Qui êtes-vous ?

Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

samedi 28 février 2026

Jardin Public à Bordeaux, matin clair


(En allant trop tôt  au CAPC Musée d'art contemporain pour acheter une balle anti-stress à tête de chat destinée à un adolescent effaré, j'ai attendu l'ouverture au Jardin Public, lequel affiche sur ses grilles une exposition photographique de Paul Lemaire. Les images ont été prise au Chili, où l'extraction minière des métaux rares défigure les terres et les hommes. Voici la liste péréquienne de ce que j'ai vu pendant trente minutes de 10h25 à 10h55.)

 

- Une femme, la cinquantaine encore jeune, lisant un livre sur le banc d'en face, une allée de sable à peu près blond nous séparant d'environ cinq mètres. (Rassurant)

- Deux cents mètres plus loin, sous les ramures d'un arbre empli de murmures, un couple de trentenaires s'embrassant. (Rassurant)

- Devant moi, un homme à vélo consultant son téléphone et pédalant assez vite. (Inquiétant)

- Autour de mes pieds, deux pigeons comme des jouets mécaniques avec leur encolure hochant du bec pour picorer les particules invisibles de l'air assoupi. (Amusant)

- Toujours devant moi, quelques trottinettes bien trop rapides avec des conducteurs souvent sous écouteurs. (Agaçant)

- À quelques encablures, des jardiniers survêtus de chasubles orange s'affairant à émotter des sillons rebelles. (Rassurant)

- Venus de droite comme de gauche, des collégiens s'adonnant joyeusement à un jeu de pistes dans le cadre présumé d'un cours  d'EPS. (Amusant et rassurant)

-  Des coureurs du dimanche, disons des runners pour faire moderne, ballotant comme des grains perdus en leurs pensées ou sur leur téléphone. (Tantôt attendrissant et tantôt agaçant)

- Un petit homme et une grande femme, probablement des commerciaux, parlant probablement de chiffres d'affaires. (Inquiétant)

- La femme levant les yeux de son livre pour sourire aux adolescents occupés à leur jeu de pistes ; il y a un indice caché sous son banc et ils prennent des notes sur un carnet. (Rassurant)

- Quelques solitaires, plutôt âgés, allant lentement sans que rien ne bouge sur leur visage. (Attristant)

- Et moi, malgré mon regard attentif aux êtres comme aux choses, lorgnant mon téléphone pour finir un sudoku expert. (Agaçant)

(Et quand je suis allé à la boutique du CAPC enfin ouverte, ils n'avaient plus de balles anti-stress à tête de chat. Ils en recevront bientôt. Notre adolescent effaré sera content. Et nous aussi.)  

Photos de Paul Lemaire : 


 

 

 


vendredi 27 février 2026

Boris Cyrulnik, Théorie et doctrine


Boris Cyrulnik augmente le propos d'Edgar Morin, qui lui-même sera augmenté et ainsi de suite jusqu'à la fin du livre. Le lecteur assiste donc à une pensée en train de se donner, avec ce qu'elle a déjà défriché et qui continue à chercher. Humblement. Visitant le global comme le particulier, dans le mouvement qui les lie. 

"En effet, on dit souvent que les théories sont trop cohérentes pour être honnêtes, que les scientifiques lissent souvent les courbes. Quand on fait une théorie trop lisse, elle est désadaptée du réel et elle ne peut plus évoluer. C'est dans les aspérités d'une théorie que se trouve l'étrangeté qui va permettre d'en inventer une nouvelle... Reprenant ce que vous avez dit sur le monde de la certitude et de l'incertitude, il me semble que lorsqu'une théorie devient trop cohérente, elle perd sa fonction de pensée ; elle sert à unir certes, mais non à penser. Dès l'instant où des scientifiques, des politiciens, des philosophes, etc., répètent et habitent la même théorie, ils s'adorent entre eux, mais haïssent ceux qui en récitent une autre. La théorie prend une fonction de clan et non plus de pensée. Cet usage de la théorie me paraît tout à fait dangereux car il brise la rencontre. Cette attitude trop cohérente va réagir par l'excommunication, la déportation, la rééducation : on va briser l'intrus, l'empêcher d'avoir une chaire, couler sa revue, comme cela se passe dans le monde scientifique, philosophique, politique. S'agissant de la nouvelle humanité, il est vrai que nous avions l'impression que la condition humaine était une aventure, convaincus de notre mort immanente, de notre passage furtif sur terre. Or cela n'est qu'une représentation du monde. Les sociétés et les cultures qui ont par exemple pensé la métempsychose ont fourni très peu de racismes, puisque les hommes s'entraînaient à se mettre à la place d'un autre être vivant. Ce décentrement de soi-même donnait une petite incohérence à la théorie... Cet entraînement à se mettre à la place d'un autre - ce que les philosophes nomment l'empathie - est un concept que je crois très utile, que l'on devrait en tout cas dépoussiérer, surtout avec les circonstances politiques qui sont en train de se dessiner. Car se mettre à la place d'un autre, c'est s'enrichir, mais c'est un effort, c'est aller à la découverte d'un nouveau continent mental, d'une nouvelle manière de penser, d'une nouvelle manière d'être homme. L'enjeu est capital, il s'agit d'un véritable quitte ou double : on s'enrichit en ouvrant son monde ou l'on fait une théorie cohérente et on le disqualifie, on l'excommunie, on l'exclut."

jeudi 26 février 2026

Edgar Morin, Théorie et doctrine


Par les temps que nous vivons, la parole d'Edgar Morin est plus que jamais à répandre partout, en espérant qu'elle éclairera un tant soit peu les esprits crépusculaires. Extrait de Dialogue sur notre nature humaine avec Boris Cyrulnik. Et précisons que cet échange sans dogmatisme est accessible à tous les publics.

"J'ai essayé d'établir une conception des idées en faisant la différence entre théorie et doctrine. J'appelais théorie un système d'idées qui se nourrit dans l'ouverture avec le monde extérieur, en réfutant les arguments adverses ou en les intégrant s'ils sont convaincants, et en acceptant le principe de sa propre mort, de sa propre biodégradabilité si par exemple des événements infirment la théorie. C'est du reste ce qui arrive dans les sciences, quand arrive une nouvelle théorie, l'ancienne accepte sa mort.

Une doctrine est une théorie, mais elle est fermée. Elle se réalimente sans arrêt par la référence à la pensée de ses fondateurs, dits infaillibles, du type "Marx a dit", "Freud a dit", références à un texte canonique, biblique, etc. Ces dernières veulent être une confirmation permanente de l'idée, quand quelque chose semble la contredire, quand la réalité présente un obstacle. Bien sûr, les doctrines peuvent vivre plus longtemps, car elles se blindent. Le plus souvent, elles peuvent tenir des siècles parce que l'on ne peut finalement les vérifier qu'après la mort : le paradis, l'enfer, la promesse de Dieu, etc.

Mais même sur le plan des idées sociales et politiques, combien de temps des théories perdurent, alors que l'on a montré leur fausseté de multiples façons ? Et pourquoi ? Mais parce que les doctrines satisfont des désirs, des aspirations, des besoins. Regardez le marxisme - sous ses formes vulgaires : il a été très rapidement démontré que ses prédictions en matière des classes moyennes et du prolétariat étaient fausses. Pourtant il renaissait, car il correspondait à une promesse, il cachait une religion. Et il a fallu attendre l'effondrement de l'Union soviétique pour que ce marxisme s'effondre. Vous avez également en sociologie des théories ineptes qui peuvent durer quarante ans... 

Je suis persuadé que l'on peut et doit vivre avec de l'incertitude. La vie est une navigation sur un océan d'incertitude, à travers des archipels de certitude.  Nous sommes dans une aventure collective inconnue, mais chacun vit son aventure. Chacun est certain de sa mort, mais nul n'en connaît la date ou les circonstances. Bien entendu, on risque alors d'être submergé par l'angoisse. À mon sens, la riposte à l'angoisse est la communion, la communauté, l'amour, la participation, la poésie, le jeu... toutes ces valeurs qui font le tissu même de la vie. La question est celle-ci : pensez-vous que nous sommes à une époque historique où l'humanité peut enfin assumer son destin - c'est-à-dire son destin de vivre une aventure inconnue -, ou bien avons-nous toujours besoin de mythes consolateurs et d'illusions formidables pour tenir ?" 

mercredi 25 février 2026

Poème contemporain avec un peu de vieux

 


Ô la douceur d'un impromptu à kiffer

Au passage des pimprenelles sur leur trottinette

Je les vois qui scrollent avec le vent

Les stories des copines et je rigole

Où donc allez-vous ainsi donzelles échevelées

En ce siècle déjà poussif

Vos lifes ne sont-elles pas rabougries

Sur vos écrans sans paysage 

Et passent aussi des skins au crâne tatoué

Sur des motos noires

Hérissées de flamberges

Et je flippe à donf qu'ils me matent

Et je m'invente un trou de souris

Ou de cancrelat

Pour enterrer ma tête à hue et à dia

Trop pleine de vieilles philosophies 

Qui bousculent mes mots en débandade

Alors je reste avec l'image des pimprenelles

Elles vont en cohortes s'empiffrer de kebabs

Chez Burger King où tout dégouline

Mais elles sont bien mignonnettes  

Et ça suffit à ma comprenette

Même si Burger King ça pue d'la graisse 

NB : Gabrielle d'Estrées, née en 1573, avait à peu près vingt ans quand le tableau a été peint. C'était donc bien une pimprenelle.

mardi 24 février 2026

Denis Tellier, Aux chiens de me revenir


D'emblée le lecteur est interpellé par le narrateur qui [erre non loin de cet étrange lieu]. Il imagine son attelage improbable, "une vieille dame empaillée" en tenant les rênes. Puis la réalité se dissout dans la somnolence des cerveaux. Le narrateur s'efface peu à peu.   Seul demeure le chemin qui mène au hameau ; (et le mot hameau est presque démesuré), avec son église sans clocher. Toute la place est désormais occupée par Émilien. Mais sait-il vraiment où elle est ? Peut-on le savoir quand on se déclare "heureux propriétaire d'une centaine d'hectares de brouillard" ?

Émilien vit seul dans la ferme de sa mère morte ; il a deux chevaux et quelques poules, deux canards. Aucune porte ne sépare l'écurie de la cuisine. Aucune porte non plus entre ses travaux de journalier chez les paysans à l'entour et ses souvenirs de la guerre en 1915, dans les Ardennes et le long de la Meuse. Alors il retrouve ses cahiers d'écolier, ses longues lignes de voyelles laborieusement déposées. Un jour, il écrit "un mot attaché : pirouette" et tout un récit s'enroule, se déroule. Des poésies à fredonner l'émaillent çà et là et parfois s'y invite un comique troupier, rehaussé par les dictons de Mme Eugénie qui ont bercé son enfance si proche, si lointaine...

Le lecteur découvre la rudesse de cette vie campagnarde encore assourdie par le fracas des armes. "L'homme fourbu pissait en marchant dans les sillons ourlés du labour, il trébuchait sur le sol en remous, séparant pour l'étouffer à jamais la nichée du mulot des champs." L'homme si exténué qu'on ne sait plus si c'est lui ou son cheval qui hennit.

Et la condition des femmes est pire. "Les grosses lessives à taper dans le lavoir... Nourrir la volaille tapageuse... Compter les patates dans la cave... Arracher les petits poireaux pour les repiquer, biner les haricots, aérer la literie des commis, traire les vaches, recoudre les chaussettes à l'œuf de bois". Tant et si bien qu'elles mangent debout, comme des bêtes, et c'est aussi comme des bêtes qu'elles se font trousser, le dimanche après-midi. L'homme n'a pas que l'estomac plein, il a besoin de se vider en [gueulant comme un charretier, transpirant dans ses bottes]. 

Cependant que les maîtres en bedaine se prélassent après la messe, avec le soutien ardent de l'archevêché. "Ils sentaient à la fois la naphtaline, la sacristie humide, et le vieil évangile délabré. Ils puaient l'immobilité."

Ces mêmes maîtres, les petits surtout, qu'on retrouve sur le front mais pas exactement en première ligne. Émilien raconte "le regard d'aigle d'un adjudant de compagnie chargé de la répartition du tissu militaire". Il faut économiser la bande molletière. Le caporal fourrier est tenu à l'œil. Puis il évoque l'armurier qui lui remet son Lebel avec un trait d'humour saillant : "Il m'a dit aussi qu'un fusil, c'est comme une femme, qu'il faut le tenir à deux mains, et que je le graisse bien." S'en suit une conversation avec un sous-officier de l'École des poudres, "un peigne-cul... bien propre sur lui, pas du tout poilu". Quant à l'adjudant Briquette, il motive ainsi ses troupes qui lambinent : "L'armée vous habille gratuitement comme il faut et sans différence, alors vous pouvez essayer d'y penser, s'il vous reste un bout de fil de laine qui traîne dans votre tête !"

Et il y a des maîtresses aussi, la Grande Yvonne en est une, austère jusque dans les plis de ses rondeurs. Elle connaît la vie et les hommes. Elle sait les remettre à leur place et quand elle les commande, il ferait beau voir que l'un d'eux s'avisât de minauder. Elle a les mots qu'il faut pour ça et pour la littérature aussi. Il lui arrive de s'attendrir en déclamant des vers de Victor Hugo, en récitant des phrases apprises dans Les Confessions de Rousseau, mais la tendresse passe vite. Il y a de l'ouvrage à diriger et, comble de malheur, son vieux père a disparu dans une tempête de neige, "en savates, avec seulement son petit tricot sur le dos". La maréchaussée enquête, de ferme en ferme, parmi les fondrières et les brumes. Émilien en a "des idées noires". A-t-il vraiment vu "des ombres humaines disparaître derrière la grange...? Et il se remémore les histoires que lui racontait le vieil édenté. Celle, par exemple, du "corbeau qui sculptait à coups de bec des natures mortes dans des betteraves fourragères". De quoi abreuver, encore et encore, ses poèmes, ses récits traversés de rimes intérieures comme si quelques endophasies montées des foins ou des tranchées tenaient la plume. Pour tenir le coup jusqu'au bout, avec un peu de joie au passage de l'oie. À moins que...

Aux chiens de me revenir est un roman qui témoigne magistralement d'un monde rural progressivement disparu dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Restent quelques survivants pour porter encore ses mythes et légendes, ses récits et proverbes d'avant les remembrements et les intrusions techno-médiatiques. Le lecteur imprégné des contes villageois par pacages et coteaux, berges et combes, avec leurs clochers encore debout mais sans messe tous les dimanches, comprendra vite que le livre de Denis Tellier a été écrit du dedans. Les expressions bruissantes qu'il met à la bouche d'Émilien, dans la pauvreté qui grandit la langue en ses désemparements comme en ses humours, ne trompent pas. L'auteur a peut-être lu La vie d'un simple d'Émile Guillemin qui narre l'existence d'un métayer au milieu du dix-neuvième siècle, et, probablement, ces romans de Giono qu'on dit champêtres. Sans doute a-t-il puisé dans quelques archives les étapes réglementaires de l'équipement du soldat de la guerre de quatorze, mémoire familiale à l'appui. Dans le village ardennais de Grandpré, une plaque rend hommage aux 4 Frères Tellier, Émile-Eugène-Léon, Morts au champ d'honneur, et à Auguste, Mort pour la France le 11 novembre 1943. Enfin, est évoqué le sort de Georges. Rescapé de la deuxième guerre après 4 évasions d'un camp de STO, ce dernier meurt en 1957, "écrasé entre le timon d'une charrette de fumier et un tracteur".

Penchons-nous maintenant sur la teneur poétique de l'écriture de Denis Tellier. On y trouve parfois des accents proches de celle d'Emmanuel Échivard évoquant lui aussi la monstrueuse boucherie du Chemin des Dames dans À quel moment du village (éditions Cheyne). Les paysages y vont comme des personnages avec des plaintes en écho à celle des paysans et le lecteur devine un souffle d'élégie : "Dans la plaine, le vent redoublait horizontalement. Il burinait les laboureurs courbés, loin des terres, causant ces rides profondes où tout dégoulinait, les chiques de tabac, la morve claire de l'hiver, les eaux de pluie par ruissellement. Car, tôt ou tard, une averse redoublait, elle affouillait leurs mains lacérées de gerçures, déformées et dures ; terre à terre, elles se cicatrisaient dans l'argile boueuse, mains usées, elles retenaient encore dans le vide des emmanchures imaginaires de pioche, de fourche, des queues de brabant."

Pour terminer, ces quelques mots d'Émilien, lucide en ses effrois :

 

Je ne veux pas être enterré avec les hommes

Je ne veux pas être enterré avec les hommes

Pas enterré avec les hommes

Je veux être enterré avec les chevaux

Enterré avec les chevaux

Au milieu de leurs boyaux

Au milieu de leurs boyaux

De leurs boyaux

Avec leurs grands os

Leurs grands os

Leurs os

Comme ça

Comme ça

ça

Les hommes sont trop bêtes

 

Aux chiens de me revenir de Denis Tellier est publié aux éditions Fables fertiles. Il compte 171 pages et coûte 17, 50 €

 

 

vendredi 20 février 2026

Arno Calleja, Le blanc de l'oeil


Parfois, dans les groupes de parole, il y a des invités-surprise et ils sont d'autant plus surprenants que personne ne songerait à les inviter, même si, in fine, on ne parle que d'eux. Ici, en l'occurrence, c'est d'elle que l'on parle. Le lecteur comprendra vite de qui et de quoi il s'agit.

Dans le premier ensemble de Le blanc de l'œil, Arno Calleja nous fait entendre la voix de Blandine. Elle a des problèmes avec la boîte (la boîte, pas l'urne) qui contient les cendres de sa mère. À moins qu'elles n'en débordent... Et, bien sûr, la parole des autres membres du groupe se libère. Le dénommé Dave, lui, a opté pour une solution radicale : les manger, ces foutues cendres. Une cuillerée tous les matins dans un yaourt. Cependant que Delphine en dépose une pincée dans les pots des plantes exotiques de Jardiland, tous les matins aussi. Ce choix a son importance. Les plantes exotiques ne sont pas comme les autres tout en l'étant. Est-ce à dire que la disparition du père de l'endeuillée était exotique, ou exogène ? Et puis, quels chemins à traverser entre l'exogène et l'endogène ?

D'autant qu'il n'y a pas que les cendres qui sont problématiques. Les traces qui demeurent des défunts sur les téléphones et les réseaux sociaux, tout le monde y est confronté un jour ou l'autre. Effacer ou ne pas effacer ? Attendre ou ne pas attendre ? Qu'est-ce qui peut bien vivre encore autour d'un numéro fantôme si l'on tarde à passer à l'acte ? Qu'est-ce qui meurt une deuxième fois si au contraire on se dépêche ? Bref ! Comment s'arranger de tout ce Ça qui nous hante ?

C'est que, parfois, la hantise va loin, très loin. Le lecteur découvrira, sidéré, les témoignages de Renée, Joy, Guillaume... Puis Blandine de nouveau, avec une histoire d'œil [noirci mais en gardant un petit éclat blanc]. Il doit faire un drôle d'effet "sur la table de la cuisine".

Dans le troisième ensemble du livre, Olivier prend la parole. C'est un libre penseur, un militant de longue date de la pensée rationnelle. Seulement voilà ! D'étranges phénomènes ont lieu dans sa maison, dans son four électrique et même dans sa poche  en allant acheter son pain. Vraiment, il y a de quoi s'interroger "sur la synesthésie spatiale" et "la non-dégénérescence de l'énergie de l'atome". Olivier reste sceptique. Malgré les témoignages troublants de Philippe, Samuel et Daniel. Peut-être faut-il ouvrir l'œil sur les énigmes sidérales, inconnaissables, forcément inconnaissables. Mais où se trouve-t-il, cet œil ? Hum ! Essayons de ne pas être trop dérangés dans nos arrangements...

Car l'invitée-surprise du deuxième ensemble est très bavarde. De toute façon, il est impossible de la faire taire. Elle a tant à raconter depuis les commencements de l'humain. Ah ! Si on pouvait lui couper la tête comme autrefois on coupait celle des rois ! Si on pouvait démasquer enfin son vrai visage alors qu'elle ne montre que son dos, et de loin le plus souvent. Mais c'est un lointain bien proche, le moment venu. De nombreux artistes ont cherché à le saisir. El Greco, Goya y Lucientes en sa quinta del Sordo, Cézanne aussi, jusque dans ses fruits gisant au creux des porcelaines. Seuls les enfants et c'est [comment dire, gracieux], sont indifférents à toutes ces grimaces mal grimées. Évidemment, ça ne dure pas. Au début, "une petite fixette" y va de ses tarauds. Qui filent, qui filent au plus profond des chairs, et l'obsession dure longtemps. Surtout quand on devient parent... Donner la vie, on sait les conséquences, et personne n'y échappe.

Cela dit, le blanc de l'œil selon Blandine aurait pu venir sous la plume d'Edgar Poe et Baudelaire en ses fièvres, le traduisant, y aurait perdu la vue. L'écriture douce-amère d'Arno Calleja, entre ironie et sarcasme, nous ramène implacablement à notre condition fragile de roseau égaré et les yeux de votre serviteur s'emplissent de globules impénétrables.

Extrait :  

Dans la solitude

Aussi

Il paraît.

On pense à moi. 

 

En avion.

En traversant

Une épaisse masse de nuages

En avion.

Et que toute la carlingue

Vibre.

Éclate.

Dans les rêves aussi.

Les rêves où l'on perd

Ses dents : c'est moi.

Dans le travail

La besogne pénible

Dans la pauvreté

On pense à moi.

Beaucoup dans la pauvreté. 

 

Le blanc de l'œil d'Arno Calleja est publié aux éditions Vanloo, avec en couverture un graphisme signé Maxime Sudol. L'ouvrage compte 73 pages et coûte 14 €.

mercredi 18 février 2026

Les professions de foi en matière de poésie


Les professions de foi en matière de poésie me navrent autant que les professions de foi en matière de politique. C'est peut-être que, justement, elles en manquent prou, de matière. Elles sont un rien pisseuses, un zeste glaireuses, et ça dégouline entre les vers de terre livrés à l'atrabile.

Tenez ! cette profession-ci, lue naguère sur le réseau : "CONTREVENIR AUX STANDARDS EST UN DEVOIR EN POÉSIE." Et le commentateur, par ailleurs bon poète, en rajoute : "ET SE PRÉMUNIR CONTRE LA COMMUNAUTÉ ENCORE PLUS."

Le mot "devoir" immédiatement me hérisse. Les poils qui me sortent du nez sont tout de go des épées. Je me méfie. Qu'un poète s'affuble d'oripeaux staliniens, ça craint. Quant à la communauté, et c'est vrai qu'elle pue des fesses, notre auteur ne rêve que d'une chose : être adoubé par elle. Comme tout le monde, moi le premier, quoique modérément.

Et j'en vois défiler partout des professions en matière de poésie qui disent la prétendue grandeur des âmes. Sur la poésie et la liberté. Sur la poésie et la résistance. Sur la poésie et la cause des femmes. Etc.

Je me souviens que Carlos Fuentes a écrit : "La liberté, c'est du travail". Sur soi et contre soi. Sur la langue et contre la langue. "Un duel perdu d'avance", me rappelle Baudelaire à l'oreillette. Et c'est la condition même de l'existence de l'art. De l'élan qui nous pousse vers lui, pour apprivoiser un peu les énigmes fondamentales. Là est la liberté, dans la nécessaire déprise de soi qui accompagne l'aventure artistique. Inutile, donc, de se goberger de mots qui se la pètent !

Quant à la résistance, j'en ai déjà parlé ici. La poésie n'est pas plus ontologiquement résistante que d'autres formes d'expression. Je ne vais pas encore brocarder les intellocrates qui ne sortent jamais de leur pré carré tout en déclamant l'humanité souffrante. Mais je pense de nouveau à René Char, les armes à la main au plus près du feu. Et je pense aussi à ce propos de Romain Rolland : 'Un héros, c'est quelqu'un qui fait ce qu'il peut". 

J'aime l'idée du pouvoir-vouloir, plus subtile que son inverse. J'aime son agir dans l'ordinaire des jours. Je peux vouloir demander à mon voisin s'il a besoin d'aide alors que je ressens sa fatigue. Je peux vouloir transmettre un peu de culture à un adolescent perdu dans ses études. Je peux vouloir arrêter de me croire supérieur à autrui au prétexte que j'écris de la poésie que quasiment personne ne lit. Je peux, enfin, me souvenir du message de Camus selon lequel il y a plus à admirer qu'à mépriser chez l'humain. Voilà la résistance, humble, avec les mains dans le cambouis.

Venons-en maintenant à la poésie qui brandit comme un étendard la cause des femmes. Elle est évidemment légitime et nécessaire. Mais ses tics de langage titillent amplement mes commissures.  Puis-je dire sans me faire agonir que l'écriture inclusive c'est de la daube ?! Alors que les inégalités salariales persistent. Alors que les féminicides ne désarment pas et que le masculinisme le plus rétrograde retrouve droit de cité. 

Il m'arrive de croiser, lors de scènes ouvertes, quelques-unes de ces porte-drapeaux, ou porte-drapelles si elles préfèrent. Je constate parfois du talent et un engagement authentique. Quand il sait se détacher des rodomontades posturales. Quand il devine qu'un simple murmure peut durer plus longtemps qu'un cri de surcroit mal poussé. 

Voilà. C'est tout pour aujourd'hui. Je retourne à mes chats et à mes oiseaux, loin des assombries et des imprécations sur les tréteaux sans planches de la poésie qui lyrise et ésotérise. Peut-être écrirai-je deux ou trois vers, petits, petits, en espérant seulement qu'il ne seront pas des asticots bons à vermifuger. 

lundi 16 février 2026

Ecrire en espagnol, 3


Ben voilà ! Troisième livraison et tant pis si ça casse pas trois pattes à un canard. De toute façon, pour les avoir observés prou dans les étangs, patauds comme ils sont ces gredins, incapables d'articuler deux mots qui se tiennent, je me dis que moi non plus je casse pas trois pattes. Mais je m'amuse. Et ça me suffit pour traverser les assombries.

 

Los árboles de mi jardín escriben

Historias de hiedras temblorosas

De dónde vienen a dónde van

Con cuáles metáforas mentirosas

El misterio de la hiedra y de la piel

Estos nudos de raíces invisibles

Debajo de la tierra

O por encima de las nubes

El misterio del idioma sofocado

Desde los primeros cansancios

*

Y de repente se apagarán todas las luces

En la ciudad

Las pantallas también se apagarán

En la ciudad

Un grito de espanto acribillará las estrellas

Los mozos llenarán las cunetas

Con los sollozos más amargos

Desde las primeras memorias

Y yo me esconderé

En el parque de las ardillas

Hasta que me coja el sueño

Oscuridad por fuera

Oscuridad por dentro

Redonda como un anillo de hierro

O turbia como loda

Qué pasará si no vuelven las luces

En la ciudad

Cómo se arreglarán los ojos perdidos

Con la soledad

Sabrán ver las ardillas

Bailando con los cisnes

Y yo volviendo a mi cuerpo indolente

Cuántas miradas podrán conmigo

*

Cómo saber si estoy andando

Pensando

O si estoy pensando

Andando

Mis pasos son mis versos

Y mis versos son mis pasos

Y así es como desaparece mi cuerpo

En las sombras de la ciudad

No tiene más que su memoria borrada

Para ir sin caer en el olvido

Pasan algunas orillas muertas

De ríos secos

Con saltamontes rojos

Y hormigas lucientes

Pasan también los recuerdos

De un niño flaco

Buscando un camino

Entre las hierbas pisadas

Por su soledad

*

Recuerdo los rebaños de mis infancias

Manchas amarillas de corderos

Sobre los prados rizados de viento

Una abuela y un perro corrían detrás

Y siguen corriendo en mis sueños

Los corderos son como una ola

Entre las torres altas

La abuela tiene el pelo alado de las sirenas

Y el perro me mira

Con sus ojos de mármol blanco

Y yo no tengo ni piel ni cara

Así van por la ciudad

Mis infancias quebradas

Hasta la nada amarilla 

 

Imagen : una obra de mi amada, Brigitte Giraud 

 

lundi 9 février 2026

Le général de Gaulle et moi


J'ai découvert le général de Gaulle au début des années 1960, à la télévision. Chez une voisine où ma mémé et moi, nous allions voir La piste aux étoiles de Roger Lanzac. Voilà qui vous date un bonhomme plus sûrement que le carbone 14. Je me souviens aussi de la campagne électorale pour le présidentielle de 1965. 

La carrure du général. Les gestes du général. Le parler du général. Évidemment, je ne comprenais rien à ses apparitions. Je ne connaissais pas dans mon entourage d'homme aussi grand. Je ne connaissais pas d'individu dessinant l'espace avec autant de gestes. Quant à la langue, qu'elle murmurât ou tonnât, je n'en entendais pas le moindre mot tant ma piètre parladure baignait dans le patois charentais et poitevin.

Et cependant, tout de suite, j'ai aimé cet homme. Oh ! D'aucuns, peut-être à raison, diront que le général incarnait la figure paternelle qui manquait à mon histoire ! Quand ma mémé voulait m'ôter les gilets qu'elle me tricotait, elle me demandait de lever les bras et de dire : "Vive De Gaulle !" Ce à quoi je m'appliquais avec gourmandise car ses gilets, en leur mailles trop serrées, me gênaient prou aux entournures.

Le général est donc une figure qui a nourri mon imaginaire. Elle aurait pu s'estomper quand les premiers tarauds de l'adolescence me démangèrent mais ce ne fut pas le cas. En novembre 1970, j'étais en troisième, le directeur du collège vint dans le réfectoire et dit à la cantonade, de sa voix puissante : "Boudou, ton idole est morte". C'est donc que je clamais urbi et orbi cette querencia si particulière. Je ne m'en souviens pas. Déjà, égaré dans mes représentations du monde, je ne m'appartenais que par éclaircies.

Aujourd'hui, nonobstant quelques lucidités en historicité et en science politique, je reste un admirateur de l'homme du 18 juin et de la cinquième République naissante. Il détestait, comme Mauriac, la bourgeoisie des affaires si prompte en fourberies. Certes, il détestait aussi les communistes mais, en 1945, il sut se détacher de ses représentations pour asseoir autour d'une table les Résistants de tous les bords et créer avec eux la Sécurité sociale que nos actuels financiers cherchent à démanteler. En 1967, promouvant son referendum sur la participation, il déclara le capitalisme contraire aux intérêts de l'humain et insista sur le fait qu'il n'enrichit que ceux qui le possèdent. 

Et puis, ce n'est pas rien, il était homme de lettres. Il n'y eut que deux présidents hommes de lettres après lui : Georges Pompidou et François Mitterrand. Aujourd'hui, parmi les prétendants à l'élection de 2027, seuls deux candidats peuvent vraiment prétendre à cette distinction : Dominique de Villepin et Jean-Luc Mélenchon. 

Et puis, ce n'est pas rien non plus, il avait une tenue morale qui fait cruellement défaut de nos jours. S'il revenait, il terrasserait d'un froncement de sourcils le vermisseau Sarkozy, cet infâme profanateur de la mémoire du capitaine Dreyfus et, d'une chiquenaude bien appliquée, ferait rentrer le corrompu Fillon dans le ventre de sa mère qui aussitôt serait prise de nausées. Il tonnerait contre les menus ridicules des asticots Hollande et Macron. Puis, tutoyant Dieu, il le prierait d'expédier au plus profond des limbes les spectres bardelliens et leurs suppôts poutino-trumpistes. 

Tout cela dit, je ne me laisse pas bercer par la chanson douce des hagiographies. Le général a commis des erreurs et même des fautes. Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en mai-juin 1945 sont une tache indélébile sur son gouvernement provisoire de l'époque. Par ailleurs, même si De Gaulle fut l'un des premiers à revendiquer la nécessité d'un État palestinien après la guerre des six jours en 1967, il tint des propos douteux sur le peuple juif "sûr de lui et dominateur".

Mon entourage affectif, qui ne manque pas de me charrier gentiment quand je fais état de mon affection pour le grand homme, sourira à la lecture de cet article. Il se trouvera aussi quelques personnes qui me traiteront encore d'anarchiste de droite. Je m'en barufle les ouillais. Je m'en tamponne joyeusement le coquillard. Et je me souviens, ému, de ce livre de Bakounine que j'annotais fiévreusement à dix-sept en mon lycée d'Angoulême au lieu de faire mes devoirs. Et je me souviens, toujours ému, du concert de Léo Ferré auquel j'assistai dans la même ville en février 1973. Les anarchistes, fils de rien ou de si peu. Les anarchistes défaits par les communistes à Barcelone pendant la guerre en 1936. Alors, droite ou gauche, il y a toujours un moment où ça pue quand [le pouvoir fait sous lui]. Et oui, quand je constate chaque jour le dépeçage grandissant de la langue, de la morale privée et publique, de la corruption endémique au nom de l'argent, des tyrannies algorithmiques, du déclinisme seriné sur C News, de la capitulation devant les impérialismes financiers des Arnault-Bolloré, j'ai la tentation de revenir à mes premières amours anarcho-poétiques. 

Voilà ! C'est tout pour aujourd'hui. Vive Bakounine et vive De Gaulle ! Vive la France et vive l'humain sous toutes les latitudes ! Y compris ma mémé ! 

 

Image intitulée Habitabilité exceptionnelle de la 4 CV Renault et parue dans Les années 50 d'Anne Bony aux Éditions du Regard en 1982. De la même auteure aux mêmes éditions, Les années 60, Les années 70 et Les années 80. Des ouvrages rares.

vendredi 6 février 2026

Eric Vuillard, Une sortie honorable, 2


Ce chapitre d'Une sortie honorable d'Éric Vuillard pétrifie le lecteur. En voici l'incipit fragmenté :

"Le 21 avril 1954, tandis que le corps expéditionnaire français est à l'agonie, le secrétaire d'État américain, John Foster Dulles, fit une visite éclair en France. Dulles et Bidault se retrouvèrent, quelques jours plus tard, au Quai d'Orsay, pour une petite réception.  Les voici assis côte à côte sur un canapé, devant une table laquée, posant pour Paris Match... L'ambiance est détendue, les hommes se connaissent et semblent s'apprécier.

On ignore si Bidault lui parla de Bergson, que Dulles admirait et dont il avait, jeune homme, suivi les cours lors d'une année qu'il dilapida à Paris ; mais ce fut, et de cela nous sommes certains, à l'occasion d'une ellipse régulière, qu'ils effectuaient pour la seconde fois en compagnie de deux ou trois secrétaires du Quai, que s'écartant soudain, formant un coude étrange, imprévu, Dulles, au plus incurvé de l'hyperbole, avec l'air le plus tortueux dont il était capable, se tourna brusquement vers Bidault :

"Et si je vous en donnais deux ?, lui lança-t-il.

- Deux quoi ?", répondit le ministre français, interloqué, incapable de faire le lien entre la conversation diplomatique, somme toute assez classique qu'il menait à propos de Diên Biên Phu, et cette question à la tournure tout à fait saugrenue.

"Deux bombes atomiques...", précisa le secrétaire d'État américain."

Puis Éric Vuillard évoque le parcours de John Foster Dulles. Qui fait froid dans le dos. 

- Déposition de Mossadegh, premier ministre iranien "qui avait eu la mauvaise idée de nationaliser le pétrole". 

