreté. Là où j'ai grandi, on se souvenait de l'avoir connue longtemps. On avait même tutoyé la misère pendant les guerres de quatorze et quarante. Parfois, même si c'était interdit par les curés, on tonnait contre les riches. On se consolait comme on pouvait en disant qu'eux aussi mouraient et qu'ils ne faisaient pas les fiers le moment venu. Cet imaginaire-là m'est resté. Il y avait deux ou trois riches dans mon village, des propriétaires cruellement cravatés qui avaient des métayers. Ils gardaient les mains blanches du premier janvier au trente et un décembre et parlaient une langue à la quelle nous n'avions pas accès, sans patois. Ils avaient leur place attitrée à l'église et le bulletin de vote toujours à droite. Ils ne mettaient pas leurs enfants à la communale parce que les idées des instituteurs ne leur convenaient pas. Pensez donc ! rien que des suppôts du Front populaire. 

Je ne me sentais pas toujours bien quand je croisais l'un de ces riches qui, disait-on, murmurait à l'oreille de l'évêque du diocèse quand un prêtre ne disait pas les mots convenables pendant le sermon dominical. Et puis il savait d'où je venais. Un enfant de l'assistance, abandonné par sa mère -c'étaient toujours les mères qui abandonnaient, jamais les pères- ça ne promettait rien de bon. D'autant que j'avais le tort d'aimer la langue que je découvrais à l'école et de l'employer. Pour qui me prenais-je donc ? À l'époque, dans les campagnes, les anciens de l'assistance étaient valets de ferme ou bonnes à tout faire. Ça avait toujours été comme ça, fallait surtout pas que ça change. Je devais rester à ma place.

Dans le même registre, je conseille vivement La Vie d'un simple (Mémoires d'un Métayer) d'Émile Guillaumin (1922). Et, bien sûr, n'oubliez pas Léo Ferré qui interpréta si magnifiquement L'étranger : "- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !"