Belén Zavallo, admiratrice d'Alejandra Pizarnik, dit qu'elle [s'ouvre à l'intimité parce que le poème apparaît dans la chair et dans ce que la chair cache. La poésie est une parole dont nous ignorons la nécessité].
Son recueil Aspas (prix Storni du ministère de la Culture en Argentine) saisit d'emblée le lecteur à l'estomac par son verbe sans détours. Le corps est mis à nu en ses plis comme en ses plaies dans l'ordinaire des jours où la tragédie n'est jamais loin de la joie.
La voix de Belén Zavallo est souvent comparable à celle de Natalia Litvinova dont une anthologie intitulée Los cortes invisibles/Les coupures invisibles a paru en France aux éditions Al Manar. Les pales du moulin zavallien ne font pas que du vent pour que le réel fonctionne. Elles coupent aussi. Sans lyrisme complaisant.
Extraits :
Qui je suis
Le cordon d'un autre ventre sangle mes hanches
je traîne une douleur étrangère et ma langue lèche
le pus dont maman se sert pour peindre les azulejos de sa maison
papa frotte ses semelles contre ma peau
dessine sur mon dos la coquille d'un escargot
un jour je lui ai écrit une lettre sans fin
un autre j'ai brûlé les pages et recueilli les cendres
maintenant je les porte dans un petit coussin suspendu à ma bretelle
je nourris ma fille au sein et avec cette fumée près de sa langue
tout se meurt, mon bébé, quand vous ouvrez la bouche
Quién soy
Un cordón de otro vientre me ciñe la cintura
arrastró un dolor ajeno y paso la lengua
por la pus que mamá usa para pintar los azulejos de su casa
papá arrastra las chancletas por mi piel
marca un trazo de caracol en la espalda
un día le escribí una carta larguísima
otro día quemé las hojas y junté las cenizas
ahora las llevó en una almohadilla prendida a mi bretel
amamanto a mi hija con el pecho y con ese humo cerca de su lengua
todo se muere, bebita, cuando abrís la boca
*
un chemin de terre dans la gorge
l'histoire a commencé avec un voyage dans un village
maman a vendu son piano et oublié la musique
papa était un oeillet de l'air*,
orphelin de mère et de père
et de frère
trois tombes aussitôt l'ont cerné
et il a rempli sa langue de poussière
un camino de tierra en la garganta
la historia empezó con un viaje a un pueblo
mamá vendió su piano y olvidó la música
papá era un clavel del aire,
huérfano de madre y padre
y de hermano
pronto lo rodearon tres tumbas
y se le llenó de polvo la lengua
Amateurs hispanophones, lisez sans tarder cette jeune voix de la poésie argentine qui aime les arroyos et les chemins de terre où croisent quelques perdrix...
Aspas de Belén Zavallo est publié par Marina Mariasch chez Hibrida Editora. Le prix n'est pas communiqué.
*Un oeillet de l'air est à la fois une plante ornementale qui vit hors sol et un tango argentin de 1929.
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