- Organisation d'un coup d'État au Guatemala dont le président "envisageait une reforme agraire visant à redistribuer quatre-vingt-dix mille hectares de terre aux paysans les plus pauvres".

- Assassinat de Patrice Lumumba, "le premier Premier ministre de la République du Congo. "Lumumba constitue une menace sérieuse pour les intérêts américains ; le directeur de la CIA, Allen Dulles (frère de John Foster), en conclut qu'il doit être chassé du pouvoir "par tous les moyens". 

Il s'agissait, dans les trois situations, de préserver les intérêts économiques des USA : compagnies pétrolières, industries agricoles (dont la tragiquement célèbre United Fruit Company), exploitations minières conjointement dirigées avec les Belges (or et cuivre notamment). 

Ayant procédé à des recherches complémentaires, j'ai appris que John Foster Dulles plaida pour une collaboration entre les États-Unis et l'Allemagne nazie et mobilisa ses contacts industriels et bancaires pour aider le régime à financer et équiper son armée. (source Wikipedia)

Que dire d'autre ? Rien. Essayer seulement de se réchauffer un tant soit peu au fanal tremblant de l'espoir, en compagnie d'un chat alangui par exemple, ou deux...

 

jeudi 5 février 2026

Eric Vuillard, Une sortie honorable, 1


Une sortie honorable
d'Éric Vuillard est un récit composé de chapitres brefs. Il raconte les coulisses à huis clos ou en pleine lumière à la télévision de la guerre d'Indochine. Il en expose les causes profondes, inscrites dans la chair des autochtones. 

Le livre s'ouvre avec la visite en 1928 d'un inspecteur du travail dans une plantation d'hévéas détenue par André Michelin. La saignée des arbres pour favoriser la coulée du latex obéit au taylorisme le plus rigoureux. Selon lequel "Un homme de l'intelligence d'un travailleur moyen peut être dressé au travail le plus délicat et le plus difficile s'il se répète suffisamment, et sa mentalité inférieure le rend plus apte que l'ouvrier spécialisé à subir la monotonie de la répétition*". 

Toutes les nuits, "chaque homme saigne environ mille huit cents arbres, mille huit cents fois l'homme dépose son couteau sur l'écorce, mille huit cents fois il trace son encoche, découpant une fine lamelle sur à peu près deux millimètres d'épaisseur, mille huit cents fois il doit faire attention de ne pas toucher le cœur du bois."

L'inspecteur du travail admire l'organisation rationnelle de la plantation qui conjure "la flânerie naturelle de l'ouvrier annamite mais découvre peu à peu une autre organisation... Et le lecteur a soudain froid dans le dos. Les récits d'Éric Vuillard sont toujours très bien documentés et n'affichent aucun parti pris idéologique. Les faits, seulement les faits. 

En 1928, "trente pour cent des travailleurs périrent sur la plantation, plus de trois cents personnes. Delamarre revit les poignets maigres, sciés par le fil de fer, des trois captifs hagards, ces déserteurs qu'il avait rencontrés au petit matin, leur regard absent. Il eut honte. La vérité était là, sous ses yeux... En reprenant la route, ce soir-là, l'inspecteur Delamarre comprit qu'en fuyant la plantation, ces hommes tentaient seulement de sauver leur peau".

La même année, "l'entreprise Michelin fit un bénéfice record de quatre-vingt-treize millions de francs".

Au début de la guerre d'Indochine, malgré les nombreux rapports de l'Inspection du travail, les conditions faites aux ouvriers n'ont pas changé. Il y a toujours, dans des pièces borgnes, des hommes nus enchaînés et battus à coups de rotin. Cependant qu'à Paris, les grands argentiers et les grands industriels réunis évaluent la progression de leur chiffre d'affaires.

* in les principes du management scientifique, par Frederick W. Taylor 

mardi 3 février 2026

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui, 2


Les bouilloires ne sont pas les seules à voler sous les cieux nippons. Les pénis aussi savent s'enivrer d'azurs. En 1965, la belle Sumiko reçut un long poème pour son anniversaire, intitulé Pénis et signé Shiraishi Kazuko (1931-2024). Un dieu qui n'existe pas encore et porté sur la chose autant qu'à la rigolade fait un pique-nique sous l'horizon avec un pénis gigantesque dont les graines sont abondantes. "Le pénis chaque jour a grandi à vue d'œil et maintenant il croît en plein milieu du cosmos". Puis le voilà juché sur l'épaule d'un quidam "tel le palanquin divin des jours de fête"... Ce poème fait-il partie des polémiques suscitées par les auteurs réunis dans cette anthologie ? Mishima en ses obsessions en a-t-il goûté les cocasseries ? Hum, pas sûr du tout.

Extrait :

 

Maintenant

Le pénis oublié là par le dieu

Vient en marchant de ce côté-ci

Il est jeune et gai

Plein d'une assurance sans artifice si bien

Qu'au contraire il ressemble à ce qui ombrage les sourires

les plus avertis

Le pénis se met à proliférer en nombre

Et innombrable paraît s'approcher pas à pas

Mais en fait il est unique marche en s'avançant

tout seul

Et de quelque horizon qu'on le regarde

Uniformément il n'a ni visage ni parole... 

 

(Les points de suspension sont de l'auteur. Sans doute taisent-ils autant qu'ils disent mais quoi ?) 

dimanche 1 février 2026

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui, 1


101 poèmes du Japon d'aujourd'hui
est une anthologie parue en 1998 et traduite en 2014. L'ensemble présente "des œuvres majeures qui eurent un grand retentissement à l'époque de leur publication, au point d'alimenter les polémiques, et qui marquent des étapes essentielles dans l'évolution de la poésie au cours des dernières décennies". Butiner dans cet ensemble permet de retrouver cette étrange étrangeté du Japon, seul peuple au monde, faut-il le rappeler, à avoir subi le feu nucléaire et menacé plus que tous les autres par la menace des submersions volcaniques sous-marines.

Commençons avec Irisawa Yasuo (1931-2018) :

Même une bouilloire,

On ne saurait jurer qu'elle ne vole pas à travers le ciel.

Remplie d'eau à ras bord une bouilloire

Chaque nuit, s'échappant en cachette de sa cuisine,

Au-dessus de la ville,

Au-dessus des champs, et puis encore,

au-dessus de la ville suivante

Le corps légèrement incliné,

S'en va volant du mieux qu'elle peut.

Sous la Voie lactée, sous les files d'oies sauvages

qui migrent,

Sous l'arche des satellites artificiels,

Hors d'haleine, elle vole, elle vole,

(mais bien sûr, pas si vite en somme)

Et pour finir,

En plein milieu du désert où a fleuri

une fleur solitaire,

Pour cette fleur blanche qu'elle adore

Elle verse toute son eau puis s'en revient.

 

Ce poème a été écrit en 1982. Son titre, Objet volant non identifié, témoigne d'un humour particulier qui science-fictionnise à la façon d'un conte la geste invisible du quotidien. Les objets inanimés ont une âme sensible à la suffocation des fleurs solitaires.  Et je me souviens de Flying Teapot, album de Gong (rock psychédélique) sorti en 1973. Gong est une planète magique entièrement verte et le groupe a donné un concert au Grand-Parc à Bordeaux en 1977 ou 1978. J'y étais... 

 L'anthologie, traduite par Yves-Marie Allioux et Dominique Palmé est publiée chez Picquier poche. Elle compte 267 pages et coûte 10 €. 

vendredi 30 janvier 2026

Fabrice Farre, Mode mineur


Mode mineur
de Fabrice Farre peut être lu comme une tentative de saisir l'incomplétude. Dans le premier ensemble du recueil, Le labyrinthe a vu les hommes, les poèmes sont rigoureusement ponctués tout du long sauf à la fin. Pas de point après le dernier vers. Est-ce là un suspens qui dirait l'inachevé ? Et la difficulté de composer avec le labyrinthe ?

Le réel concret, chargé de mémoire sans cesse à reprendre, ne persiste pas longtemps dans le regard. Le paysage autour de la maison maternelle manque d'appui sûr. [Le vent cède sa part à l'éboulement.] Les murs retenus par une lumière chiche éparpillent les entours jusque dans la langue qui se dérobe à la présence "de l'être survenu malgré lui". 

Que peut-il être sans la certitude qu'il existe dans un "futur passé" qui effraie jusqu'aux arbres millénaires ? La réponse se trouve-t-elle dans les rituels de l'Accabadora, la Finisseuse ? Elle soigne les fièvres remontées du "fleuve-mère" où des filles sans sirène apprêtent leur chant en mode mineur. Mais l'identité est un dédale où tout chemin se change en illusion. Comment s'y reconnaître parmi "les épaves du limon" ?

