Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

mardi 13 janvier 2026

Les mots comme on les sait, les sent


Au débotté à 7h17 ce 10 janvier de l'an 26, les mots, encore eux. Sans doute m'ont-ils travaillé la sauce blanche pendant mon sommeil pour que, dès potron-minet... les revoilà.

Je suis empêtré avec eux comme je suis empêtré avec mon corps. Ils ont parfois trop de gestes et souvent pas assez.  C'est que, en fait, il y a comment on les sait et comment on les sent. Je me suis aperçu, notamment en m'adonnant à des traductions, que je les sais bien mal. Y compris les plus simples. Voire surtout les plus simples. Donc les plus importants. Est-ce à dire que la langue "maternelle" reste longtemps une langue étrangère ? Y compris dans ses énoncés ordinaires ? 

Et, banalité suprême, les mots sont comme les trains, en cachent souvent un autre et même plusieurs autres. Alors ça déraille, ça fracasse, ça défigure. Et ce que l'on garde de ce que l'on sait des mots devient plus obscur qu'un cul de lampe. Alors, plus ou moins dessaisi du sens, on s'arrête davantage sur comment on les sent. Et c'est encore une autre débandade, un autre charivari.

Prenons par exemple le mot "table". Bien sûr, je connais la signification première de la table. C'est un objet physique sur lequel on mange. Mais c'est aussi un lieu. On y mange. On y passe. On s'y met. Les objets qui sont en même temps des lieux ne sont pas si nombreux. Par exemple, on ne dira pas d'une maison, qui est un lieu, qu'elle est un objet. Je peux déplacer physiquement un objet mais pas un lieu. Et pour un peu qu'il y ait sur cette table un verre..., pour boire un vin de Bordeaux ou se rincer les dents à la suite d'une opération de la mâchoire, l'objet-table perd connaissance dans un lieu sans contours définis. Je ne sais plus comment savoir. Je ne sais plus comment sentir. Et les ricochets entre le "je" et le "on" compliquent toute résolution. 

Et pourtant, je continue d'écrire. Mon cerveau fonctionne comme une centrale d'aiguillages à plusieurs niveaux et les trains des mots, TGV ou michelines, évitent le plus souvent les accidents. Le flux de la circulation coule plutôt bien. Les thrombus parviennent à se dissoudre. Il m'arrive même d'être content un peu longtemps. Je suis pas trop une pipe, une brèle, un gougnafier. Mais je me relis rarement. Je n'ai jamais relu mon roman psychiatrique, Un grand silence. Je n'ai jamais relu Les boîtes noires qui donnent dans le fantastico-technologique avec les tamagotchis.  J'ai peur de ne plus savoir ce que les mots y disent. J'ai peur de ne plus savoir les sentir. Et c'est à peu près le même topo avec mes recueils de poésie. Je picore éventuellement des petits morceaux ici où là mais no more comme jactent les globichards. Mon dernier récit étoilé, Les arbres écrivent aussi, je l'ai picoré. Je regarde en revanche beaucoup les images de Cédric Merland qui l'accompagnent. Je ne sais pas lire les images. Je les laisse me submerger. C'est là une ignorance féconde. Alors que pour les mots, je prétends connaître deux ou trois choses sur leurs agencements interne et externe. Et c'est ce savoir morcelé qui m'empêche. Présentement, travaillant d'arrache-pied sur mon troisième roman à paraître en avril, je manque parfois de crampons sous mes godasses. Mais je tiens le coup, je tiens le coup. Je n'ai pas dit mon dernier mot.

Image : paravent de Brigitte Giraud célébrant le cinéma de Godard. 

vendredi 9 janvier 2026

Touroum bouroum, N° 13


En son prologue de la treizième livraison de Touroum bouroum, Mélanie Cessiecq-Duprat invite le lecteur à la danse. "Danzaremos tres veces. Antes, mientras tanto y después". Danser pour se déprendre des peurs qui nous hantent, avant-pendant-après, dans le temps retrouvé de la liberté de penser contre les représentations héritées ou mal acquises. Danser, aussi, pour s'immerger dans la revue qui accueille une nouvelle langue : l'aragonais. 

Ingrid Obiol, dans L'harmonie des pétales, nous invite [à chercher partout les graines de la vie]. Puis à les semer "sous les ongles des soldats... et au nez des bourreaux". Afin que "l'éternel espoir persiste". Malgré toutes les menaces qui, plus que jamais, [assiègent l'amphithéâtre du monde].

Puis Mélanie Cessiecq-Duprat, en son Trouble jeu, évoque ce qui s'amenuise en nous. Le corps. La langue. "Il se peut qu'être ne soit jamais qu'un mouvement, une corde où le corps s'accroche, se réinvente à chaque instant. Quelle perte alors nous traverse ? Et comment retrouver quelque ensoi dans un "puzzle troué", difficile à assembler ?

Pierre Rosin, en vénitien comme en français, est un poète facétieux qui n'est pas dupe des fallaces du discours amoureux. Son Ancuo come ieri strano (aujourd'hui comme hier étrange) métaphorise l'amour en "une chaise pour deux" qui ressemble à une fourchette. Alors ça finit mal quand les rêves ne font plus le poids.

Danièle Estebe Hoursiangou se laisse emporter loin, très loin par son Acouphène. Un cheval n'en finit pas de hennir depuis les commencements du monde et son acouphène, d'oreille en oreille, n'en finit pas de raconter des histoires. Il dit "la permanence, la puissance, la fugacité, la petitesse, le drame... la résonance vitale du ciel, des arbres et des collines, les glissements des étoiles et des gaves". 

 Dans Las dos caras de una misma moneda, Estela Puyuelo évoque la difficulté de naître femme dans un monde binaire. Elle est une "lune seule dans un monde de loups, une clochette enfermée, un chant engrillagé, une musique prisonnière des casques domestiques". Avec cette question finale : "Comment démontrer qu'une pièce de monnaie a la même valeur de quelque côté qu'elle tombe ?"

Me tiemblan las piernas (j'ai les jambes qui tremblent) de Miren Lekue  rend hommage aux hommes et aux femmes qui ont combattu le fascisme, à Luis Mari notamment. La bête immonde n'est pas morte. Il faut garder "el puño en alto" (le poing levé). Et se souvenir de Dolores Ibárruri, La Pasionaria.

Miguel Espejo fait l'éloge de l'échec (Elogio del fracaso) alors que la réussite est partout glorifiée, au détriment des populations condamnées à la frustration. Il se souvient de son enfance où "l'absence et l'impossible ont été sa boussole". Sans être toutefois aussi fou que "ce psychopathe qui veut envoyer quelques privilégiés sur Mars pour qu'ils réalisent leurs rêves d'éternité". 

Dans Les chiens sont plus gros que nous, Serge Pey imagine un monde où "le mal s'est infiltré partout". Les mots eux-mêmes n'y résistent pas. Le soleil les tue sur les routes et les champs sont criblés de balles "par des ouvriers venus d'Alpha du Centaure". Et la mort remplace la vie. Celle des chiens. Celle des fleurs et des arbres. Oui, vraiment, "quelque chose a changé". 

Gaza, 2025 de Luigi Anselmi exhorte le lecteur à garder les yeux ouverts sur les massacres sans fin dans "la blanca tumba inmensa de Gaza y Palestina". Il ne suffit pas de froncer les sourcils ou de [gémir un peu]. Il faut se rebeller contre les viols et les tortures. Sinon, autant se changer en chien ou en loup, en serpent.

Et c'est aussi une histoire de frontières dans le No man's land de Martine Jacquot. Inspirée par un long voyage en voiture sur les routes d'Europe centrale.  La plupart sont ouvertes à tous les passages. Mais certains pays sont fermés. Même pour se rendre à un mariage, on ne passe pas. L'armée y veille. Et l'auteure se souvient des chaos de l'histoire qui ont séparé tant d'humains, à Berlin ou le long d'un oued entre l'Algérie et le Maroc... Avec cette question dans les mots d'une petite fille : "Pourquoi [est-on] bienvenus à certains points du globe et non à d'autres ?"

Enfin, dans sa Selección de poemas en castillan, aragonais et catalan, Merche Llop Alfonso parle de sa petite maison où elle conserve ses souvenirs dans des boîtes colorées. Pour les emporter quand elle change de maison, une fois, deux fois, tant de fois. Par une nuit de grand vent, les fenêtres étant restées ouvertes, un tourbillon a emporté toutes les boîtes. Qu'en restera-t-il dans le silence et comment aller vers l'inconnu ? 

 


Touroum bouroum accorde également une large place à l'image. Outre la couverture signée Xarli Zurell avec ses oiseaux de proie revêtus du rouge du bourreau, notons Ehemalige Heimat / Ancienne terre d'attache d'Emmanuel Doser. Rien ne va plus dans le corps physique de l'humain et le corps imaginaire de ses croyances. La chute ne tardera pas.

Les dessins humoristiques et sarcastiques de Juan Carlos Eguillor, façon bande dessinée, soulignent les soubresauts civilisationnels entre tradition et modernité, à Bilbao et partout ailleurs. 

Le lecteur s'attardera aussi sur l'affiche déchirée de Marisa Gutierrez Cabriada, AIDEZ GAZA. Il s'agit de sortir de la sidération face à l'épouvante absolue pour féconder une saine colère au service des suppliciés.

Enfin, Alicia Cayuela nous livre l'étrangeté un peu inquiète de sa famille et autres créatures. Quelque chose ne tourne pas rond dans la ville et sur les terres. "Les démons et les anges chantent ensemble".

La revue Touroum bouroum compte 198 pages et coûte 15 euros. Elle est publiée par l'association Les mots perchés sise à Bayonne. N'hésitez pas à lire ses va-et-vient babéliens.

lundi 5 janvier 2026

Deleuze et les agencements amoureux chez Proust


Dans son sixième cours, Deleuze aborde les agencements code-territoire et leurs limites en fonction de l'objet dernier évoqué dans les cours précédents. (le dernier verre donc l'avant dernier et l'antépénultième, le dernier mot dans une scène de ménage et donc...). N'oublions pas que pour Deleuze toute abstraction renvoie à quelque chose de concret. La pensée cosmique, lisse et/ou striée, concerne aussi l'ici-bas. Et voilà qu'il reparle de Proust. Je me contente de recopier, c'est lumineux.

" Proust a une idée - je ne dis pas qu'elle ait une valeur universelle, elle vaut pour lui -, c'est que, finalement, dans le domaine des amours, tout amour poursuit d'une certaine manière sa propre fin. Il répète sa propre limite... Il explique très bien, par exemple, que son amour pour Albertine ne cesse pas, dès le début, de répéter la fin de cet amour. Ce n'est pas une répétition du passé, c'est comme une espèce de proto-répétition. Tout l'amour est orienté vers une série, laquelle série se définit par une limite. Cette limite, c'est la rupture, la fin de cet amour. Cet amour, au moment le plus vivant, répète à sa manière la rupture à venir. Il est triste, mais enfin Proust était difficile à vivre. Je dirais : ça, c'est un exercice d'agencement. Bien plus, un même amour peut comporter plusieurs exercices. Par exemple, dans le cas de Proust, il y a deux amours successives pour Albertine, pour la même personne... Ça implique un certain territoire. Ça se fait dans certains lieux. Albertine est liée à des lieux. Les deux séries Albertine sont orientées vers la limite. C'est chaque amour qui est sériel et, une fois qu'un amour a atteint la limite, le narrateur passe, par exemple, du premier amour pour Albertine au second amour pour Albertine. Chaque fois, l'exercice d'agencement est défini par une série orientée vers une limite.

Et puis, il y a comme une autre dimension - mais il ne faut pas dire que c'est après : tout ça coexiste étonnamment - où Proust a plus ou moins le pressentiment, et a le pressentiment de manière plus ou moins vive, qu'un autre agencement se constitue en même temps... C'est l'agencement de son œuvre à faire... un agencement artistique. Il se dit tout le temps : je perds mon temps. Le temps perdu, c'est aussi le temps qu'il perd. Je perds mon temps avec Albertine. Il dit : je devrais travailler... comme si c'était un autre mode d'agencement. Peut-être que les deux ne s'excluent pas, peut-être qu'ils sont coexistants, mais c'est un autre mode d'agencement. Il se dit à un moment : tiens, je vais épouser Albertine. Puis, il se dit : non, j'ai mon œuvre à faire. Ce n'est pas que ça s'oppose. Il pourrait faire son œuvre et épouser Albertine. Ce qui l'intéresse, c'est que ce n'est pas du tout le même type d'agencement... Seulement, comme il ne sait pas comment la faire (ou qu'il fait semblant de ne pas savoir comment), le moment où il a la révélation de ce que sera son œuvre, et qu'il se dit : là, je la tiens - à ce moment-là, il passe dans un autre agencement. C'est ce qu'on appelait le seuil et non plus la limite. La limite, c'est ce qui sépare un exercice d'agencement d'un autre exercice d'agencement, l'agencement restant du même type. Le seuil, c'est tout à fait différent : c'est le passage d'un type d'agencement à un autre agencement." 

Modestement, on peut peut-être dire qu'avec la limite on reste dans une même fonctionnalité alors qu'avec le seuil on en change. Par exemple, une frontière entre deux pays est une limite et non un seuil car, de part et d'autre, l'appareil d'État déplie ses espaces striés organisationnels avec la même volonté de signifier son pouvoir. On reste dans le même type d'agencement. Pour le seuil, on pourrait peut-être faire appel à des exemples dans l'urbanisme. Intérieur comme extérieur. À l'intérieur d'une maison, l'espace partagé d'un salon où l'on cause et l'espace privé d'une chambre où l'on fait l'amour n'ont évidemment pas la même fonctionnalité et donc pas le même type d'agencement. À l'extérieur, le seuil d'une librairie n'a pas les mêmes fonctionnalités que celui d'une usine. Les agencements sont aussi d'un autre type, ne sont pas striés de la même façon puisqu'on n'y fait pas la même chose. Etc.

Photo : agencement en cours de la future bibliothèque René-Maran à Bacalan, Bordeaux maritime. 

samedi 3 janvier 2026

Etonnante Laurine Roux


J'achève la lecture de Trois fois la colère de Laurine Roux et je suis de nouveau séduit par cette auteure butineuse en tous les monts et tous les vaux. Ce dernier roman s'apparente à un conte médiéval. Il en utilise les ressorts, les enchantements et les maléfices, les superstitions. Hugon le Terrible fait régner la terreur sur ses domaines et loin d'eux pendant les croisades. Mais il n'a pas d'héritier. Cela ne peut pas durer. Son épouse, Clarisse, en appelle aux pouvoirs de la Prodigue. Qui ne craint pas, elle, de s'aventurer dans les profondeurs de la forêt de Bénévent. Où rodent, dit-on en se signant, les créatures du Diable... Mais ce livre n'est pas seulement un conte. Alors que notre époque est de nouveau menacée par l'obscurantisme, il met en lumière le savoir contre l'ignorance, la raison contre le fanatisme et dénonce les offenses à la condition féminine. L'ensemble s'adorne de beautés stylistiques, à fleur de poésie ou dans la langue plus bourrue du populaire. Et le lecteur en fait son miel depuis la parution de son premier livre en 2018, Une immense sensation de calme. Avec cette quatrième de couverture éloquente : "Alors qu'elle vient d'enterrer sa grand-mère,

une jeune fille rencontre Igor. Cet être sauvage et magnétique, presque animal, livre du poisson séché à de vieilles femmes isolées dans la montagne, ultimes témoins d'une guerre qui, cinquante ans plus tôt, ne laissa aucun homme debout - hormis les "Invisibles", parias d'un monde que traversent les plus curieuses légendes."

Puis ce fut Le sanctuaire en 2021.  Nous en disions ceci ici-même : "La montagne qui accueille en son flanc June, Gemma et leurs parents est dangereuse. Armé de son lance-flammes dont il vérifie régulièrement la capacité opérationnelle, le père organise la défense du


refuge comme un chef de commando. L'ennemi, tapi dans le corps des oiseaux, n'a épargné personne sur la planète. Mais il y a des survivants, probablement retournés à l'état de barbarie. Peut-être même à côté, terrés dans les galeries de la mine de sel abandonnée. Le moment venu, il faudra savoir se défendre. Le fusil trouvé par le père dans une maison dont le propriétaire est momifié ne sera pas de trop. Et Gemma... n'a pas sa pareille au tir à l'arc. Elle pourrait abattre un aigle au cœur des nuages... Mais qu'y a-t-il de l'autre côté de la montagne ?"


Puis ce fut L'autre moitié du monde en 2022 . Avec cette exergue de Juan Rulfo, "Là-bas, tu trouveras tout ce à quoi je tiens. L'endroit que j'aime. Où les rêves m'ont creusé les flancs." Le roman se déroule en Espagne dans les années 1930. Une marquise exerce un pouvoir absolu sur les paysans qui s'échinent dans ses rizières. Mais le pays tout entier s'apprête à la révolte contre les injustices sociales. Une jeune fille impétueuse, quasi sauvage, va en vivre les joies et les tourments.


Puis ce fut Sur l'épaule des géants en 2023 dont nous disions cela : "Le roman est une galerie de portraits de femmes au caractère trempé d'argile et d'acier... comme la Pauline de Théus de Giono... Les hommes du livre se tiennent plutôt dans un retrait fragile, une touchante faiblesse. Hommage au bouillonnement scientifique et technologique de la fin du dix-neuvième siècle à nos jours, ce sont des chercheurs et des inventeurs aux théories parfois improbables. De l'œnologie à l'aviation en passant par l'éthologie, la botanique, l'entomologie et la physique des particules, leurs recherches aboutiront parfois. L'une d'entre elles ravira les palais les plus distingués. Mais venons-en à ce tout qui n'est pas rien, loin s'en faut. Les chats du livre, Socrate et Érasme, ont bien du bagout pour guider le lecteur à la campagne comme à la ville... Des Cévennes où vit la famille Aghulon à la capitale et notamment au célébrissime restaurant Le bœuf sur le toit, les aventures se succèdent tambour battant au rythme du cœur."

Puis. Puis. Laurine Roux en ses promontoires alpins, ivre comme l'abeille de son vol sous les azurs, n'a pas fini de nous ravir et nous attendons sa prochaine livraison de rêves, qui ne rêvent pas toujours, pour le monde quand il vacille.

Les romans de Laurine Roux sont publiés aux éditions du Sonneur par Valérie Millet et Marc Villemain. 

lundi 29 décembre 2025

James Sacré, mille nuances de bleu


Dans Figures qui bougent un peu de James Sacré, le terme générique "couleur" surgit souvent au détour d'un chemin dans le Poitou et en Nouvelle-Angleterre. Parfois, le lecteur comme l'auteur ne savent plus trop bien dans quels paysages ils s'aventurent. Les lignes s'y troublent un peu, la mémoire aussi, et la langue a des balbutiements, consciente qu'elle est de ses empêchements primordiaux.

Au petit jeu méticuleux des occurrences, on relève plus de quarante fois le mot "bleu" dans l'ensemble. Soit ! me dira-t-on, le bleu préoccupe l'humain depuis ses commencements. Il est une énigme dès qu'on lève la tête vers les nuages et qu'on prend le temps de s'étonner. Mais le bleu de James Sacré n'appartient qu'à lui. Il dit de sourdes inquiétudes : "... c'est rien le bleu ça fait silence et solitude où c'est ? quand ? est-ce que j'ai peur ?" Plus loin, en quête d'un poème dont la figure tiendrait un peu longtemps, il évoque "le bleu que la presque ruine d'une maison construit". Comment, dès lors, s'arranger avec les nuances du bleu quand, par exemple, le souvenir d'une petite fille morte taraude le paysage même, qui "éteint son bleu dans l'herbe dure" ? Et quand il ne l'éteint pas, dans le froid comme dans le chaud, il le confond avec le vide, au fond d'un œil ou d'une grange où "bat le reste oublié d'une récolte". On le retrouve aussi mélangé "avec la pente avec les contrevents fermés les toits" et la perception des entours n'est plus qu'hésitation, troublant [l'insignifiance des mots]. Le bleu, peut-être n'a jamais vraiment de fond et la mort elle-même s'en ressent qui "arrive en riant bleu".

Parmi toutes les représentations historiques et anthropologiques du bleu selon Michel Pastoureau, intéressons-nous à celle de l'affliction, profonde ou presque légère comme le "bonheur d'être triste" de la mélancolie. Le bleu dans Figures qui bougent un peu, fait-défait-refait, mal aperçu au travers des arbres et aussitôt disparu, oublié par le ciel lui-même, irrigue lentement le corps du lecteur, comme un paysage qui "contient... beaucoup de difficulté". Et c'est ainsi que nous l'aimons, dans ses mille nuances, quitte à n'y voir que du bleu, lequel nous évapore un moment, avant qu'il nous ressaisisse. Dans un jardin parisien ou américain où quelques fantômes, parfois espiègles, tintinnabulent. 

samedi 27 décembre 2025

James Sacré, Une petite fille silencieuse


Relire James Sacré. Une petite fille silencieuse fait partie de l'ensemble Figures qui bougent un peu et autres poèmes, préfacé par Antoine Émaz  et publié en Poésie / Gallimard. Une poésie simple, sans falbalas lyrico-ésotériques, mais subtile au-delà des apparences, questionnant ce que le poème saisit ou non des perceptions du monde sensible. Dans les paysages de la campagne notamment, en France et aux États-Unis. Antoine Émaz écrit : "Cette poésie impose une langue, évidemment, mais ce n'est pas une langue qui exclut ; elle accueille, d'abord. Puis, à propos d'Une petite fille silencieuse : "Il faut partir de cette conscience du poids nul d'une existence particulière face au laminoir du temps, mais retourner de suite la proposition : ce presque rien, parce que voué à l'oubli, devient précieux, émouvant... c'est toute l'œuvre qui peut être saisie comme une tentative de contrer l'effacement".

Choix de poèmes :

 

Le mot guérir c'était comme une longue soirée avec                                un feu l'hiver ;                                                                                      Ou comme la pluie longtemps devant les yeux d'un                                enfant.                                                                                                  Quelqu'un pourrait continuer un travail de broderie. Il                          y aurait de la patience et des petites pommes ridées                                jusqu'en mars.

*

La petite fille s'en était allée jusqu'après les derniers buissons familiers. Alors le pays devenait comme si on l'avait remué, un détour du chemin faisait disparaître les bleus derrière les arbres ; on s'éloignait vite d'une grange trop brusquement là, il y a un pré tout allongé contre un ruisseau avec des herbes barbues qu'est-ce que c'est tout ce silence ? Juste le temps que le cœur s'inquiète un peu, voilà le petit champ qu'on était passé de ses taupinières éboulées tout à l'heure à des bas de prés comme des endroits qui font peur. À quoi pense la petite fille ? C'est tout à coup comme à rien. Et le cœur s'inquiète beaucoup. 

*

S'il est seul dans la maison et quelques bruits                                         (La rumeur du chauffage, un robinet qui goutte, le                                 presque silence),

Le livre qu'il a ouvert n'a plus ni commencement ni fin.                        Dans la pièce à côté personne pourrait savoir que les                              deux chats sont là.                                                                                    La couleur des boiseries attend.                                                              Toute ressemblance à de la tranquillité, un meuble craque,                    Et comme un sourire et des larmes sont quelque part                              Dans la lumière diminuée maintenant que c'est le soir.

*

Le mouvement que fait dans la fenêtre tout un feuillage                         d'arbre                                                                                                       Immobile à des moments, puis soudain                                                   Comme emporté presque pressant,                                                         C'est sans rapport sans doute avec toi qui n'es plus                                 rien mais                                                                                                   Tu aimais t'asseoir aussi devant le monde qui respire.                           Il respire encore et dans ses mouvements d'arbre                                   Est-ce que j'ai tort d'entendre ton affection  d'enfant                               qui s'inquiète ? 

*

Les mots je les voudrais                                                                          Avec un sens facile                                                                                  À comprendre dans ce poème.                                                                Ou qu'au moins ça fasse                                                                          Comme une chanson, d'un coup on l'aimerait bien,                                Assez pour la fredonner sans y penser quand                                          On va et vient du jardin à la maison :                                                      L'été continue, on arrose des fleurs tous les jours.

*

Le beau temps de l'automne fait qu'on voudrait                                      À travers la qualité fraîche et bleue de l'air et parmi                              Les volumes de feuillages qui bougent sobrement,                                lenteur                                                                                                    Et la saison qui scintille,                                                                        Installer le théâtre des mots qui conviendrait                                        À  la parution dans ce paysage recommencé tous les                              automnes                                                                                                De tes joues d'enfant, de ton pas qui a franchi le temps. 

*

Au moment de penser à toi le poème                                                      T'oublie en cet endroit de mots                                                              Que c'est peut-être encore à mourir.

Quelqu'un                                                                                                Comprend que dire ou pleurer ce n'est                                                    Rien qui soit l'animation de ton visage silencieux.

Te nommer pourtant dans ce théâtre de mots                                          C'est peut-être toucher à ton dernier geste. Donne-moi                          la main. 

*

Pendant toute une journée que le beau temps                                          A été là, quelle impatience quel genou tendre                                        Sur la pelouse qui dégèle !                                                                      Que faut-il oublier pour mieux t'aimer ?                                                (Pour qu'un poème soit un bas de robe légère                                          À ta jambe.)                                                                                            Des petites filles qui t'ont connue sans doute                                          Ont dit le mot bonjour, de loin                                                                  Et comme en riant dans ce paysage où tu pourrais                                  courir.

 

Antoine Émaz a raison. Voilà une langue qui accueille. Et bouleverse. Comment peut-on se remettre de la perte d'un enfant ? Alors que la mortalité infantile par maladie est très réduite, tout au moins dans les pays dits avancés ? Brrr !

jeudi 25 décembre 2025

Comment feront-ils quand la guerre sera là ?


Inutile de tourner autour du pot jusqu'à la saint-glinglin ! La guerre approche et elle va faucher. Il va falloir vivre avec moins et même peu. Il faut s'y préparer. Pour moi, pas de problème majeur ; je revendique la nécessité du peu depuis toujours. Mais quand je vois toutes ces hordes de cons'hommes abêtis dans les travées, décervelés sur les réseaux sociaux, hystérisés par les fachonne-ouiques, je me pose des questions. Comment feront-elles les pimprenelles de 25 balais qui kiffent les écrans de Chie-in ? Comment feront-ils les beaufs à bière s'ils n'ont plus le fote-bal pour pousser leurs imprécations tudesques en crachant des noyaux d'olives ? Comment feront ces troupeaux-là si la mangeoire des kebabs et autres beurgueures reste vide ? Ben oui hein ! Faut pas se faire d'alluvions dans la sauce blanche. Les rayons des magasins auront du mal à fournir l'essentiel. La télévicon, clin d'œil à Léo, n'émettra plus que deux heures par jour afin d'économiser l'électricité destinée aux chars, aux missiles et aux usines de drones. Etc. Finalement, seuls les vieux qui déparlent comme mézigue tireront un peu leur épingle du cauchemar. Au pain sec et deux verres d'eau par jour. Peut-être, demeurons optimistes, des pâtes ou du riz une fois par semaine s'il y a de quoi les cuire. Les ceusses qui ont un jardin pourront toujours planter des patates et recueillir de l'eau de pluie même pourrie de pesticides. Mais il y a autre chose. Les pimprenelles et les beaufs à bière ne sont pas que des corps. Leur esprit en principe leur appartient, qui n'est pas plus sot que le mien. Qu'en feront-ils dans les fracas de l'histoire ? Sauront-ils apprivoiser les silences ? Feront-ils enfin le tri entre les images fabriquées par les propagandes de tous bords et celles qui ne le sont pas ? Apprendront-ils à se tendre la main ? Camus disait qu'il y a plus de choses à admirer chez l'homme qu'à mépriser. Cet humanisme-là me sert toujours de boussole même si elle s'affole de plus en plus au gré des cyber-vents. Il y aura des pimprenelles et des beaufs à bière pour résister aux ignominies. Quant à moi, si mon corps reste un peu valide, je ferai ce que je pourrai pour aider autour de moi, dans mon quartier. Rester inerte serait le pire. Dans la geste des gestes, si petits soient-ils, il y aura à faire. Et il faudra le faire.

mercredi 24 décembre 2025

Deleuze, Sur l'appareil d'Etat et la machine de guerre, 2

 


Formation et structuration des premières communes agricoles :

"Sur la base de ces communes, distinctes les unes des autres, s'érige une unité supérieure. Les communes agricoles restent en possession du sol sous forme d'une possession communale. Mais l'unité éminente supérieure, à savoir l'unité du despote, seule est propriétaire." Autrement dit, la commune possède la commune, ses aménagements, ses structures, mais le propriétaire possède le sol dans toutes ses autres représentations. Cet assujettissement des communes agricoles à "l'unité transcendante" du despote suppose que l'agriculture est déjà bien développée "au niveau de la productivité, donc avec des moyens de production assurés par un artisanat... La base reste encore la commune agricole mais se trouve confrontée, en vertu des forces productives dont elle dispose, à des problèmes qui dépassent chaque commune." 

Ce développement sort de l'économie de subsistance pour entrer dans une économie de surplus et de stock. Que ce soit dans les rizières chinoises ou dans les marais à assécher de la Grèce, de grands travaux hydrauliques s'avèrent nécessaires. "Il y a une complémentarité entre une économie devenue capable de produire du stock et des grands travaux qui développent l'effort de production". 

Les communes deviennent des entités pyramidales, avec leurs codes primitifs conservés auxquels s'ajoutent les codes de "l'unité formelle supérieure". Deleuze parle de surcodage. Le propriétaire éminent du sol est le maître des grands travaux qui demandent une organisation de plus en plus complexe. Et, ce n'est pas le moindre, il est le "maître des redevances, des tributs, c'est-à-dire, en gros, le maître des impôts". 

La bureaucratie des premiers empires :  

"La bureaucratie impériale implique évidemment des propriétaires délégués qui reçoivent la rente communale à la place de l'empereur." Intervient alors ce que Deleuze appelle le rapport du "couple signes/outils". Soit le couple "bureaucratie/grands travaux". Il y a les fonctionnaires qui reçoivent des terres et les rentes afférentes. Il y a les "entrepreneurs délégués aux grands travaux". Mais ces fonctionnaires doivent à leur tour une partie du profit et une partie de la rente foncière à l'empereur. "C'est là, je crois, que la seule conversion possible entre les biens donnés en guise de rente foncière (les produits naturels de la rente foncière dite "en nature") et le profit d'entreprise (à savoir le surtravail, le travail arraché aux hommes de la commune agricole, cette fois-ci sous forme de rente en travail), les seules équivalences possibles entre produit et travail, ça impliquait précisément l'impôt... qui a fixé les équivalences." L'empereur demandait à ses fonctionnaires d'établir la conversion en impôt car il voulait percevoir une partie de cette rente en monnaie, en argent. 