Le deuxième ensemble, Pierre ponce, s'ouvre avec une considération philosophique sur les empêchements des représentations : "La pensée est une forme de l'impasse quand elle refuse de sauter le mur avec l'improbable". La ponce est une pierre poreuse qui flotte sur l'eau comme une mousse. De part et d'autre des frontières et leur peu de consistance dans les figurations de l'exil et de l'errance. La route est longue pour déjouer les menaces de la faim et de la langue. Tant de carrefours et de barrières la ralentissent, dans la marche ou dans un train. Le lecteur imagine le visage flou d'un père qui a dû quitter l'Italie où "les couloirs sont des draps". Il est à l'ouvrage sur des bâtiments de l'autre côté du mur et revient tout couvert des bruits et poussières de chantier. Il y a tant à poncer pour retrouver des éclaircies. Dans une armoire par exemple, qui est comme un théâtre, où sont abandonnés sur des cintres aux crissements osseux des "vêtements sans homme"...

Le dernier ensemble, Indécidable, propose d'emblée un paradoxe : "Être une parole, accepter de se renier pour elle". Il y a là comme une dissociation dans les conjonctions du corps de la langue. Si je suis une parole mais que je renie ce que je suis pour elle, l'étau du labyrinthe se resserre jusqu'à la suffocation et la pierre ponce s'épuise dangereusement. La perception de l'altérité s'en ressent longtemps. Où trouver des échappées ? Avec quels mots mineurs comme les pierres sont mineures ? Que ce soit dans la nacelle d'un ballon ou tout en bas d'une anfractuosité, l'espace est impénétrable, la "nuit inhabitée". "Nos fantômes nous précèdent", écrit Fabrice Farre. Mais ils nous devancent aussi. Et le réel y va de ses fallaces magiques quand "la roue sort du paon, l'échelle pose le jardinier à ses pieds, contre le mur de la haie". 

Des noms cependant persistent à fleur de mémoire et de peau, qui disent la géographie des lieux et des visages. À ramasser lentement comme des cailloux avant de [quitter sa condition]. Le Gourmandi à répéter pour se sentir vivre. Denise qui arrive et [la neige entre dans la maison]. Laure "en bataille dans les champs pleins de blés". Ahmad et les chenilles en procession. Le port des Tours où on ne s'appartient pas. Et Clotilde avec ses cuillers pour partager la glace "avant de prendre le large". Et Angela qui n'a jamais su poser sa langue nulle part. Et la Chine. Et le Caucase. Et le Danube. Ces lointains-là, si près, à recomposer sur les vitres embuées de l'Hyperloop.

 

Extraits : 

 

Demain fut annoncé par une cloche comme

la dernière heure d'hier, déjà. Cette voix en alerte avait

un chat dans la gorge, la même fausse note au fond

de ma bouche. J'étais habillé et coiffé pour un futur passé,

les arbres millénaires auraient pris la fuite

*

La solitude rencontre les illusions, les premières images

avant de s'installer,

elle traverse les falaises sans les toucher,

elle porte l'habit comme on se destine

au célibat des pierres,

s'assied face à la mer du désordre.

La mer rend les bateaux et fixe leur armature.

*

Le mot s'attarde dans l'air, juste sous l'auvent,

mais il nous touche de plein fouet, avant l'arrivée.

L'adieu, mais que peut-on en faire.

S'il nous effleure, il nous terrasse.

S'il nous sépare, nous sommes identiques. 

 

Au jeu toujours périlleux des appariements littéraires, on peut évoquer Ana Milani en son Cantique du lac. Avec ici des petits suppléments de pierre et d'âme qui surréalisent l'indicible, toujours au bord du déséquilibre comme dans certains tableaux de Chagall. Et c'est ainsi que nous aimons Mode mineur sans réserve aucune. Le recueil est publié aux éditions Aux Cailloux des chemins. Il compte 84 pages et coûte 14 €.

dimanche 25 janvier 2026

Ecrire en espagnol, 2


Voilà donc une deuxième livraison, toujours dans l'incertitude du peu. Avec ses incomplétudes. Manquer de mots, c'est comme manquer de pierres et de planches quand on construit une maison. Les gestes sont moins amples sur le chantier. La résistance de la matière dure plus longtemps mais, essayons d'y croire, la lumière s'accommode mieux avec les ombres.

 

 

No veo yo el paisaje en pantalla

Ningún sueño puede caber en ella

Ningún recuerdo de mis infancias rotas

Desde que olvidé de nacer

El paisaje con sus huellas

De piedra y agua

Mi memoria lo compone andando

Entre las neblinas de la ciudad dormida

Unas niñas se ríen de mis pasos perdidos

Son pajaritas traviesas

Y sus labios vuelan hacia las torres altas

Invento una historia de amor

Sin puente ni barandillas

Los jinetes de Lorca no surgen

Con sus yeguas de oro blanco

Una sonrisa atraviesa mi cara

Y mi andar se hace tan ligero

Que yo también podría volar

*

La lluvia cae sobre las alamedas

Pero los álamos han perdido sus ramas

Sólo quedan estacas como cuchillos

Y el cielo es de plomo en mi andar

Entre las sombras asustadas

Mis huesos también son como cuchillos

Imagino mi sangre derramada

En los charcos sin pájaros

Mis infancias se alargan en mi paso

Otras lluvias bajas

Otras quimeras entre las llanuras

Las mismas aquí tropezando

*

La ciudad no es un paisaje quieto

Un rumor de pulmones la sofoca

Cuando mis pasos se pierden

Por las calles hundidas en las neblinas

Nada me pertenece de lo que veo

Salvo los gatos con los que hablo

De párpado a párpado

Y el silencio tirita en nuestros ojos

Y una lucecita vuela hasta las torres altas

Como el caminante haciendo su camino

*

Miedo tengo miedo

De lo que murmuras

En las paredes y las pantallas

Hasta el cielo tiene mala cara

Pasan motocicletas oscuras

Persiguen a unas familias sin domicilio

Y golpean a los niños

Miedo tengo miedo

No tengo palabras para apagarte

Cómo seguir andando por las derrotas del humano

Cómo resistir con un cuerpo de piedra

Sin grietas

Miedo tengo miedo 

samedi 24 janvier 2026

Pierre Rosin, Paysages dissonants


Pierre Rosin ne se hausse ni du col ni du vers quand il écrit. En exergue à Paysages dissonants, ces considérations de Montaigne, humble parmi les humbles : "Je n'ai rien de moi à dire absolument, simplement et solidement, sans confusion et sans mélange, ni en un seul mot."

C'est que l'hémisphère droit du cerveau se chamaille avec l'hémisphère gauche et tout va de hue à dia. À quoi bon vouloir y mettre de l'ordre ? "Qu'on me croie ou non / quelle importance / songes et mensonges ouvrent la voie à bien des possibles / les portes de l'imaginaire", écrit Pierre Rosin. De toute façon, "la réalité se contorsionne / et se réécrit / en permanence / au gré des petits bricolages". La poésie aussi est un bricolage. Dans le près comme dans le lointain et c'est bon de s'y égarer. Sans savoir [précisément qui on est]. Tout va si vite...

Alors le poète met la ténuité du visible à la question. Il parle avec les lézards "entre les lames de la terrasse". Ils ne se paient pas de mots, eux, ils savent bien que ça ne sert à rien de repeindre en rose le monde d'avant. Et le chien Gribouille n'est pas dupe lui non plus. Que peut-on maîtriser des échappées du réel ?  Sa "nébuleuse d'illusions" est beaucoup trop vaste. Ici bas où les taupes fourbissent les remugles de la terre et aux confins de l'univers où la matière noire ouvrage qui sait une planète idéale.

Une parmi des milliards. Comme Nisor 51-Y de la constellation du Cygne. Le lecteur ne manque pas de s'amuser de l'anagramme et le nombre 51 égrène les années passées "sous le chant cosmique de nos incommensurables rêveries". En compagnie de Y, l'aimée dans toute sa présence. C'est là que la vie douce enfin fusionne, loin des spectres technologiques qui défigurent notre vieille orange bleue et des voracités humaines. 

La légèreté de l'auteur, ouvrage de patience auquel Montaigne chaque jour s'essayait, s'en trouve malmenée. Des visions dystopiques la submergent. "L'agonie des machines engloutit / nos chants nos voix". Les prophètes du malheur en appellent au retour des "dieux véritables". Mais "tout repoussera... après le grand désastre". L'espoir aussi est un ouvrage de patience à l'épreuve des jours. En de lentes paresses "au bord de la rivière" Clain qui rejoint la Vienne. Il y a là des oiseaux à qui on peut jouer du violon. Et des cailloux dont la forme attendrit. Le poète, quoi qu'il arrive, garde sa porte ouverte.

Extraits :

Qu'y a-t-il de plus doux

se défaisant des ruines accumulées autour de soi

    paysages grisés    égouttoirs obtus

        murs sales et plâtreux        rêves interrompus

                                    runes indéchiffrables

quoi de plus voluptueux

lorsque se déchire le voile de cendres qui recouvre nos épaules

que de sentir à fleur de peau la lumière du jour

ne plus se questionner sur sa propre fin

    ni avoir à se retourner sur l'ombre de ses pas

laisser se répandre l'huile et fluide et claire de l'instant

en imprégner son corps avec lenteur et délice

se sentir vivant

*

Cela vient des mots qui courent de l'un à l'autre

de la trace infime de souvenirs dissous

des ombres qui flottent au fil du jour

du vent qui tournoie à la cime des arbres

des bruits de pas qui s'éloignent

d'une fièvre ancienne

un bruissement sourd qui surgit des profondeurs

qu'on imagine être soi

mais en soi

il n'y a rien

sinon la grâce portée

par chaque émotion

qui nous traverse 

 

Goûtons sans réserve la poésie de Pierre Rosin, stoïcienne autant qu'épicurienne. Tous ses sens restent ouverts à la fragilité de l'humain et à la saveur des menus plaisirs et c'est ainsi qu'elle garde son assiette à l'équilibre, en ses vaux poitevins comme sous les étoiles, sonnante et dissonante.

Paysages dissonants est publié aux éditions Pétra. Il compte 69 pages et coûte 15 €. L'image de la couverture est de l'auteur, également plasticien. Son univers est à découvrir sur http://pierrerosin.fr/

 

vendredi 23 janvier 2026

Ecrire en espagnol


Voilà que ça me reprend. Écrire en espagnol, à l'économie tant mon lexique est réduit. Mais j'aime ça ou, pourquoi pas, quelqu'un d'autre en moi aime ça. Énigme. Et puis, j'ai vu passer dans le flux qu'il y a plein de prix de poésie en Espagne bien nantis en pécunes. De quoi changer une chaudière par exemple, voire plus, acheter un robot empathique expert en massage de pieds. Alors voilà ! Les textes qui suivent sont un premier jet. Et je n'ai plus de réviseur pour les fautes. Je compte sur les experts qui me lisent pour me dire où ça va pas. Merci.

El paisaje no se pertenece más que yo

Las ciudades huyen por los campos

Y el trigo de los valles acaba de morir

Entre las torres desdichadas

Calles y carreteras pierden su camino

Bajo el horizonte sin espejo

Dónde irán mis pasos y mi lengua

Si la realidad sigue deshaciéndose

Como un pedazo de carne podrida

En un escaparate abandonado

*

La soledad del vaivén de los trenes vacíos

La veo correr sobre mi piel fría

Y todo el paisaje alrededor

Se desvanece

No sé cuánto tiempo mi cuerpo resistirá

Los relojes de la estación se quedan sin ojos

Y mi mirada sin palabras

Quizás todavía no haya nacido

*

Pasan mozos de negro vestidos

Como sombras caídas en sus pantallas

Los gatos en las aceras tienen miedo

Los gorriones chillan y chillan

Pero los mozos siguen andando

Sin ojos ni idioma

La muerte les está esperando

Del otro lado de las pantallas

Y nada pudiera despertarles

Ni siquiera yo con mis palabras de papel

Ellas también son prisioneras

De lo que no puedo diseñar

*

Una mujer casi vieja ya

Está hablando con una muñeca

Sobre un banco en la parada del tranvía

La mujer no tiene pelo

Y la muñeca a perdido un brazo

La muchedumbre pasa sin verlas

Sólo un perro gimiendo abre un ojo mojado

Y la mujer se lo agradece

Saludándole con el brazo de la muñeca

Cuánto tiempo me persiguirá esta imagen

De la soledad

Cuántas palabras para andar con ella 

vendredi 16 janvier 2026

Histoire de ma reconfiguration

 


Voici le premier chapitre de mon roman inédit La vieille dame qui chante avec les fleurs. Il y aurait à dégraisser. Un cobot littéraire de ma connaissance saurait m'aider. Titulaire de plusieurs prix internationaux, il est par ailleurs doté d'un optimisateur d'empathie très performant. Je précise que ce roman a été écrit bien avant la guerre de la Russie contre l'Ukraine.

 

Quand je me suis fait reconfigurer, j’ai changé de nom. Cet usage obéit à une logique longuement réfléchie. Les médecins me l’ont dit et redit au centre Biotechmed. Voilà la meilleure façon d’optimiser la réussite du programme sur le long terme. Elle réduit à presque zéro la marge d’erreur. Désormais donc, il ne faudra plus m’appeler Jacques mais Bor. Vous vous y ferez aussi vite que moi je m’y suis fait. Sans oublier ce que Jacques a été, vous parviendrez à me conférer en tant que Bor une réalité pleine et entière. Mes amis Cart et Rov pensent aussi que vous parviendrez à leur conférer cette réalité pleine et entière. De nombreuses précautions ont été prises avant le grand passage de la reconfiguration par de nombreux spécialistes. On ne change pas de vie comme on change de chemise. Ce serait trop simple. Beaucoup trop simple.

   Depuis que je m’appelle Bor, j’exerce dans ma ville les fonctions de maître des jardins municipaux. C’est un choix préalable dont ma reconfiguration a tenu compte bien sûr. Cette profession, comme toutes les professions, exige des compétences qu’il a fallu augmenter dans le domaine des perceptions. Le développement de ma vision et de mon odorat permet de nouvelles correspondances hors du commun entre les couleurs et les parfums. De même, grâce à une audition plus affinée, je distingue mieux les vibrations émises par les plantes. Elles sont d’une infinie complexité. Elles varient d’un instant à l’autre selon la pression atmosphérique ou le degré d’hygrométrie. Je dispose d’un décodeur-calculateur pour les agencer et les séquencer. Elles se transforment en chant. Un chant pur comme aucun humain n’en produira jamais. Je ne désespère pas que vous puissiez l’entendre un jour.

   Ma nouvelle vie ne se limite pas à mon activité professionnelle. Elle perdrait vite de son intérêt. Les individus reconfigurés, si particuliers soient-ils, mènent des existences semblables ou presque semblables à celles des autres. On ne les remarque pas quand ils marchent dans la rue. On ne fronce pas les sourcils en les écoutant parler. Bor, comme naguère Jacques, est un homme ordinaire capable de se fondre dans la masse des hommes ordinaires. Svetlana, qui habite un studio en face de ma remise, ne s’y est pas trompée. J’ai cependant la faiblesse de croire que mon statut de reconfiguré a joué en ma faveur. Tout quelconque soit-il, un reconfiguré ne saurait être exactement comme tout le monde.

   Svetlana est née dans un village ukrainien, sous un bombardement de l’armée russe. Sa mère a couru pendant un kilomètre pour s’abriter dans une cave. Il s’en est fallu de quelques secondes. Les premiers obus à fragmentation tombaient déjà. Les souffles irradiants décalottaient les toitures. Les champs de blé à l’entour brûlaient. La terre sèche avait des spasmes qui faisaient trébucher. Aujourd’hui encore, Svetlana se demande où sa mère, plutôt fluette et indolente, a trouvé l’énergie pour sauver son enfant. D’autant qu’elle a dû courir aussi après l’accouchement, le bébé dans les bras et la douleur au ventre. Des soldats encerclaient le village, lâchaient des rafales de mitraillette sur tout ce qui bougeait encore. C’est peut-être ça le mystère des mères, une résistance à nulle autre pareille en situation de chaos, mais je n’y crois pas beaucoup, dit Svetlana. Je ne me raconte pas d’histoires. Une chose est sûre pourtant : si la course à pied a pris autant de place dans mon existence, c’est parce que ma mère a couru. Et couru. Elle a couru jusqu’aux limites de la mort.

   Tous les matins en effet, à sept heures, qu’il brume ou qu’il vente, que le soleil soit de plomb ou de papier mâché, Svetlana sort de chez elle en short et baskets connectées puis court jusqu’au jardin public où elle pratique avec application toutes sortes d’étirements musculaires sur des espaliers. Cela fait, après une longue rasade d’eau métabolisée, elle court pendant deux heures sans jamais s’arrêter. Le soir à dix-neuf heures, et toujours quelque soient les conditions météorologiques, la course reprend sur le même rythme, réglée comme un mouvement pendulaire.

   C’est justement au jardin public que j’ai fait la connaissance de Svetlana.  Sur  mon  écran  de  contrôle. J’étais  occupé  à  modéliser l’espace floral d’un massif quand son visage tendu par l’effort est apparu à l’image. Concentré sur mon travail, j’aurais dû chasser l’intruse d’un clic. Mais quelque chose m’a retenu. Je ne sais pas comment vous l’expliquer car le visage de Svetlana, sans être laid, loin de là, n’est pas d’une beauté confondante. J’ai confié la modélisation de l’espace floral à Rov, qui est notre architecte, et je n’ai plus quitté mon écran des yeux. Svetlana court d’une façon qui n’appartient qu’à elle. Je n’ai pourtant aucun élément de comparaison. Cette façon particulière tient peut-être au délié des mouvements, plus présent à l’image. Dans une tension qui pourrait se rompre à chaque instant. Etant si peu sûr de ce que j’avance, je peux dire aussi que Svetlana court d’une façon qui n’appartient qu’à moi. J’ai pris un goût démesuré à la regarder courir sur mon écran de contrôle. J’ai repassé cent fois les images avant de m’endormir dans ma remise.