Le rôle des banques :

" Il y a toute une circulation : monnaie, biens, services qui va être à la base des grands empires archaïques. Vous comprenez déjà quels problèmes pose ce rôle des banques qui ne sont pas seulement des intermédiaires mais qui sont réellement créatrices de monnaie. Mais d'où est-ce qu'elles tirent [le métal pour créer la monnaie ] ? C'est que les empires archaïques le plus souvent sont très loin des sources métallurgiques, d'où la nécessité d'un commerce extérieur qui lui-même n'est permis que par le jeu de l'impôt".  Il faut donc imaginer les ramifications horizontales toujours plus étendues entre les communes, (toujours plus de surplus, de stock, toujours plus de surtravail), et les ramifications verticales des bureaucraties avec leurs surcodages. Et Deleuze en revient à l'appareil d'État et à la machine de guerre. Avec cette polarité public/secret. L'appareil d'État est public dans son appareil de capture : émission et création de monnaie, grands travaux, bureaucrates de l'impôt et de la banque. Deleuze appuie sa démonstration sur le fait que le despote mange en public, couche en public et, même s'il porte un masque, c'est "pour montrer". En revanche, "le secret naît avec la machine de guerre". Qui est une mégamachine "dont les éléments sont des hommes". Cette mégamachine qualifie aussi l'appareil d'État mais les conséquences ne sont pas exactement les mêmes. Deux concepts apparaissent, creusés avec Guattari : assujettissement et asservissement. Assujettissement à et asservissement par.

L'usage du téléphone portable, Deleuze ne pouvait évidemment pas l'évoquer, me semble pertinent pour éclairer ce double concept. Nous sommes assujettis à lui quand nous téléphonons, quand nous envoyons des courriels, quand nous suivons Google maps pour nous déplacer, ou faisons des mots croisés, des sudokus... Nous nous situons dans un rapport utilitaire consenti et même désiré pour ses commodités et ses jeux. Mais nous sommes asservis par lui lorsque nous sortons de ce rapport utilitaire ou ludique pour céder aux addictions dictées par les algorithmes et les mythologies du capitalisme, celle de"l'objet dernier" qui est traitée dans le troisième cours.

Encore une fois, ayant écrit cela, je sais que je n'ai fait qu'effleurer la pensée de l'auteur en ses déplis et virevoltes. Mais c'est toujours stupéfiant, passionnant, etc.

Image : construction de la bibliothèque René-Maran à Bacalan, Bordeaux maritime. 

lundi 22 décembre 2025

Marie Piermano, Couloir infinitif


Que peut-il bien se passer dans le Couloir infinitif de Marie Piermano ? Qu'y a-t-il à retrouver, selon quel mode et quelle temporalité ? Le striage de l'ensemble en trois espaces, auxquels s'agglomèrent d'autres espaces incertains ou recomposés, essaie d'apprivoiser "les passages secrets des mots". Du bord de mer un soir de carnaval au "petit portail vert au bout du chemin". C'est là tout un chantier. De la mémoire qui brûle longtemps la chair outragée. Des visages qui ne tiennent plus ensemble. Des "personnages dissociés dans la secousse du passage du mot à l'infinitif ". Le mouvement dans la langue est un tumulte, avec des zones marécageuses où elle stagne, voire croupit. Comme croupit ce qui hante quoi qu'on fasse pour se déprendre. Ainsi, le mot "soupe" apparaît 41 fois au fil de la lecture. Avec deux occurrences dans 11 textes. L'un d'eux le mentionne 4 fois.

Le lecteur, forcément arrêté par ce vocable assez peu fréquent dans l'écriture poétique, va de conjectures en conjectures. La soupe, c'est ce qui tient au corps quand on a faim ou froid. C'est aussi, dans l'imaginaire, ce qui réunit autour d'une table, les parents et leurs enfants, lesquels grandissent mieux et plus vite. La soupe fortifie le sang et les humeurs. Mais on parle également de la soupe primordiale, ce creuset prébiotique d'où l'humain aurait émergé parmi les algues marines. La soupe est une naissance.

Suivons-en les flux et les stases. "Insaisissable soupe glauque", elle "n'était pas bonne". "Insupportable goût du vide". "Vomir la soupe". "Je ne veux pas voir cette soupe / qui assombrit l'horizon / referme le petit portail / de l'enfance". Puis, encore, "vomir la soupe". Quand on peut. Dans la désintégration du corps qui désintègre la langue et ensevelit "le petit portail vert". Le couloir ne coule pas, pas même dans les houles océanes. Il "fait déborder la chair". Comme un boyau figé. Sans espace audible. Et, de surcroît, il faut "raconter autre chose". Mentir contre soi. Le mot V-I-O-L est un "nom impossible à dire en entier". La vraie version finira-t-elle par sortir de la soupe ? Trente ans après ? L'impossibilité d'oublier et l'impossibilité de dire suffoquent le verbe condamné à l'infinitif. "L'homme gras a interdit de prononcer les mots / a fait vriller le verbe". Ce monstre-là, qui connaissait le couloir menant à la chambre de la victime... dans une infirmerie...

Puis, enfin, cette question glaçante : comment pouvoir aimer après ? Dès l'ouverture de l'espace I, le lecteur devine que quelque chose n'a pas tenu. Une aimée s'en est allée. "J'ai perdu l'horizon vif / et léger de ta voix". Les ressacs de la mauvaise soupe, il n'y a eu pourtant "aucun mort", vraiment aucun, figent la geste des cœurs. Puis, puis, après, après toutes ces "années d'errance mentale", dans la confusion des personnes-personnages, ce quelque chose qui n'a pas tenu s'apprête à revenir. L'infinitif n'est pas définitif. "J'aurai abandonné la mémoire adhésive", écrit Marie Piermano, oui, cette mémoire qui bâillonne encore les soirs de carnaval. Et le souffle de l'enfance bercée par le clapot des vagues respirera de nouveau. Il y aura de la joie. Il y aura des embrassades en cascades au sein de la soupe primordiale redevenue bonne. L'espoir luit. Il ne sera pas que brin de paille.

Extraits :

 

Le verbe hésitait

Le verbe allait vriller

Il contournait avidement

le sens habituel

et les visages restaient muets

incapables de signifier

sans structure ni ensemble

Perdue la question de l'ensemble

Le début de la fin

Dissociés dans un ensemble du passé

les visages

*

L'homme vieux de quarante-cinq ans

Avait isolé la jeunesse des mots

 

 

                                    Fini le verbe

                                    Finis mes mots

*

Les yeux s'ouvrent

totalement pupille au loin

Le sable le clapotis le sel

Tout monte jusqu'aux cheveux

emmêlés dans leurs boucles

Réceptives aux bains et

aux ondes du sol flottant

 

Nous n'aurons pas de lumière 

pour rentrer

ma petite luciole tu

me guideras

Et les étoiles que tu verras

en même temps que l'hémisphère

 

Alors que le droit des femmes à disposer de leur corps est plus que jamais menacé y compris dans nos démocraties dites avancées, le recueil-témoignage de Marie Piermano mérite d'être connu au-delà des cercles poétiques. Il poigne. Il foudroie. Couloir infinitif est publié aux éditions de l'Entrevers. Il compte 63 pages et coûte 15 €. 

jeudi 18 décembre 2025

Matthieu Lorin, cartographie d'une rancune


Matthieu Lorin est un poète qui compte ses pas. Comme nous ne le supposons pas équipé d'un podomètre, nous imaginons un comptage qui va l'amble avec les mots, puis s'en écarte au hasard des émotions saisies, puis y revient, marchant son chemin ou le courbant. Dans les mouvements qui dérangent les lignes.