   Et je me suis arrangé pour me trouver sur son chemin dès le lendemain. Je lui ai adressé un signe auquel elle a répondu sans s’arrêter de courir. J’ai cru deviner un sourire sur ses lèvres et me suis enhardi à l’attendre à la sortie du jardin public. Elle ne m’a pas semblé surprise. Il n’y a eu aucune gêne entre nous à marcher côte à côte sur le même trottoir. Je sais que vous habitez en face de chez moi, a dit Svetlana. Vous êtes le chef des jardiniers. Un peu rêveur non ? Puis elle a parlé de la course à pied. De l’ennui qui la ronge comme une rouille et cette rouille s’infiltre dans toutes ses articulations, dans tous ses muscles. Mais je ne sais pas pourquoi je m’ennuie, a-t-elle ajouté un peu vite. Peut-être suis-je née comme ça, avec une forte prédisposition à l’ennui. Et vous, a-t-elle demandé, vous vous ennuyez ? Vous êtes reconfiguré, n’est-ce pas ? Les reconfigurés ne s’ennuient jamais. Forcément.

   Je n’ai pas répondu. Svetlana n’échappe pas aux idées préconçues sur les individus de mon espèce. Espèce ? Voilà un mot qui convient mal. Les reconfigurés ne sont pas une espèce à part des autres hommes. Ils ne sont pas non plus des machines. Un cliché encore, qui sera difficile à effacer. Je me suis contenté de hausser les épaules et Svetlana s’est mise à parler d’Haruki Ogawa, son amoureux. Il ne s’ennuie pas, a-t-elle badiné, mais il m’ennuie. Il a de la conversation, il est accessible à l’humour s’il s’estime en confiance, mais, comment dire, dans certaines situations, je le trouve terriblement ennuyeux. Et nous avons ri comme si nous nous connaissions depuis longtemps, tranquillement. Le rire de Svetlana a tinté à mes oreilles tout le restant de la journée. A tel point que, me trouvant plus distrait que jamais, Cart et Rov ont fait des mimiques.

   Haruki Ogawa est né à Okayama au Japon. Il n’aurait aucun lien de parenté avec la romancière du même nom née dans la même ville au vingtième siècle. Après un doctorat de philosophie, il a entrepris plusieurs tours du monde afin d’observer les grandes mutations technoscientifiques et les modifications qu’elles induisent dans les représentations du réel. Il a séjourné sur les hauts plateaux du Chili, dans la région de Pisco Elqui. Il a étudié pendant plusieurs mois la vie des détenus de la prison internationale en terre Adélie. Il envisagerait de publier un ouvrage mais Svetlana n’a pas su m’en dire plus. Haruki Ogawa reste évasif sur son travail, jouerait volontiers au conspirateur, comme s’il détenait un secret qui ne serait pas partageable. De toute manière, son caractère réservé, presque taiseux, ne l’incite guère aux confidences. Il pourrait disparaître sans qu’on s’en aperçoive, dit Svetlana. Peut-être qu’il ne s’en apercevrait pas lui-même. Elle m’a montré quelques photos de lui et, en effet, j’ai eu l’impression que son visage allait se défaire, que sa présence allait se dissoudre comme le sucre se dissout dans l’eau froide. Lentement. Implacablement.

   Cette question-là, de la présence à soi, m’interpelle autant dans ma nouvelle vie que dans ce qui reste de l’ancienne. Ma conscience d’avant et ma conscience de maintenant auront été mal cloisonnées pendant la phase terminale de la reconfiguration. Un parasitage se sera produit. Je n’en souffre pas. Au contraire, je m’en amuse. Souvent goguenard, Cart s’en amuse aussi. Il y a eu un bug quand ton père et ta mère t’ont conçu, dit-il. Une panne de courant dans la maison. C’était fréquent à ton époque. Ou des explosions de pétards mouillés après une fête à neuneu. Et tu gardes ce bug en mémoire alors que tu n’as pas choisi de le garder. Je ne vois pas d’autre explication. Ton père ne savait plus qu’il serait ton père. Ta mère ne savait plus qu’elle serait ta mère. Et toi, du coup, mais à quoi bon, hein ? On peut t’appeler Borjacques si tu veux, mais à quoi bon ? Rov s’agace souvent quand Cart égraine ses à quoi bon. Il dit qu’ils expriment un fatalisme résiduel qui ne correspond pas à notre condition. Nous avons tout pour être heureux, insiste-t-il. Pas heureux au sens de notre ancienne vie, évidemment, mais selon les nouveaux critères qui sont les nôtres. Je n’ai jamais demandé à Rov de m’éclairer sur ces critères dont la notion m’échappe. Je ne suis pas un intellectuel comme lui. Je suis moins rationnel. Quand je dirige des travaux dans un jardin, un rien me distrait. Le vol d’un oiseau par exemple, ou une toile d’araignée, une feuille tordue. La semaine dernière, je suis resté pendant une demi-heure au fond d’une tranchée à gober les mouches. Je ne sais pas pourquoi. Je devrai peut-être retourner à Biotechmed. Les réagencements neuronaux ont fait beaucoup de progrès. Et je jouirai pleinement de ma présence. À moi et au monde.

   L’étendue du monde d’aujourd’hui n’est en rien comparable à celle du monde d’hier. La circonscrire avec des mots est impossible. La traverser relève de l’illusion. On ne peut que piétiner. Dans le corps et dans la langue on piétine. Au temps de mes enfances et même après quand je m’échinais à vivre comme un homme ordinaire, la réalité était simple si on voulait qu’elle le soit. Lorsque je m’asseyais à la table de la cuisine pour boire un chocolat chaud, je ne soupçonnais ni la table ni la cuisine de contenir une autre réalité. De la même façon, qu’un bug ait ou non perturbé ma naissance, je pouvais étiqueter sans risque d’erreur les humains qui m’entouraient dans ma famille. Je ne confondais jamais mon père avec le voisin. Je faisais parfaitement la différence entre ma mère et la voisine. Il y a aujourd’hui un vrai problème d’emboîtement. Qui rétrécit et élargit les perceptions au gré de facteurs qui nous dépassent. Svetlana pense que mon propos intéresserait Haruki Ogawa. Il vous aiderait à y voir plus clair. Il pourrait inclure votre témoignage dans son livre. Vous participeriez ainsi à l’avancée de la science, s’exalte-t-elle. D’autant que les reconfigurés sont de plus en plus nombreux, n’est-ce pas ?

   Le pourcentage des individus reconfigurés a augmenté car la reconfiguration  procure  d’appréciables  avantages. Je  ne pense pas qu’il faille chercher plus loin. Toutes les populations sont concernées et les médecins reçoivent en consultation des patients de plus en plus jeunes. Patients ? Hum ! Nous ne sommes pas malades, pourtant ! Des moralistes, souvent religieux et opposés par principe à la reconfiguration, souhaitent son interdiction avant l’âge de cinquante ans. Ils s’élèvent contre un renoncement coupable à assumer l’existence humaine. Les plus extrémistes invoquent une offense au Créateur de toute chose. Comme d’habitude, ces gens n’ont rien compris. Ils rêvent d’un monde idéal qui n’a jamais vu le jour et ne le verra jamais. Et c’est ainsi que l’histoire tourne souvent au cauchemar. Même si je ne suis plus tout à fait seulement un être de chair et de sang, je ne renonce pas à être un homme. Avec toute sa fragilité et toute sa force. Je peux éternuer si une saute de vent rabat sur mon nez quelque pollen trop pulvérulent. Que je m’adonne à des agapes trop généreuses avec Cart et Rov, et mon estomac s’en ressent comme l’estomac de quiconque. Et j’ajoute que la décision de se faire reconfigurer ne se prend pas à la légère. C’est un processus qui obéit, je l’ai déjà dit, à un protocole très strict. Avant, pendant et après. L’ensemble du dispositif s’étend sur une durée de six mois à un an selon les cas. J’ai été entendu par un psycholinguiste, un généticien, un roboticien et un exopsychiatre. Ces spécialistes ont longuement délibéré avant de m’octroyer le droit au grand passage. Ce droit n’est pas accordé à tout le monde, loin s’en faut. Et c’est bien d’un grand passage dont il s’agit. Certains parmi vous fronceront les sourcils en lisant cette expression, croiront y deviner quelque tournure mystique. Alors qu’il s’agit de science, de rien d’autre que la science.

   La deuxième étape, minutieusement élaborée, est celle de la sélection des souvenirs à importer. On n’entre pas dans la mémoire des hommes comme dans un magasin. Les éventuelles retouches aux souvenirs ne doivent pas mettre en péril leurs cohérences. L’équilibre du corps et de la langue s’en trouverait menacé et le pronostic vital du reconfiguré pourrait être engagé. J’insisterai sur ce point quand je rencontrerai Haruki Ogawa. Je ne suis pas un brouillon griffonné sur un coin de table même si quelque dysfonctionnement mineur a eu lieu. Je suis un individu à part entière. Et quelque chose d’autre aussi. Que je garderai pour moi. Il vaut mieux être prudent.

 

photo : œuvre de Muriel Rodolosse