Dès le premier vers de cartøgraphie d'une rancune, l'auteur annonce la couleur : "J'habite des cernes lourds comme un gibier mort." Les cernes du bois coupé et ceux du visage défiguré  par "les angoisses" pourraient composer/décomposer une charogne sans infamie. Le marcheur claudique un peu dans les rues de Marne-la-Poisse. Il suit une femme qui "parle à ses entrailles, à ses fantômes". Il aperçoit au loin la cathédrale, "fière comme une écharde". Il observe le "visage sans os ni mort" de son reflet dans une vitrine. Puis, après avoir visité les hauts parapets de la ville, s'en va longer le fleuve. Est-ce ainsi que les souvenirs n'en finissent pas "de se chamailler comme des pies" ?

Bien difficile de leur donner une forme, aux souvenirs, si la cité elle-même, n'en ayant pas, est dénuée de vestiges ! Peut-être ne sont-ils que des [carcasses]. Avec leurs "mots sous les décombres". Peut-être que dans "le replié" de la mémoire familiale, il y a "un ongle incarné" parmi les restes. Et pourtant, même s'il dit qu'il n'est "qu'une charpente pourrie", Matthieu Lorin tient l'affliction à distance. Son adresse aux lecteurs est presque légère, presque au bord du détachement, comme une conversation ordinaire. "Vous revoilà ? Je ne dis pas cela pour vous, notez bien." "Estimez-vous heureux, nos pas n'auront pas cette odeur de déroute." Le gibier mort n'empeste pas, les carcasses non plus, y compris celle "du compromis". Et le ton est parfois celui de l'ironie : "Restez, je vous demande une deuxième chance, un retour à la case départ. Cela doit être possible, on rappelle bien les produits infestés par la salmonelle."

Mais quel est donc ce compromis ? Comment s'exprime-t-il dans le va-et-vient du "je" et du "nous", du plus proche au plus lointain ? "Ainsi, nous nous sauverons de bien des désastres. Je crois que nous ressemblons à ces cheminées que rien ne pourra faire écrouler..." À la condition de se déprendre, au moins partiellement, du ressentiment qui mène à "une rancune". Quitte à s'arranger de quelque mensonge malgré ses "os fragiles". De toute façon, cette rancune "ne stoppe jamais ses pions à la crevasse du tympan". Le compromis de Matthieu Lorin se présente comme un jeu, d'échecs ou de dés. Le poète n'est pas un grand maître comme Bobby Fischer et sa main tremble trop pour abolir le hasard. Il est bien obligé de composer avec la décomposition, dans le faire et le défaire, du lit aux mots. Il lui faudrait "une grammaire nouvelle", dont la carcasse résisterait, mais rien n'est plus difficile. Quel ciment pour [remonter les verbes ] ? Comment les dépouiller des malentendus qui ourdissent la colère ? La réponse se trouve qui sait au bout des 8815 pas que le poète a enchaînés : "Je veux des volets aussi épais que les épaules de mon père." Au lecteur de s'emparer ou non de cet avant-dernier vers à forte teneur psychanalytique. De toute manière, il n'y a plus rien à savoir. Clap de fin ! Peut-être.

Extraits : 

Les pierres, les tuiles ou le ciel, tout revient au même : la dent de lait restera à jamais la plus blanche.

Mais dites-moi, où sont passées mes paroles qui avaient le goût de l'incendie ? (3465 pas)

*

Il me faut songer à rentrer, traverser la ville comme on traverse une existence, un visage ou une route :

en évitant les mensonges et les sourires en fer blanc. (4884 pas)

*

Qu'à cela ne tienne, restez encore un peu : la colère se pend à mon cou comme une fille ce soir.

Je vois mon avenir réduit à un mégot qu'on viendra ramasser avec une pince : il n'est pas question de me baisser pour aussi peu de chose. (5845 pas)

 

Lecteur, ô lecteur, même si tu ne marches que dans ta tête, tout en langueur ou tout en fièvre, arpenter la cartøgraphie de Matthieu Lorin t'éloignera de tes rancunes. Elle est un soin. Le livre est publié aux éditions de La Crypte. Il coûte 15 €.

 

N.B : Du même auteur, Un corps qu'on dépeuple, (Exopotamie, 2023) et L'éboulement du temps (Aux cailloux des chemins, 2024), sont également chroniqués sur ce blog. 

mercredi 17 décembre 2025

Perle Vallens, Solo


Que se passe-t-il dans la psyché des mères ante partum et post partum ? Le saura-t-on jamais vraiment ? Voilà un imaginaire où l'inconnaissable, en ses chimérismes, se maille avec l'inconnaissable. Depuis les commencements de l'humain, les arts et les lettres tentent d'en apprivoiser les nœuds, dans l'espoir sans cesse ajourné de pouvoir les desserrer. Un peu.

Perle Vallens, dans Solo, aborde sans détours les questions qui hantent. La quatrième de couverture en témoigne : "Faut-il aimer son enfant ? Pourquoi et comment l'aimer ? Où se cache l'instinct maternel, dans quelle partie du corps, dans quel espace du cerveau ? " Et le lecteur est d'emblée sonné-sidéré, éjecté du ring par tant et tant d'uppercuts. 

"créature qui me mange maintenant / et plus tard me digère / jusqu'au pelage". "j'ai cru accoucher le bonheur / mort-né d'une étoile / ou d'un vide". Oui, c'est bien d'un ring dont il s'agit où les échanges intracellulaires œuvrent à la dévoration. Et la violence est double "sans visage paternel". Il faut vivre pourtant, quand le bébé est là malgré le blues. Langer, laver, moucher, biberonner, bercer, fredonner, apaiser, [ne dormir que d'un œil], seule, absolument seule. Le père inconnu ne reviendra jamais. Et ce constat, glaçant : "rien ne respire / chambre à air / comprimé". La volonté s'épuise à aimer, les langages de la mère et de l'enfant ne se rencontrent pas. "Ce fils que j'ai porté se déporte / dans ma pensée s'immole / puis disparaît". 

Mais le métier des jours a des ressorts insoupçonnés, qu'on ne sait pas nommer. "quelque chose résiste encore... quelque chose... se renforce au moment inattendu... quand quelque chose lâche prise". Comment les émotions et les sentiments, dont les durées entrent en collision et se cognent au réel dans ses moindres concrétions, ancrent-ils ce quelque chose indéfini ? Peut-on seulement imaginer ses déplacements du cerveau au bas-ventre et inversement ? "personne ne sait lire dans les transparences ni dans les conspirations". Transparences illusoires, conspirations fantasmées. L'instinct maternel, cela s'est déjà dit, n'est peut-être qu'une invention des mécaniciens de la morale. Un an et demi après la naissance de l'enfant, aucun nœud ne se desserre ni dans la chair ni dans les mots. C'est toujours le même grand combat sur le ring des représentations. Être mère. Être et rester une bonne mère aux yeux du voisinage. Le petit ne doit pas sentir l'urine. "sa bouche bêlante et morveuse" ne doit pas déranger. "j'ai beau me raconter des histoires de mère parfaite / je ne vois qu'un couloir qui ne mène nulle part / je ne vois qu'un long corridor vers une vie / que je ne peux pas me payer". La tentation du renoncement menace, mal endiguée par l'imagerie du saint sacrifice, couronne d'épines à l'appui douloureux des tempes...

S'ajoute au désarroi d'être mère sans l'avoir choisi la stigmatisation sociale. Perle Vallens évoque son "statut d'assistée qui amenuise [son] aptitude à devenir une vraie mère responsable et attentive". Ah ! les menuiseries du peu et du manque, qui rabotent et rabotent encore. L'antienne est bien rodée. La société vous accorde des droits, (rsa, allocations), mais vous lui devez des devoirs. Celui de la dignité d'abord, "ne pas flancher", ne pas se plaindre. L'assistante sociale y veille : "l'endurance au malheur s'acquiert avec le temps". Et ces mots de la réprouvée, bouleversants : "je ne viens pas à bout de ma mise au ban". Saura-t-elle s'inventer un futur, avec son enfant et sans lui ? Refusera-t-elle "de vivre à blanc" ?

Extrait :

je m'invente un fils sans visage et sans nom

je m'invente non mère inerte mais libre

je sais que le mieux est l'ennemi du bien mais je ne vois que le pire

dans l'œil clos de mon enfant

je me vois pire que dans mes souvenirs sans lui

je me rêve meilleure que je ne suis

à mon réveil j'imagine qu'il n'a jamais existé

 

Et le lecteur, sensible aux enfances abandonnées dans les foyers aux blouses blanches, retient ses larmes. Solo est un livre qui déchire de partout. Il est à lire et à relire. Publié aux éditions Tarmac, il compte 74 pages et coûte 15 €. 

 

La photographie de la couverture est de Perle Vallens. 

lundi 15 décembre 2025

Deleuze, Sur l'appareil d'Etat et la machine de guerre


Sur l'appareil d'État et la machine de guerre
de Gilles Deleuze rassemble ses cours donnés à Vincennes de novembre 1979 à mars 1980. Le lecteur assiste au travail de la pensée qui continue à se construire, avec l'œuvre déjà là, agissante encore,  et les nouveaux chemins qu'elle explore dans tous les domaines : mythologie, archéologie, histoire, sociologie, anthropologie, linguistique et même poésie. La philosophie selon Deleuze est une organisation cosmique avec ses connaissables et ses inconnaissables, ce qui explique sa grande humilité. Les étudiants-chercheurs participent activement à son élaboration.

Essayons de nous immerger dans le cours du 6 novembre 1979. Il procède par polarités avec cette question qui les traverse : comment ce qui est disjoint parvient-il à se joindre et quels en sont les facteurs ?

Espaces lisses et espaces striés :

Deleuze postule que la machine de guerre précède l'appareil d'État. Elle est d'abord nomade dans les déserts, les steppes et les mers qui sont des espaces lisses, non cartographiés. Son imaginaire, dans la perception du proche (la terre que l'on foule par exemple) comme du lointain (l'horizon vers lequel on s'avance) est fertile en représentations, percepts, affects et sentiments. L'appareil d'État, lui, s'inscrit dans la sédentarité sur des espaces striés avec ses limites et ses frontières, naturelles et symboliques. 

L'auteur se penche ensuite sur les modes opératoires de la machine de guerre se saisissant d'un appareil d'État ou construisant son propre appareil d'État. Puis décrit longuement les processus historiques et organisationnels des appareils d'État pour forger leur machine de guerre. En striant des espaces administratifs, financiers, militaires, linguistiques même, de plus en plus étendus. D'autres polarités apparaissent dans la pensée, avec leurs mouvements de l'une à l'autre.

Le travail et l'outil : 

"L'appareil d'État est un appareil de capture. Ça capture les hommes." Par l'organisation du travail qui est un espace strié producteur de signes : organisation physique, organisation sociale, organisation managériale et bureaucratique, et comptable, et bancaire. Autant d'espaces striés, qui se joignent et se disjoignent plus ou moins bien... Mais qu'en est-il de l'outil ? "C'est quand il y a travail que ce dont l'activité se sert peut être nommé un outil." "L'homme d'État émet des signes, tandis que le sujet agite ses outils. Là aussi, il y a toutes sortes de combinaisons mais la nécessité de l'écriture est inscrite dans le travail, tout comme la nécessité des outils est inscrite dans les systèmes de signes." Et Deleuze ajoute que c'est surtout le surtravail qui génère et multiplie ces dispositifs. Faire produire plus pour enrichir davantage les propriétaires des sols et de la rente. Et c'est ainsi que l'assujettissement à la terre et à l'outil devient un asservissement. 

Sentiments et affects : 

Il est bien difficile de faire la part des uns et des autres. Les sentiments renvoient aux "émotions  circulant dans le milieu de l'appareil d'État, du travail, des signes". Les affects sont "les émotions propres à la machine de guerre". Dans les deux cas, il peut y avoir de la violence mais elle ne s'exerce pas de la même façon. Deleuze évoque Dumézil qui différencie "Varuna, le roi magicien, qui opère par capture magique et Mitra, le prêtre juriste, qui procède selon des règles institutionnelles et juridiques". La capture magique est à rapprocher de l'espace lisse de la machine de guerre nomade, lequel peut s'avérer tourbillonnant, englobant donc. Et le prêtre juriste agit dans l'espace strié de l'appareil d'État. Se pose alors la question de l'affect en terme de devenir. "Plutôt qu'un passage entre des états existant au sein d'un seul corps individuel, le devenir est le passage entre des corps hétérogènes." L'affect passe ainsi de la "sensation d'un être" à l' "être de la sensation".

Le borgne et le manchot :

Deleuze en revient à Dumézil. Aux mythologies scandinaves et germanique qu'on retrouve chez les Romains. "Odin le borgne et Tyr le manchot  [sont] les deux pôles de la souveraineté politique... De son œil unique, le dieu borgne est celui qui, dans les mythologies, émet les signes à distance, qui, avec un signe, frappe de stupeur. Il surgit. Son œil clignote, c'est la stupeur. C'est le signifiant. Le manchot, c'est l'homme du travail... Celui qui n'a qu'une main est en même temps le directeur de ceux qui ont toutes sortes de mains. Voilà que l'homme d'État est une espèce de mutilé, mais le travailleur aussi est une espèce de mutilé." Puis Deleuze évoque Abeilles de verre, roman d'Ernst Jünger où l'auteur écrit : "vous comprenez, dans le travail, on a l'habitude de croire qu'il y a des accidents du travail, et c'est vrai, mais bien plus profondément, ce qui est terrible dans le travail, c'est que la mutilation précède l'accident." Ce détour par les mythologies nous permet quelques lucidités sur ce premier quart du vingt-et-unième siècle. Les grands dirigeants du monde, avec ou sans tics faciaux, sont des borgnes qui multiplient leurs signes sur les écrans. Cependant que les grands entrepreneurs, souvent sans visage, organisent, et pas seulement dans les pays dits émergents, la mutilation qui précède le surtravail. 

Deleuze aborde bien d'autres sujets dans ce premier cours, dont les phénomènes de propriété privée et d'économie monétaire et marchande qui ont participé à la formation des appareils d'État. Mais mes capacités de restitution s'épuisent comme une pile prématurément usée. La pensée de Deleuze est une fontaine parfois changée en cascade avec mille et un ricochets qui étoilent les signes et les sens. Pour le deuxième cours, qui narre la structuration des premières communautés agricoles avec la nécessité de l'ingénierie hydraulique au service du surplus et de la rente, je mettrai ici surtout des extraits. 

Sur l'appareil d'État et la machine de guerre de Gilles Deleuze est publié aux éditions de Minuit à l'occasion du centenaire de sa naissance. L'ouvrage, préparé par David Lapoujade compte 487 pages et coûte 27 €. 

 

 

 

dimanche 14 décembre 2025

Aurore Matuchet, Comme l'amour l'herbe manquait par endroits


 "Elle entre dans le tableau / les dunes son dos / nue / dans le ciel d'eau / minuscule dune."

Pourquoi, en exergue, cet-extrait-là plutôt qu'un autre ? se demande le chroniqueur et voilà qu'un vers célèbre de Verlaine le traverse : "Votre âme est un paysage choisi". C'est que, justement, le lecteur est traversé par Comme l'amour l'herbe manquait par endroits d'Aurore Matuchet. Les 138 textes de l'ensemble, sassés et ressassés de la Fugue à Sous la peau et de Vies en décors en Visage, retiennent çà et là, en soi, hors soi, des touches impressionnistes avec leurs mouvements flous. La géographie de l'herbe est aussi incertaine que celle de l'amour. Le vide y voisine avec le plein, lequel n'existe pas sans ce qui lui manque. Dans l'aperçu comme dans le perçu. On ne sait jamais où présence et absence des êtres et des lieux s'appartiennent. On ne sait jamais quelles traces persistent dans le regard.

La poésie d'Aurore Matuchet est peut-être une bande passante filmée dans les mêmes durées suspendues par deux caméras dont on ignore la position. "à sa fenêtre c'était du Lelouch / gris pluie et bourrasques / sur la côte basque / alors elle choisit l'apesanteur". Et le lecteur pense à Marguerite Duras quand la Roche Percée de Biarritz dissout le monde et qu'apparaissent "Les yeux bleus cheveux noirs". La femme qui marche dans les rues, qui se laisse regarder par la mer et le sable, qui s'attable aux terrasses des cafés et disparaît lentement, [a ses jours Duras... existe loin en peu de mots], "à demi consciente dans la ville à demi en vie". Nous pourrions la nommer Emily L. ou Lol V. Stein, cherchant longtemps ce qui les ravit. Les paysages et les visages sont des [écueils] ; ils ne sont pas si choisis. Les lignes du tableau perdent en assurance, les images du film ont des tremblés inquiets.

Et pourtant la vie est là, ni simple ni tranquille, parmi les "éclaircies d'hommes d'enfants de jours de nuits" où il faut "remplir ces foutues heures creuses". La femme innommée "boit un Perrier menthe" et fait l'amour avec le temps du moment. Elle parle dans une salle d'attente sans lieu dit où rien d'elle n'a d'identité. Puis la voilà remparée dans sa voiture un vendredi soir embouteillé. La solitude est là encore, jusque dans "cette chanson en boucle comme un vide-poche et ces collants sous le volant". On peut l'apercevoir aussi sur "les marches de l'Hôtel du Palais, piquetée [d'ombres grandies au soleil] ou au sommet du phare ; elle y devient falaise, saisie par "le bois froid du banc". Où sont les caméras qui la filment, avec quelles focales ? Pour quels fondus-enchaînés ?

Quant à l'amour, les endroits où il manque sont nombreux. "Elle l'attendait au croisement de ses jambes / il arriva trop tard / à son visage". La cartographie des corps n'est pas tendre. Son mystère demeure aussi impénétrable que celui de la mer. Et la frustration s'estampille sur le débord d'une tasse à café, en "rouge Dior", comme "une fleur coupée". Y aura-t-il seulement un futur ? Elle imagine ses enfants aux "sourires confits désirs bouffis" et une lente colère étreint ses doutes. Le cœur est à marée basse comme la "Côte des Basques / sur le sable sans amarres". Et les effusions mêmes n'ont pas le goût qu'il faut. Elle dit : " - je voudrais ton visage pour jardin." Le lecteur imagine cette tension aussitôt en allée, reprise par des rumeurs océanes. La "langue constellée" de l'amour n'est que brisures sur les brisants des "mots dans le silence avalés". Restent des yeux dardés sur un "dos fusillé". Le film ne tourne pas rond et le tableau non plus en ses dunes confondues. Les visages comme les paysages sont des images sans cesse à retoucher.

Comme l'amour l'herbe venait à manquer est le premier recueil publié d'Aurore Matuchet. Les plans retenus dans l'immobile à la façon de Hockney ou Hopper n'empêchent aucunement les mouvements frémissants qui déplacent les lignes, parfois en deux ou trois vers dignes des meilleurs haïkistes, en déplis plus longs souvent, que Marguerite Duras, absente à elle-même en ses Roches Noires, aurait tant aimés.

Extraits :

Il y eut un courant d'air

                        elle tira

     presque étrangère.

*

Le mimosa 

sur la cheminée 

soleils capturés

pour l'éternité.

- Ciel gris il dit

dans une demi-cigarette

elle attrape sa tête

comme un instantané

un paysage flottant

la brume des gestes une grâce

les peaux palimpsestes

sont la promesse inquiète

des jours naissants

- et après il dit

- après il y aura encore l'amour

la nuit était sonore elle parla tout bas

- use-moi encore que je meure d'amour.

Comme l'amour l'herbe venait à manquer d'Aurore Matuchet est publié aux éditions La 21ème Saison. (contact@21eme-saison.fr). La couverture est une aquarelle de François-Xavier Borrel. L'ouvrage coûte 17 €.

mercredi 10 décembre 2025

Comment osent-ils ?


L'inconscient s'exprime dans les champs du politique et du médiatique comme partout ailleurs. C'est une banalité à rappeler car on a, emportés que nous sommes par les flux des déclarations sur tous les supports dès potron-minet, tendance à l'oublier. Autre banalité, le conscient n'en reste pas moins à l'œuvre dans l'échafaudage. Voici quelques exemples :

Un ancien prisonnier élargi au bout de vingt jours se compare au capitaine Dreyfus condamné à cinq ans de détention sur l'île du Diable en Guyane puis, enfin réhabilité, combattant à Verdun et sur le Chemin des Dames. Comment ose-t-il ?

Un ami dudit prisonnier déclare que c'est effrayant d'incarcérer des gens comme lui et ajoute : "Nous ne sommes pas des animaux." Comment ose-t-il ?

Le directeur d'un prestigieux journal national dit qu'en France, "il y a trop de ronds-points, trop de médiathèques, et pas assez de policiers". Voilà un homme de culture qui ne semble pas décidé à la partager avec le plus grand nombre. Comment ose-t-il ?

Un célèbre hebdomadaire titre que les milliardaires français se sont appauvris de 11,6 % en 2025 et en conclut quasiment que le pays est menacé d'effondrement. Sachant qu'après ce recul la fortune de ces individus (46) s'élève à 508 milliards de dollars, il y a en effet de quoi sortir nos mouchoirs... Comment cet hebdomadaire ose-t-il ?

Une candidate bien connue à la mairie de Paris en 2026 se fait filmer en tenue d'éboueur et on la voit, dès l'aube, pousser une poubelle sur deux ou trois mètres. Sachant qu'outre-Atlantique un certain président s'est essayé au même sketch, et même s'il ne s'y était pas essayé, comment ose-t-elle ? 

De même, que penser de cet homme en colère qui proféra urbi et orbi devant les caméras : "La République c'est moi, mon corps est sacré." Comment a-t-il osé ?

Que penser itou de cette cheffe de groupe, pourtant universitaire, qui fulmine ainsi : "De la rentabilité des agriculteurs, j'en ai rien à péter." ? Comment ose-t-elle ? 

Enfin, une dame, dite la première, invective un mouvement féministe en traitant ses membres de "sales connes". Comment ose-t-elle ?  

Les perceptions politiques sont traversées par toutes sortes de représentations imaginaires. Elles sont souvent héritées par le maillage des mémoires et des traditions familiales. Elles se construisent à l'adolescence par le biais des rencontres générées à l'intérieur d'un groupe d'appartenance ou suscitées à l'extérieur à la faveur de hasards événementiels, de découvertes culturelles, de voyages... Elles se consolident au cours de la vie active, que l'on soit en position de subordination ou de commandement. Et engendrent des affects qui souvent les figent. Le ressentiment et le mépris s'installent durablement sur les barreaux fragiles de la grande échelle sociale. Du haut vers le bas et du bas vers le haut. En cas de crise majeure, les digues du surmoi cèdent les unes après les autres. Et l'inconscient surgit dans toutes ses violences. Que le conscient ne manque jamais de souligner. La haine menace, qui pourrait tout emporter... Comment osent-ils ? Comment oseront-ils encore ? Jusqu'où ?

Image de Prague, éloquente.